Comment la chute du gaz de schiste impacte l'économie américaine

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La baisse des cours pétroliers va évidemment nuire au secteur du gaz de schiste aux Etats-Unis. L'impact sera sensible, y compris d'un point de vue macro-économique. Au point d'infléchir l'attitude de la Fed? par John Plassard, Directeur adjoint de Mirabaud Securities

Depuis le début du déclin du prix du baril de pétrole le 1er juillet 2014, on n'a cessé de nous répéter que cette chute dramatique était une aubaine pour la croissance mondiale future.

Depuis peu, ce sentiment semble s'inverser et les commentaires vont bon train concernant:

-Tout d'abord, les risques d'instabilité économique et politique dans certains pays exportateurs, ensuite la réduction de la manne financière en provenance des pays exportateurs, la baisse des efforts de réduction de la consommation d'énergie fossile, tout comme la baisse de l'inflation et le risque de déflation, et finalement ... les risques liés à l'emploi. Il convient d'analyser ce dernier point, dont personne ne se soucie aujourd'hui, en se focalisant sur l'industrie du gaz de schiste et comprendre les implications pour le taux de chômage américain en 2015.

870.000 emplois directs liés au gaz de schiste?

Les Etats-Unis ont pris le choix, au plus fort de la crise financière de 2008, de relancer l'économie du pays à travers le fameux Quantative Easing (Qe), mais aussi d'investir massivement dans des technologies d'avenir comme le gaz de schiste.

En 2010, l'institut IHS Global Insight estimait à 600.000 emplois directs émanant du gaz de schiste pour les seuls États-Unis (les emplois directs comprennent les domaines de l'extraction, du support et du forage). Selon les prévisions les plus optimistes, ces chiffres pouvaient même grimper à 870.000 à l'horizon 2015, sans compter les emplois indirects. Les dix états américains dans l'épicentre de la croissance du gaz de schiste ont donc logiquement connu une croissance de l'emploi beaucoup plus forte que dans le reste des Etats-Unis à partir de 2008.

Cependant, la baisse du prix du baril de pétrole amorcée en juillet 2014 marquera un tournant dans la croissance de l'emploi lié au gaz de schiste aux États-Unis.

Forer de plus en plus

Contrairement à ce que l'on peut croire, les premiers déclins dans le gaz de schiste aux Etats-Unis ne datent pas de juillet 2014 et du début de la baisse du prix du baril de pétrole. En effet, si l'on observe les champs de Haynesville et de Barnett (qui ont marqué les débuts du gaz de schiste et fourni près de la moitié de la production), ils ont atteint leur pic de production fin 2011.

Le développement, début 2012, du champ de Marcellus (Appalaches) a permis de compenser le déclin des deux premiers mais a surtout réussi à maintenir la production de gaz naturel aux Etats-Unis.

Pour mémoire, la production d'un puits d'hydrocarbures de schiste atteint en général sa production record dès son ouverture, et décline ensuite très rapidement, souvent dès les premiers mois d'exploitation. Pour maintenir une production élevée, il est nécessaire de forer sans cesse de nouveaux puits. En 2012, un ancien conseiller scientifique du gouvernement britannique, David King, relevait que le rendement d'un puits de gaz de schiste décrochait de 60 à 90% au terme de sa première année d'exploitation. Avec les conséquences financières que cela implique.

En effet, pour assurer une rentabilité stable, les exploitants doivent forer de plus en plus, ce qui empêche en définitive le prix de revient du gaz de schiste de baisser fortement. Rappelons ici qu'un puits de pétrole a une «durée d'exploitation» largement plus élevée (entre 15 et 30 ans).

Les premiers effets de la baisse du prix du baril sur le gaz de schiste

S'il est fort probable que les producteurs américains de pétrole de schiste vont pouvoir poursuivre sur leur élan au cours du premier semestre 2015, dû en partie à des investissements réalisés plusieurs mois auparavant, la production américaine devrait finir par être victime de la faiblesse des cours du prix du baril de pétrole.

L'un des premiers pans à chuter après les prix, c'est le nombre de permis.
En effet, le nombre de permis de forage délivrés pour 12 grands gisements de schiste aux Etats-Unis a reculé de 15% en octobre, ce qui a constitué le premier signe d'un ralentissement attendu du secteur en raison de la chute des cours du pétrole.

Au Texas par exemple, le nombre de permis délivrés a reculé à 885 en octobre alors qu'il avait auparavant atteint un record de 934. Ce chiffre est encore plus de deux fois plus élevé que le nombre de permis délivrés en octobre 2010, lorsque la révolution du schiste ne faisait que commencer aux Etats-Unis. Il marque cependant un ralentissement sans précédent depuis deux ans.

Si les délivrances de permis ont parfois reculé par le passé, il y a cette fois des signes d'un tassement du nombre de puits. En effet, le nombre de puits forés a dégringolé de 15% aux Etats-Unis lors des deux derniers mois, ce qui a eu pour effet direct une réduction de 25 à 30% des investissements dans l'exploration offshore.

Les sanctions tombent déjà

Lorsque l'on parle d'emploi dans le secteur du gaz de schiste, on parle des emplois directs (extraction, support et forage) mais aussi des emplois indirects (les services pétroliers, les services de manière générale, la chimie et la pétrochimie notamment)

Ces dernières semaines, l'on constate de plus en plus que les sociétés énergétiques commencent à prendre du recul avec les investissements dédiés aux gaz de schiste. Ce phénomène sans précédent pourrait prendre de plus en plus d'ampleur ces prochains mois. Exemples:

Total coupe

Total prévoit de réduire de 10% ses investissements cette année et d'accélérer ses réductions de coûts afin de s'adapter à la forte baisse des cours du pétrole. Le groupe entend notamment réduire ses dépenses d'exploration et de développement en mer du Nord et dans le pétrole de schiste. Les investissements devraient ainsi diminuer en 2015 de deux à trois milliards de dollars par rapport aux 26 milliards de dollars investis en 2014. Le groupe pétrolier pourrait également geler les embauches cette année.

