Ghislaine Dupont, assassinée au Mali, une journaliste entière, et une amie

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Ghislaine Dupont et Claude Verlon, envoyés spéciaux de RFI au Mali, ont été enlevés et assassinés à Kidal, ce samedi 2 novembre 2013. RFI
Ghislaine Dupont et Claude Verlon, envoyés spéciaux de RFI au Mali, ont été enlevés et assassinés à Kidal, ce samedi 2 novembre 2013. RFI (Crédits : RFI)
L'assassinat samedi au Mali de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, deux journalistes de Radio France Internationale, vient rappeler les dangers que peut comporter l'exercice du métier d'informer. La Tribune rend hommage à Ghislaine Dupont, une confrère mais aussi une amie.

L'enlèvement et le meurtre par balles, samedi 2 novembre 2013, en début d'après-midi à Kidal, dans le nord du Mali, au pied de l'Adrar des Ifoghas, de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, deux journalistes de RFI (Radio France Internationale) est venu rappeler combien l'exercice du métier d'informer se payait trop souvent au prix fort. Il reste encore à connaître l'identité des coupables et les raisons qui les ont conduits à perpétrer cet assassinat.

 A l'opposé de toute pose héroïque

En attendant, balayons les critiques pointant l'imprudence des journalistes, et la nécessité de ne plus prendre de risques. Ceux qui font ce métier le savent mieux que quiconque. La liberté de la presse est l'un des fondements de nos régimes démocratiques, et même si, dans certains pays,  elle devient de plus en plus difficile et dangereuse à assurer, y renoncer serait la pire des solutions.

Et dans le cas présent, nous pouvons apporter un témoignage. Pas sur Claude Verlon, que nous ne connaissions pas - et dont d'autres confrères ont si bien parlé -, mais sur Ghislaine Dupont, qui était une amie.

Elle était la vie même. Mais rien d'une tête brulée en quête de gloire, pas davantage animée par une tentation héroïque. Et d'ailleurs qui connaissait son nom en France avant ce tragique événement, hormis ses collègues et confrères travaillant sur l'Afrique ?  En revanche, sur le continent africain, elle était une figure.

 Une nouvelle génération de journalistes africanistes

J'ai rencontré "Gigi", comme on l'appelait affectueusement, en 1989, et la voyait souvent durant les années 1990 et 2000 en particulier dans la petite communauté parisienne des journalistes africanistes. C'est durant ces années-là, qu'une nouvelle génération allait émerger, dont certains noms deviendront célèbres: Stephen Smith à Libération, Antoine Glaser à La Lettre du Continent....

Au sein de cette communauté, le service Afrique de RFI était en pointe. C'était, et cela reste, le centre névralgique de cette radio, paradoxalement trop méconnue en France, alors qu'elle joue un rôle majeur d'information sur l'ensemble du continent africain, de Tanger à Johannesburg. 

La personnalité de Ghislaine tranchait dans le milieu journalistique : son accent parisien prononcé, sa gouaille sans chichis et sa franchise mettaient tout de suite à l'aise. Son ironie mordante qui vous mettait en boîte sans méchanceté se mariait à une répugnance à se mettre en avant, plutôt rare dans le métier.

 Indéfectiblement attachée à RFI

Tombée amoureuse de l'Afrique - pas moyen de l'intéresser à l'Asie ou à l'Amérique latine -, elle avait trouvé son bonheur à RFI où elle était entrée en 1986 après avoir commencé son métier de journaliste dans une radio locale de l'est de la France avec l'un de ses proches devenu lui aussi un pilier du service Afrique, Christophe Boisbouvier.

Et malgré les réformes, les projets de réorganisation de la station ou encore les reprises en main du service Afrique, elle est restée indéfectiblement attachée à RFI, toute velléité d'en partir lui montrant rapidement combien le travail qu'elle voulait faire ne pouvait être mené que dans le cadre de cette radio.

En 27 ans, elle aura sillonné tout le continent, couvrant notamment les conflits et les élections. Car ce qu'elle aimait par dessus tout, c'était le "chaud". Elle vivait pour l'actualité, qu'elle essayait de comprendre en allant sur le terrain, en collectant les informations aux sources et en vérifiant scrupuleusement les faits. Tout cela - le cœur du métier de journaliste - nécessitait beaucoup de travail.

