Politique culturelle : Fleur Pellerin a raison de penser d'abord au consommateur

 |   |  978  mots
Olivier Babeau
Olivier Babeau (Crédits : DR)
Et si « partir des usages » n'était pas l'enterrement de la politique culturelle mais bien son avenir ? Par Olivier Babeau, professeur à l'université de Bordeaux.

Lors des Rencontres cinématographiques de Dijon, en octobre, la ministre de la Culture Fleur Pellerin a tenu un discours particulièrement novateur en matière de politique culturelle : dans le monde numérique, a-t-elle soutenu en substance, la priorité est de « partir des usages des consommateurs » pour aider le public à accéder aux œuvres qui auront de la pertinence pour lui. Ce discours a déclenché de violentes critiques dénonçant notamment « un enterrement de l'idée même de ministère de la Culture ».

Un tournant radical par rapport aux autres ministres de la culture

Les déclarations de la ministre représentent en effet un tournant radical par rapport à celles de ses prédécesseurs. Loin de représenter une capitulation de la politique culturelle, elles réalisent au contraire à notre sens une modernisation bienvenue de son expression. Pour le comprendre, il faut sans doute dissiper deux idées reçues à propos de la culture.
La première est l'opposition radicale entre logique de demande et logique d'offre. Selon cette vulgate, nous aurions le choix entre un asservissement aux désirs forcément médiocres de la foule (la « demande ») et le choix forcément juste et éclairé d'une institution publique des expressions culturelles à financer et à encourager. La seconde idée reçue en découle : l'opposition entre logique commerciale et logique publique. Comme le marché libre (qui est soumis à la demande) est censé s'opposer à la diversité culturelle, cette dernière n'est par conséquent possible qu'à travers l'intervention d'un agent régulateur désintéressé. La production culturelle via des circuits privés, soumise à la loi d'airain du profit, est ainsi associée à une fatale uniformisation des productions culturelles.

Une double méfiance vis à vis du choix libre des individus


La double méfiance vis-à-vis du choix libre des individus d'une part et de l'initiative privée en matière culturelle d'autre part a pour conséquence qu'en France, jusqu'à présent, il semblait indiscutable que la culture devait être abstraite des affres de la dépendance aux caprices du consommateur et qu'une « bonne » expression culturelle était forcément, à un moment ou à un autre, prise en charge, encadrée, filtrée par l'État. Sous peine d'être suspecte. Il revenait ainsi à une institution publique ou assimilée de sélectionner les œuvres proposées au bon peuple.

Un retour en force de la foule dans le monde numérique


Dans la culture comme dans d'autres domaines, le monde numérique est en train de connaître un retour en force de la foule et de l'initiative privée. Nous assistons en effet à une fantastique réappropriation de la pratique culturelle par les individus, aux dépens de tous les médiateurs créés pour l'organiser. Cela ne plaît certes pas aux institutions culturelles, si prégnantes dans notre pays qu'elles nous ont convaincus que passer par eux valait caution de qualité et qu'à l'inverse ne pas dépendre d'eux était une preuve d'insignifiance. Des plateformes d'hébergement telles que YouTube ou Dailymotion sont des leviers incroyablement puissants d'expression et de diffusion culturelle. En permettant à des millions d'individus de découvrir, partager, évaluer et commenter des œuvres, ces sites sont des forces de diffusion de contenus, d'émergences d'auteurs et de thèmes d'une puissance immense.

Comment soutenir que l'extraordinaire foisonnement des reprises, pastiches et œuvres originales échangées sur internet ne constitue pas en soi une diversité culturelle jamais vue dans l'histoire humaine ? Comment ne pas voir une vitalité culturelle jubilatoire dans l'effervescence des échanges, la création d'innombrables groupes d'affinités liant des fans à travers le monde ?

Les intermédiaires traditionnels court-circuités

Le numérique est l'ère de l'accès (comme le souligne Jeremy Rifkin) et du décloisonnement. Les intermédiaires traditionnels disparaissent ou sont court-circuités ; les distinctions entre amateur et professionnel, consommateur et créateur, émetteur et récepteur, deviennent moins nettes.
Cela sonne-t-il le glas de la politique culturelle ? Sans doute pas, mais cela en modifie nécessairement le sens.

