Désindustrialisation : c'est encore plus grave !

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« Everybody is in services » : Theodore Levitt pointait, dès 1972, l’imbrication des activités de production de services et de biens. Une nouvelle Lettre du CEPII permet d’en mesurer l’ampleur. Elle fait état d’une désindustrialisation de l’économie française plus profonde qu’elle n’y parait. Par Matthieu Crozet et Emmanuel Millet, économistes, CEPII

L'économie française se désindustrialise à un rythme rapide. Cette évolution du tissu productif est plus profonde qu'il n'y paraît : au-delà d'un basculement de la production et des emplois depuis les secteurs industriels vers les secteurs de services, les activités des entreprises deviennent plus complexes et plus diversifiées et tendent à effacer progressivement la frontière entre industrie et services.

Les entreprises industrielles ont, nécessairement, une production de services pour compte propre : des activités de comptabilité, R&D, marketing, logistique… Pour autant, les travailleurs de l'industrie employés à ces tâches de services participent effectivement à une production finale de biens et peuvent légitimement être comptabilisés comme des travailleurs industriels. D'ailleurs, une partie non-négligeable des pertes d'emploi dans les secteurs industriels résulte en réalité de l'externalisation de certaines de ces activités de services, et ne traduit donc pas un véritable processus de désindustrialisation.

Quand l'industrie se lance dans les services...

Mais de nombreuses entreprises industrielles ont également une production de services pour compte d'autrui, c'est-à-dire pour les proposer en tant que tels à des clients extérieurs. Les exemples ne manquent pas : un producteur de fenêtres propose leur installation, un producteur de machines se charge de leur maintenance, un producteur de matériel électronique offre des « contenus » (musique, films, jeux vidéo), etc. Cela peut aussi résulter d'une externalisation des segments les plus « industriels » de la chaîne de valeur, et d'un recentrage sur le développement et la commercialisation. L'entreprise produit alors des services, vendus à des sous-traitants en charge de la production matérielle. C'est le modèle de la société « sans usine » (« fabless »).

Un tiers des entreprises industrielles produisent surtout... des services

Ces évolutions sont loin d'être négligeables et modifient sensiblement l'évaluation statistique du processus de désindustrialisation. La Lettre du CEPII permet de donner une nouvelle mesure de la désindustrialisation en s'appuyant sur ce que produisent effectivement les entreprises et non sur leur classification sectorielle. Elle utilise pour cela les données de bilan des entreprises françaises. Il ressort que 83 % des entreprises industrielles de l'échantillon ont une production de services pour autrui et que près du tiers produisent, en réalité, plus de services que de biens. Le secteur industriel le moins intense en services est l'agroalimentaire, où les services ne représentent que 5 % de la production vendue. À l'opposé, l'intensité en services dépasse 20 % dans la fabrication de métaux ou la fabrication de produits informatiques, électroniques et optiques.

Une tendance qui se renforce régulièrement

Entre 1997 et 2007, cette tendance à produire des services s'est renforcée, à un rythme modéré, mais régulier : en moyenne, sur l'ensemble de la période, la part des services dans les ventes totales de chaque entreprise industrielle a progressé de 1,7 point de pourcentage sur l'ensemble de la période. Le graphique 1 permet de prendre l'ampleur de ce mouvement de désindustrialisation en estimant la part des emplois véritablement dédiés à la production de biens manufacturés. Elle est obtenue en multipliant, pour chaque année et chaque entreprise, le nombre total d'employés par la part des biens dans la production vendue.

Des entreprises de services produisent aussi des biens

Cette mesure prend également en considération le fait que beaucoup d'entreprises enregistrées dans les secteurs de services ont une production de biens pour autrui. Il se trouve en effet que, de la même façon que les entreprises manufacturières produisent de plus en plus de services, les entreprises de services s'industrialisent (légèrement) en augmentant leur production de biens pour compte d'autrui. Au total, dans notre échantillon, la part de ces emplois dédiés à la production de biens est passée de 35,1 % à 25,6 % de l'emploi total.

Une opposition

Au-delà de la question de la pertinence des classifications sectorielles et de leur influence sur les représentations statistiques, le fait qu'une proportion large et croissante d'entreprises produisent à la fois des biens et des services, et combinent donc plusieurs fonctions de production, suscite des interrogations sur les spécificités de l'industrie. L'opposition traditionnelle industrie/services apparaît singulièrement brouillée. Ceci devrait amener à réviser les grilles d'analyse de la désindustrialisation et les fondements des politiques industrielles.