Méfiance du prêt-à-porter idéologique

Mais elle adorait aussi passer des longues soirées à disséquer et analyser les politiques suivies par les régimes - que ce soit les conditions du génocide au Rwanda, ou le mystère de la disparition en Cote d'Ivoire de Guy-André Kieffer, notre collègue de la Tribune,... Elle se méfiait comme de la peste du prêt-à-porter idéologique.

Ainsi n'a-t-elle jamais apprécié le concept passe-partout et bien commode de Françafrique. Et elle n'arrivait pas à être convaincue par les explications que je pouvais lui fournir en matière d'économie et de statistiques, discours à ses yeux trop policé et trop abstrait pour rendre compte du bruit et de la fureur que l'on trouvait sur le continent.

Déclarée "personna non grata" en RDC

Combien de fois a-t-elle empêché l'arrestation musclée ou la disparition d'opposants en révélant à l'antenne les menées des régimes en place? Elle était notamment devenue une spécialiste de la République démocratique du Congo (RDC), en particulier de la région trouble du Kivu, où elle restera bloquée durant plusieurs semaines, sous la menace des seigneurs de guerre locaux.

Kinshasa l'avait même expulsée en la considérant "personna non grata" sans que Paris y retrouve beaucoup à redire, realpolitik oblige. De même, elle avait été agressée par des inconnus à Alger, son sac, ses papiers et son enregistreur - le fameux Nagra - volés.

Discrète et pudique

De cela, elle n'en tirait aucune gloire. Nous admirions son courage, elle n'y voyait que l'éthique d'un métier qu'elle exerçait avec passion.  Son refus des hiérarchies et des lourdeurs bureaucratiques - qui la mettaient hors d'elle  et dont nous nous amusions - nous rappelaient combien avec les années nous, à Paris, nous tendions à nous installer dans le confort du train-train quotidien et du journalisme « de l'ordinateur ».

Malgré son exubérance, Ghislaine était très discrète sur sa vie, pudique. Fumeuse invétérée, elle adorait le hard rock, était d'une humeur de chien avant d'avoir bu son café matinal. Cette forte tête faisait honneur à son métier. Elle va nous manquer.

 

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Commentaires
a écrit le 24/11/2013 à 20:09 :
J ai connu Ghislaine sur un plan personnel,
J avais découvert une femme exceptionnelle, avec des lumières dans ses yeux dès qu'elle parlait de son métier...Ce dernier était sa vie, et, malheureusement il lui aura coûter sa vie...
Quel honneur de la rencontrer, nos rencontres resterons à graver dans ma mémoire.
Cet article est vraiment un hommage super à Ghislaine...elle le mérite tant.
a écrit le 06/11/2013 à 22:50 :
Chapeau bas madame.

Très bel hommage .
a écrit le 05/11/2013 à 14:36 :
La mort de personnes est toujours triste mais ce qui est tout aussi triste est le rôle qu'on leur fait jouer. Les journalistes sont en effet depuis toujours de lobbyistes. leur confier des missions de propagande quasi militaire pose problème. Particulièrement dans les pays à risque puisque ce n'est pas leur mission. Le "Droit d'informer" concept fascisant s'il en est ne peut cacher la réalité. La France n'a rien à faire au Mali et ailleurs. Elle s'y perdra car une posture bienveillante est la seule efficace. La guerre n'a jamais rien fait gagner, à personne. C'est un accélérateur de processus qui porte à la dérive. Malheureusement la France sera sortie d'Afrique si l'on n"y prend garde et bien entendu le tabou étant tombé il y aura bien d'autres morts. Il est urgent d'être lucide.
a écrit le 05/11/2013 à 8:41 :
ce que j'ai appris du Mali, ne merite pas que l'on risque sa vie pour ca...
a écrit le 04/11/2013 à 18:19 :
Il n'est pas raisonnable de balayer les critiques pointant l'imprudence des journalisme s, et la nécessite de ne plus prendre de risque. Qu'allait-on chercher la-bas, qui n'était pas connu de nos forces militaires? Qui allait-on interviewer? Et pourquoi? Était-ce pour récupérer de quoi faire une émission supplémentaire? Des commentaires d'un responsable de la culture? Alors, je crois que dans toute zone évidemment dangereuse, il est essentiel de se poser des questions sur l'importance de l'information quel l'on va chercher et ne pas exposer inutilement des vies. Ce drame ne sert in fine ni l'information, ni la France.

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