Pourquoi les Etats-Unis ont fait évoluer leur doctrine sur les frappes clandestines des drones

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Jean -Louis Gergorin Copyright Reuters
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La réélection de Barack Obama a confirmé l'importance croissante de la stratégie furtive du président américain fondée sur trois grands types d'actions clandestines : les frappes à partir de drones, les opérations des forces spéciales, les cyberattaques. Mais elle a entraîné un recadrage de sa mise en œuvre en ce qui concerne les frappes clandestines de drones. Dans une précédente analyse, publiée également dans la revue trimestrielle Commentaire (La stratégie furtive de Barack Obama : une novation majeure, n° 139, automne 2012), Jean-Louis Gergorin avait expliqué comment, lors de son premier mandat, Barack Obama avait mis en oeuvre cette stratégie furtive.

Trois nominations majeures ont d'abord défini de façon frappante le cadre dans lequel Barack Obama entend inscrire son action internationale dans les quatre ans qui viennent. D'abord celles de John Kerry au Département d'État et de Chuck Hagel au Pentagone, deux vétérans du Vietnam devenus très hostiles aux interventions terrestres extérieures, confirment que pour le président, après les cruelles aventures en Irak et en Afghanistan, la ligne sera plus que jamais « No more boots on the ground ». En revanche, la nomination à la tête de la CIA de John Brennan, architecte à la Maison-Blanche de la guerre secrète des drones, confirme la volonté d'Obama de poursuivre sa stratégie furtive pour précisément défendre les intérêts de sécurité américains sans recourir à de nouvelles interventions extérieures

Nomination d'un "Mr Drone"

Alors que la nomination de John Kerry a été confirmée très rapidement par le Sénat, le long débat de confirmation de John Brennan comme directeur de la CIA a fourni des éclairages intéressants sur les frappes clandestines de drones". En effet, la nomination de John Brennan, perçu comme « Mr Drone », a provoqué un débat au grand jour (1) sur les dommages collatéraux et les failles juridiques de frappes ciblées décidées jusqu'à présent par l'exécutif de façon totalement discrétionnaire et opaque. La principale critique des experts indépendants américains est que, manquant désormais de cibles de haut niveau après avoir décapité par de telles frappes une bonne partie de l'état-major d'Al-Qaïda, la CIA a abusé de cet instrument en multipliant au Pakistan et au Yémen des frappes contre des cibles de bien moindre niveau et sur la base d'informations beaucoup moins fiables, provoquant ainsi de graves dommages collatéraux qui a favorisé, au Yémen en particulier, les ralliements à Al-Qaïda de proches des victimes civiles de ces raids.

Possibilité de "frapper létalement" un citoyen américain

C'est dans ce contexte que le 4 février NBC a révélé un memorandum secret fixant le cadre juridique des frappes secrètes de drones pouvant cibler un citoyen américain (2). Ce document confirme que l'exécutif américain s'arroge, dans le cadre de la lutte antiterroriste, le droit de « frapper létalement » dans n'importe quel pays du monde un citoyen américain si celui-ci est un « leader opérationnel d'Al-Qaïda qui représente une menace imminente » et dont la capture est «infaisable».

De façon non surprenante, c'est sur ce problème du ciblage de citoyens américains, tel Anwar al Awlaki tué au Yémen en septembre 2011, que se concentra l'audition le 7 février de John Brennan par la commission du Renseignement du Sénat. En dehors des manifestants d'une ONG pacifiste rapidement évacués, il n'y eut aucune contestation du principe même de frappes de drones partout dans le monde. En revanche, le débat fut très vif sur la possibilité et les modalités d'exécution extrajudiciaire de citoyens américains. La possibilité d'un tribunal secret statuant sur les « kill lists » fut même évoquée par certains sénateurs. Mais le plus intéressant fut la volonté clairement exprimée par John Brennan de réduire considérablement le rôle opérationnel de la CIA dans ces frappes en transférant la responsabilité au Pentagone.

Sortir de l'opacité

La pression pour une certaine « normalisation » des frappes de drones résulte aussi de l'ouverture le 24 janvier par Ben Emmerson, rapporteur spécial des Nations unies pour les droits de l'homme et l'antiterrorisme, d'une enquête sur le contexte légal des frappes de drones et sur les pertes civiles qu'elles ont provoquées. De façon intéressante, Ben Emmerson a déclaré le 7 février accueillir positivement la nomination de John Brennan car il est persuadé que celui-ci mettra fin à l'usage excessif et incontrôlé des drones par la CIA (3).

Cela nous amène au document le plus intéressant sur la stratégie furtive américaine, publié le 17 janvier par la Brookings Institution et intitulé « An Obama doctrine on New Rules of War (4) ». Ce document, établi par deux experts d'un think tank tout sauf belliqueux, confirme que d'une part les drones et plus généralement la robotique militaire et d'autre part les capacités cyberoffensives vont révolutionner la posture militaire américaine. Les auteurs considèrent que le président Obama doit sortir de l'opacité en la matière et engager une vaste réflexion doctrinale sur ces nouveaux moyens semblable à celle qui a conduit dans les années cinquante à l'élaboration des concepts de la dissuasion nucléaire.