Graphique 1 Emplois industriels, en milliers et en % de l'emploi total, dans les entreprises de l'échantillon

CEPII industrie

Source: BRN, calculs et estimations des auteurs

 

Plus d'informations sur le blog du CEPII

 

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Commentaires
a écrit le 26/04/2014 à 21:57 :
La société française n'est plus une société de production, mais une société de services et d'aide sociale et humanitaire à destination du monde entier. On ne va quand même pas refaire des machines à laver! Les Chinois le font très bien.
En outre, on se lamentait sur le triste sort des pays très pauvres, il y a 40 ans et plus et qui sont devenus émergents. Pourquoi s'en plaindre ? Les politiques en France se sont imaginé, dans les années 1960 que la croissance allait se poursuivre indéfiniment à un rythme effréné ! Cela venait de la mutation de la société. Maintenant, avec la mondialisation, et c'est tant mieux, les pays émergents parviennent à conquérir leur marché intérieur. Donc la désindustrialisation est un phénomène inéluctable. Il reste à réinventer le modèle de vie adaptée à l'évolution du monde.
En réalité, rien d'inquiétant !
a écrit le 05/03/2014 à 13:18 :
ces jours, un fleuron de la sidérurgie française Ascométal, ferme : 2000 personnes à la rue! un vrai démantèlement, un vrai carnage....la France et son Prestige.....à chialer !!!
a écrit le 03/03/2014 à 19:49 :
J'ai l'impression que ça patauge drôlement chez les analystes en ce moment !
a écrit le 03/03/2014 à 19:11 :
Si la moitié de la PAC était redirigée vers l'industrie on en serait pas
la France l'agriculture, l'Allemagne l'industrie, quelle bon choix !!!
on produit en plus de la m.. et eux font des audis !!
Réponse de le 04/03/2014 à 18:01 :
Il faut qd même avoir conscience que l'industrie agroalimentaire allemande a dépassé celle de la France.
Réponse de le 05/03/2014 à 18:15 :
Oui, et dans l'agro-alimentaire ce n'est pas la qualité des Audi.
a écrit le 03/03/2014 à 18:19 :
Il ne faut pas prendre une mesure pour une cause.
Si les sociétés pouvaient le faire , elles produiraient à pleine capacité.
Or , la distinction services / Industrie est erronée.
Si une entreprise détecte un produit susceptible d'être produit en grande quantités , elle conservera idéalement les services , la R&D à proximité des ateliers.

Si on introduit un facteur X de rareté des débouchés , on trouvera un facteur X équivalent de recours à la sous-traitance ou délocalisation dans un marché paramétré lui-même X en fonction du prix de la main d'oeuvre X.
Par conséquent , le développement des services est un constat , certes , pour des raisons facilement compréhensibles de performance dans un environnement précis X , mais il n'est aucunement un désir ou une volonté.
a écrit le 03/03/2014 à 18:19 :
on m'apprenait deja ca dans mes cours de controle de gestion!!! ca fait pas mal de temps! de la a l'aggreger au niveau macroeconomique, je leur souhaite bien du plaisir
Réponse de le 05/03/2014 à 15:53 :
De façon générale , on construit un modèle . Puis , on étudie son fonctionnement.
Au niveau macroéconomique , on se retrouvera avec autant de graphiques qu'il y a de mesures nécessaires.
Il suffit alors de "lire " les signaux.
Si le modèle est appelé à fonctionner dans un environnement précis , on paramètre...là , on se retrouve , dans le pire des cas avec un VAR. ( autoregressif )
On arrive ainsi à obtenir des signaux " nets " de retraitement...
a écrit le 03/03/2014 à 17:30 :
Article intéressant mais quelques questions :" D'ailleurs, une partie non-négligeable des pertes d'emploi dans les secteurs industriels résulte en réalité de l'externalisation de certaines de ces activités de services, et ne traduit donc pas un véritable processus de désindustrialisation" Une seule question : COMBIEN ???
Pour le découpage des postes dans une même enteprise, ça me semble procéder d'une logique d'atomisation, de segmentation à outrance qui conduit à l'effacement des grilles de lecture. Sous prétexte que ces grilles sont "grossières", on micronise et on fait exploser les catégories en cassant le thermomètre. Au final les groupes obtenus sont trop réduits/brouillés et on obtient une paralysie du raisonnement donc un appauvrissement de l'action.
Cet exemple est l'illustration type de la paralysie de l'action par le soucis académique de la précision.
a écrit le 03/03/2014 à 17:21 :
Vive Martine et ses 35H !!!!!!!!!!!!
Réponse de le 03/03/2014 à 19:52 :
c'est les 35 h qui sont le problème face aux chinois mdr
Réponse de le 03/03/2014 à 22:12 :
Vous êtes en retraite et n'avez personne travaillant dans l'entourage depuis combien de temps pour ne pas connaître les 40/50 heures payées 35? Vous pensez que nos bons français de droite pourront pleurnicher leurs 1500 euros de pension de retraite en moyenne, leurs 500 euros par studio en location, avec des salariés à 5€ de l'heure? Allez, allez, battez vous bien à droite pour embaucher vos salariés à domicile à moins de 10 euros de l'heure coûtant. De toute façon, nous repartirons sur des bases seines lorsque les salaires seront sensiblement les mêmes au moins en Europe. Une chose est sûre : Vous finirez par suivre le mouvement!
Réponse de le 04/03/2014 à 11:18 :
pourquoi l’étranger n'installe plus ses usines,ses centres commerciaux,boude notre Bourse????
Ce n'est pas les 35 h le problème,mais notre lourdeur administrative avec ses tonnes de documents,sans cesse modifiés,nos syndicats trop intransigeants,notre notion de pénibilité,au final,un long poil dans 2 mains gauches!!!
Réponse de le 05/03/2014 à 17:34 :
A l'attention de SHANGAI KID... très sincèrement on lit rarement des commentaires aussi intelligents que les vôtres. Merci donc à vous, je resservirai vos arguments in extenso.

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