BHP arrête

BHP Billiton a annoncé qu'il allait arrêter d'exploiter 40% de ses plateformes de pétrole de schiste aux Etats-Unis pour tenter de faire face à la chute des cours de l'or noir. Le nombre des plateformes exploitées passera de 26 à 16 d'ici à la fin juin. Avec les conséquences sur l'emploi que l'on imagine.

Quel impact sur les emplois indirects?

La chute du prix du baril de pétrole a forcé les groupes pétroliers à restreindre leurs programmes d'exploration avec un impact direct sur l'activité de leurs sous-traitants. En effet, depuis mi-décembre 2014, Schlumberger, Baker Hughes et Halliburton, les trois premiers acteurs du service pétrolier (fracturation hydraulique pour l'extraction du gaz de schiste, ont annoncé plus de 17.000 suppressions d'emplois pour conserver leurs marges et leurs profits menacés par la baisse du prix du baril de pétrole.

La chimie est aussi impactée. En juin 2013, l'American Chemistry Council (ACC), principale fédération de la chimie américaine, recensait 110 projets d'investissement annoncés aux Etats-Unis, pour un total de 77 milliards de dollars, alors qu'aucun de ses membres ne prévoyait d'investir dans le pays pas plus tard qu'en 2008. Si tous ces projets voyaient le jour, l'ACC prévoyaient 46'000 nouveaux emplois directs, plus 200'000 sous-traitants, ce qui semble de plus en plus compromis.

Moins d'emplois, des prix plus faibles: quel discours pour la Fed?

Lors de la dernière réunion de la Réserve fédérale américaine (Fed), en décembre 2014, dans son évaluation économique, le Comité avait jugé que les ressources d'emploi inutilisées continuaient de diminuer, au lieu de se réduire «progressivement», et plus généralement, que les conditions du marché de l'emploi avaient continué de s'améliorer, au lieu d'afficher une «amélioration relative».

Cette analyse de l'emploi avait d'ailleurs contribué à rendre les membres du FOMC suffisamment confiants pour modifier leur langage de manière plus positive. Un prix du baril qui resterait durablement bas pourrait donc avoir une influence certaine sur le secteur de l'emploi américain, mais aussi sur le discours de la Fed.

En effet, le plein emploi fait partie de l'un des deux mandats de la Réserve fédérale américaine et pourrait, en cas de dégradation, modifier ses prévisions économiques.

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Commentaires
a écrit le 13/02/2015 à 0:10 :
Grosse confusion entre gaz de schiste et pétrole de schiste. Le premier, comme son nom l'indique, de forme gazeuse, n'est pas exploité car trop onéreux à convoyer (construction de gazoducs, équipements durables qu'on ne peut mettre en face de gisements à durée de vie très limitée). Quand ils tombent sur une poche, les foreurs montent une torchère et laissent brûler. Le second, sous forme liquide, est lui exploité sans problème technique. Pour les problèmes économiques et environnementaux, c'est évidemment une autre histoire ...
a écrit le 12/02/2015 à 7:55 :
Il faudrait que nos économistes analysent le role de l'énergie dans le développement de l'économie et étendent leur raisonnement au prix de l'énergie.
a écrit le 12/02/2015 à 0:05 :
Qualifier les GdS de 'technologie d'avenir', c'est a s'arracher les cheveux.
Ca fait deux ans que les plus clairvoyants denoncent le secteur du GdS comme bulle speculative a schema de Ponzi (ou Madoff si vous preferez).
Quant aux produits chimiques qui restent dna sle sous-sol et vont se repandre a present dans la nappe phreatique, on ira chercher l'auteur dans quelques annees pour qu'ils nous explique son avenir.
Réponse de le 24/02/2015 à 20:27 :
C'est pourquoi, l'extraction du gaz de schiste, sans fracturation hydraulique polluante, à de l'avenir mais à un prix plus élevé.
a écrit le 11/02/2015 à 22:00 :
"d'investir massivement dans des technologies d'avenir comme le gaz de schiste"

Le gaz de schiste n'est pas une technologie, le gaz de schiste est une ressource. Une ressource sans avenir d'ailleurs.
a écrit le 11/02/2015 à 21:54 :
Et pour les sables bitumineux, avez vous une étude d'un "spécialiste" ?
a écrit le 11/02/2015 à 19:18 :
Moralité, ça n'est pas dans les énergies fossiles et toutes leurs conséquences pour l'environnement (et donc les générations futures) qu'il faut chercher des relais de croissance économique. Réduire ce type d'économie aussi désastreuse que celle de l'armement est peut - être un mal à court terme, mais pour un bien à long terme.
Vive le développement des énergies renouvelables!
a écrit le 11/02/2015 à 18:16 :
Peu importe les discours de soit disant "connaisseurs", c'est une vrai bouffée d'air pour les pays occidentaux et les prix resterons bas encore des années...
a écrit le 11/02/2015 à 17:08 :
MAIS POURQUOI TANT DE PSEUDO SPECIALISTES COMME L AUTEUR DE CET ARTICLE ,N ONT TOUJOURS PAS COMPRIS NI MESURER LES DEGATS SUR L ENVIRONNEMENT DES GAZ DE SHISTE?
C EST A PLEURER DE BETISE
Réponse de le 11/02/2015 à 17:39 :
Enfin un vrai spécialiste. Pas un pseudo. Quel Homme !

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