Coopération franco-allemande dans les drones et la cyberdéfense

Tout ce qui précède conforte la conclusion de notre précédent article : il est prioritaire que la France et au moins l'Allemagne agissent ensemble dans deux nouveaux domaines clefs : les drones et la cyberdéfense (y compris les capacités contre-offensives). Pour ce qui est des drones, le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a laissé prévoir des décisions rapides. Son collègue allemand, Lothar de Maizière, d'une part a annoncé, le 1er février (5), l'acquisition de quatorze drones armés à partir de 2014 et d'autre part a prôné le développement, avec la France, d'une nouvelle génération de drones pour les années 2020. En revanche, en ce qui concerne la cyberdéfense, qu'il faut clairement distinguer de la cybersécurité (6), un silence impressionnant règne, pour le moment, tant à Paris qu'à Berlin...

(1) Voir notamment les sites du New York Times, du Washington Post et du New Yorker.
(2) http://openchannel.nbcnews.com/_news/2013/02/04/16843014-justice-department-memo-reveals-legal-case-for-drone-strikes-onamericans?lite
(3) http://www.wired.com/dangerroom/2013/02/un-drone-brennan/all/
(4) http://db.tt/H3sERcUZ
(5) http://www.dw.de/germany-plans-to-buy-armed-combat-drones/a-16272847 et http://rpdefense.over-blog.com/article-le-ministre-allemand-de-la-defense-prone-l-utilisation-de-drones-armes-114963308.html
(6) Voir Jean-Louis Gergorin, « La stratégie furtive de Barack Obama : une novation majeure », article publié dans la Revue commentaire

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Commentaires
a écrit le 03/06/2013 à 16:43 :
Nota: le ministre allemand de la Défense n'est pas Lothar de Maizière, mais Thomas de Maizière, son cousin, si je me souviens bien. Lothar de Maizière était le dernier Premier ministre de la RDA (et le premier démocratiquement élu).
a écrit le 11/04/2013 à 12:09 :
Nos démocraties ont reconnu les règles des droits de l'homme ! Elles veulent qu'un homme accusé de quelque chose, en soit informé et puisse préciser sa défense, avant d'être condamné. Cette étape doit être introduite dans le processus " drone", si non cela restera des meutres purs et simples...
a écrit le 10/04/2013 à 18:41 :
En d'autres termes, vu que la guerre en territoire hostile semble tuer des soldats, l'armée américaine n'interviendra plus physiquement que sur le sol américain...
Bon, en même temps, il est vrai qu'il y a déjà pas mal de boulot dans les écoles américaines...
a écrit le 09/04/2013 à 21:33 :
Ils veulent encore "perdre" des drônes en Iran ?
a écrit le 09/04/2013 à 18:34 :
C'est pourquoi, dans l'article précédent traitant de ce sujet, où il était dit que certains "spécialistes" affirmaient que c'était déjà trop tard pour la France de se lancer dans sa propre production, je disais que cela pouvait être catastrophique pour la sécurité de notre pays.
a écrit le 09/04/2013 à 14:12 :
Un détail : l'auteur? est-ce la personne concernée par l'affaire Clearstream? si oui, j'ai comme un doute sur la fiabilité des informations. J'ai du mal à imaginer que l'on puisse tenir un discours 'moi y'en a rien savoir!! j'ai jamais rien su, rien vu, rien entendu!!' et écrire un article dans lequel on joue à savoir ce que pense le président américain, au moins aussi bien qu'Obama (si ce n'est mieux!) Politiques, journalistes, cela s'arrêtera où cette manie de nous prendre pour des .... benêts?
a écrit le 09/04/2013 à 13:32 :
La drone de guerre que voilà !!
a écrit le 09/04/2013 à 9:50 :
On nous balance du Al-Qaïda partout, du terrorisme à gogo et cela permet de faire ce qu'on veut militairement, diplomatiquement... et cela sans que personne puisse s'y opposer !
a écrit le 09/04/2013 à 9:14 :
c est la seule strategie valable contre ces groupes trés mobiles sans véritablement chaine de commandement Il faut des attaques rapides et des opérations éclairs faites par les forces spéciales Il faut juste esperer que la chaine de decisions sera elle aussi trés rapide et ne sera pas paralysée par des angélismes de mauvais aloi et des problémes juridiques et moraux dont les terroristes eux ne s encombrent pas
Réponse de le 11/04/2013 à 23:22 :
c'est clair...
a écrit le 09/04/2013 à 9:11 :
les journalistes seront surveillés par des drônes et celui qui ne dira pas la vérité (celle qui est décidée par les officiels) se fera descendre ! voilà, il ne fallait pas , pour les journalistes faire un pacte avec le diable (en France = une décote de X% sur les revenus déclarés) ! rappelez-vous , le général Powell agitant sa petite fiole de destruction massive.....pour justifier la guerre!
Réponse de le 09/04/2013 à 9:46 :
vous croyez qu il y a besoin d un drone et d un missile de 500.000$ pour tuer un journaliste?? Soyez serieux deux secondes Quant à Powell si vous connaissez toute l histoire il a été mené un bateau c etait probablement le seul mec honnête et droit de l admnistration Bush

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