Le nouveau rôle du ministre de la culture: garantir l'accès aux contenus

Elle ne peut, dans ce monde nouveau, rester fondée sur les logiques d'hier : plutôt que de sélectionner et formater les contenus, d'inciter et d'aiguiller le consommateur pour favoriser certaines formes de cultures, le nouveau rôle d'un ministère de la Culture doit être de garantir l'accès aux contenus (en éliminant la fracture numérique notamment, qui est devenue de fait une fracture culturelle) et de stimuler leur création afin d'en maximiser le foisonnement. Plutôt que de reposer sur un système de prélèvement et redistribution sélective des moyens pour permettre la création des œuvres, l'État doit accompagner les filières (notamment la filière audiovisuelle) dans leur invention de nouveaux écosystèmes. L'intervention culturelle de l'État, en bref, doit moins consister à édifier des murailles pour empêcher des acteurs jugés inopportuns et placer des barrières pour guider les choix des individus, mais à s'assurer que les ni les murailles ni les barrières n'existent plus en matière culturelle.
En substituant à l'idéologie de la culture étatisée (forcément publique et contrôlée) la compréhension des immenses possibilités de création et de diffusion culturelle des nouveaux outils numériques, Fleur Pellerin a accompli un aggiornamento salutaire. Certes, il devrait en toute logique se traduire par une remise à plat de l'écosystème institutionnel de soutien à l'audiovisuel qui sera forcément difficile. Une remise à plat d'autant plus dure à accepter par les acteurs en place qu'elle remettra en cause les rentes et les situations acquises qui ne sont jamais favorables aux consommateurs. Une remise en cause qui, en matière culturelle comme dans bien d'autres domaines, est particulièrement urgente en France.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 17/11/2014 à 21:09 :
ouai; voila une idée révolutionaire; donnnons définitivement le pouvir de selectionner des oeuvres aux marchands, coupons se qui nous lie au processus d'apparition des mvt artistiques, et faisons de youtube la plateforme culturel, le ministére de pellerin fera des économies et franchement la culture n'a jamais éveillé les consciences...voila un beau programme de commande. A badeau je préfére badiou.
a écrit le 17/11/2014 à 19:07 :
Qu'entend-on par "goût du public"? D'où vient-il si ce n'est de l'éducation? Quel serait le bagage culturel d'un individu isolé sur une île déserte? La culture demande un effort (mais oui!) et nous enrichit tout au long de notre vie. Sous prétexte de "ménager la place aux écrans publicitaires", comme le défendait Patrice Le Lay, on nous déverse des émissions télévisées qui n'ont d'autres objectifs (sauf exception) que de faire de nous des consommateurs. Le problème est plus élevé que la question d'étatisation ou de privatisation et internet n'est pas un recours absolu mais complémentaire. Dans cette lente évolution vers le degré zéro de la culture, on perdra notre âme et ce qui fait de nous des citoyens éclairés. Comme le souligne un internaute, l'absence de visibilité de la culture est un des vrais problèmes. Mais quand on veut tuer son chien on l'accuse d'avoir la rage.
a écrit le 17/11/2014 à 17:05 :
Censurez, ô médias intègres et subventionnés !!!!
Censurez, l'ordre règne dans le désert intellectuel des commentaires que vous acceptez....
a écrit le 17/11/2014 à 16:32 :
mais monsieur, pour qu'il y ait libre choix, il faut qu'il y ait libre accès à ces choix ! et cet accès n'existe pas puisque 80 % de la production culturelle n'a à peu près aucun accès aux médias...que restent-il comme accès à l'information quand on ne sait pas ? Comment JE m'informe, où ? Qui contrôle les grands moyens d'informations ?
Ce type d'arguments est d'une mauvaise foi totale qui fait semblant d' ignorer tous les obstacles sociaux à l'accès à la culture !
a écrit le 17/11/2014 à 15:50 :
C'est la dictature des Philistins.
Vivent les ploucs branchés, sans complexe. Le fric avant tout.
a écrit le 16/11/2014 à 22:58 :
Très bonne analyse, merci! C'est vrai que nous ne sommes plus en 1959 ( Malraux) et que le rôle prescriptif de l'Etat ( Définir l'excellence, ce qui est bon ou pas...) n'a plus grand sens depuis les mille et un usages du numérique! Ne plus brider la création ou l'orienter fortement par les fameux "critères d'éligibilité aux subventions" serait un immense avantage. Mieux créer et réguler l'environnement, en particulier numérique et juridique de l'accès à la Culture, voilà une tâche énorme et sans doute suffisante, à mon avis. Je fais circuler votre très bonne analyse! ! Merci encore :-)
a écrit le 16/11/2014 à 20:32 :
"Culture étatisée"

Le musée du Louvres
Le musée d'Orsay
L'entretien des monuments nationaux
Le Musée de l'Histoire
La Bibliothèque Nationale de France
Les Archives Nationales
L'INA

La Culture étatisée, j'aime bien ça moi.

Quand on voit des milliardaires acheter des toiles ignobles et des oeuvres d'art contemporains moches, on se demande vraiment pour qui se prennent ces gens la. Ils essaient de jouer a la famille Medici mais n'ont aucun gout.
a écrit le 16/11/2014 à 20:08 :
C'est vrai, les politiques occidentaux sont depuis deux siècles les valets de la finance et des pouvoirs de l'argent mais nos élus gaulois avaient la prétention de se garder contre vents et marées un pré carré: la culture, et qui plus est française! Quel outrage au dieu dollar! Que le bon peuple décide enfin par lui même sur You Tube et Dailymotion, quoi de plus démocratique? Au fait Mr Babeau, il enseigne quoi?...
a écrit le 16/11/2014 à 12:44 :
Tout ce qui va dans le sens d'une conversion de l'art en industrie de production de biens de consommation est une bonne chose. L'art doit disparaître pour que vive le profit, et lui seul, pour que nous n'ayons plus que cette échelle de valeur qui nous transforme de l'intérieur en étape finale du produit. Il faut en finir avec le dilettantisme et l'indépendance de l'artiste.
Réponse de le 17/11/2014 à 9:47 :
C'est ça ! L'homme n'est qu'un outils de production qui doit créer de la richesse sonnante et trébuchante. C'est la doctrine qui gouverne le monde aujourd'hui.
Réponse de le 17/11/2014 à 9:55 :
euh indépendance et dilettantisme de l'artiste subventionné par l’état?
Réponse de le 17/11/2014 à 17:53 :
La vraie question est de savoir pourquoi on veut passer d'un mauvais extrême (l'État fait vivre les artistes) à un autre mauvais extrême (l'art est une industrie dont la finalité est la consommation).

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :