Investir dans la jeunesse des banlieues, une urgence nationale

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(Crédits : DR)
L'investissement dans des programmes éducatifs concernant de jeunes enfants semble le plus efficace. par Sylvain Chabé-Ferret, Assistant Professor à la Toulouse School of Economics (TSE) et Chercheur à l'Inra.

Les attaques terroristes contre Charlie Hebdo et le supermarché Hyper Casher et les marches historiques qui les ont suivies appellent une réponse politique. La nature de cette réponse nous définira en tant que société et exprimera nos valeurs. Nous sommes à un carrefour. Nous pouvons bâtir sur ce gâchis et ces meurtres inqualifiables, mais aussi sur la magnifique réaction qui les a suivis, une société meilleure, ou une société de la peur.

Bien entendu, il y aura une réponse sécuritaire. Mais limiter notre réponse à ces événements à un Patriot Act à la française serait un désastre. Nous barricader dans nos maisons, calfeutrer nos enfants dans leurs écoles, ériger notre pays en forteresse infranchissable ? Si c'est notre seule réponse, elle est terrible, car elle porte le ferment de la peur et du délitement de notre société dans l'entre-soi, dans la méfiance de tout ce qui est différent, et finalement dans la peur de tous envers tous.

L'immense majorité a rejeté toute idéologie mortifère

Il faut une autre réponse, complémentaire. Plus ambitieuse. Plus belle aussi. Cette réponse, c'est d'investir dans la jeunesse de nos banlieues, de valoriser et de soutenir l'émergence de participants actifs à la société de demain. Ils existent déjà. Mais nous ne les voyons pas. Ils sont barrés dans notre esprit par les Merah, les Kouachi, les gangs des barbares, les règlements de compte, les trafics de drogue, le chômage, les émeutes. Mais ils sont là, l'immense majorité silencieuse qui s'accroche, qui a choisi la vie, ses frustrations et ses joies, et qui a rejeté toute idéologie mortifère.

Je pense à mon camarade prépa, Mohamed, le seul arabe qui n'était pas fils d'émir dans notre lycée huppé du centre-ville de Toulouse. Momo est ingénieur maintenant. Il venait du quartier des Izards, comme Merah. Je pense à mes amis volleyeurs de Villejuif, avec lesquels j'ai joué pendant des années, qui m'ont accueilli à bras ouverts, moi, le "çaifran". Avec mon accent du Sud-Ouest et ma barbichette, ils m'appelaient d'Artagnan. Ils sont devenus mes amis, eux, les renois, les noichs, les rebeus. J'ai passé tellement de bons moments avec eux que j'ai fini par prendre leurs expressions et leurs intonations au point que mes amis "normaux" m'appelaient « la racaille ».

Investir dans les programmes éducatifs auprès des très jeunes enfants et de leurs parents

Ils sont là, ceux qui ont dit non aux extrémismes et oui à la société française. Ils sont l'immense majorité, mais ils ont besoin de nous. Comment les aider ? Comment faire pour qu'il y ait plus de Momo et moins de Merah ? Quelle est la meilleure approche ? Investir dans l'école ? Changer la politique urbaine ? Lutter contre les discriminations ? Intervenir sur le fonctionnement du marché du travail ? Un débat légitime doit avoir lieu autour de ces options, éclairé au mieux par des évaluations rigoureuses.

Ma propre conviction est que la forme d'investissement la plus efficace est dans des programmes éducatifs auprès des très jeunes enfants et de leurs parents. Ces programmes ne visent pas à développer les capacités cognitives des enfants ou à leur apporter des connaissances scolaires, mais à les aider à être mieux eux-mêmes en leur apprenant à planifier des tâches, gérer leurs émotions et résoudre leurs conflits avec les autres de manière pacifique. Certaines interventions transmettent aussi aux parents des informations simples et parfois ignorées comme les bénéfices de parler à son enfant même s'il ne parle pas encore lui-même ou de lui lire des histoires le soir. Des recherches récentes ont mis en évidence que des versions expérimentales de ces programmes permettent de réduire de manière drastique l'engagement dans des activités illégales à l'âge adulte mais aussi qu'ils augmentent le pourcentage de diplômés du supérieur dans de fortes proportions.

Des programmes d'autant plus efficaces qu'ils arrivent tôt dans la vie de l'enfant

De tels effets sont obtenus avec un investissement somme toute limité: le programme étudié par Yann Algan et ses coauteurs par exemple est constitué de 19 séances de jeux de rôle par groupe,  avec un travailleur social. Les résultats de ces recherches montrent aussi que ces programmes sont d'autant plus efficaces qu'ils arrivent tôt dans la vie de l'enfant. Plus on laisse le temps à certains comportements de s'installer, plus ils sont difficiles à modifier par la suite. Ce n'est bien sûr pas une raison pour ne rien faire pour les adolescents et les jeunes adultes, mais c'est une raison pour réfléchir sérieusement à des interventions dès la petite enfance.

Des réponses concrètes

Je trouve ces preuves empiriques convaincantes, mais ma conviction est aussi plus viscérale. Je pense à tous mes amis de Villejuif qui m'ont dit "Si j'avais su, j'aurais travaillé plus à l'école. Mais je m'en foutais. Et puis c'était toujours la foire." Je pense à mon amie directrice de centre aéré dans un quartier difficile de Toulouse qui a démissionné avec l'ensemble de son équipe au début de l'année, victimes d'un burnout collectif face à l'extrême détresse sociale dont ils étaient témoins, jour après jour, face à ces enfants perdus, violents, tristes et face à ces parents dépassés, démunis, avec parfois aucune autre réponse que l'indifférence ou la violence. Ces programmes apportent des réponses concrètes au désarroi des parents et à la souffrance des enfants.

Il ne faut pas s'y tromper, la lutte commence maintenant pour gagner les cœurs et les esprits des enfants des banlieues. La lutte contre les extrémistes, les bandes, les délinquants, les trafiquants. Si nous ne voulons pas que ces gamins aillent grossir leurs rangs, c'est maintenant qu'il faut leur donner leur chance, leur donner les bonnes armes, celles qui leur permettront de s'intégrer à la société et d'y poursuivre leur bonheur. Existe-t-il un plus beau projet collectif ? Qui y a-t-il de plus beau que la gratitude d'un enfant ? Et qu'avons-nous à risquer sinon à les voir s'engager encore plus dans la société et à y contribuer de manières que nous n'imaginons même pas encore aujourd'hui ?

Sylvain Chabé-Ferret, Assistant Professor à la Toulouse School of Economics et Chercheur à l'Inra.

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Commentaires
a écrit le 16/03/2015 à 13:46 :
Si nous investissions dans la jeunesse en général sans cibler uniquement les banlieues ?
Cessons de séparer la jeunesse, la France , les français. Hier j'étais en ville mes enfants chez une nourrice "arabe" dont les enfants sont maintenant tous diplômés supérieurs, et j'ai toujours des contacts avec eux, maintenant je suis à la campagne et le désoeuvrement des jeunes est identique.
a écrit le 08/03/2015 à 12:03 :
C'est une excellent idée!Mais le système existe déja,c''est l'éducation nationale.Malheureusement elle peine a exercer ses prérogatives
a écrit le 07/03/2015 à 15:49 :
Cela fait 40 ans qu'on dit aux nouveaux arrivants , on accepte votre différence. On oublie de leur dire que ce culte de la différence est le meilleur moyen de ne pas avoir de job. Certains jeunes n'ont pas les codes et l'éducation nationale a préféré faire du consensus mou son leitmotiv pour ne pas froisser les susceptibilités ... (n'y voyez aucune ressemblance avec une personne existante :) . Bilan , passée 25 ans , cette jeunesse est rattrapée par la diplomite française qui interdit à tout individu de faire carrière dans une entreprise si il n'a pas bien travaillé entre 18 et 20 ans.
Cela dit le parallèle fait entre charlie hebdo et l'éducation est à mon sens discutable : l'auteur devrait savoir que la femme de coulibaly est partie en syrie avec un ingénieur des mines d'alès et que dans le gang de roubaix , on y trouvait un brillant interne en médecine (ce qui ne l'empêchait pas de jouer au foot avec la tête des soldats serbes ).
a écrit le 07/03/2015 à 12:23 :
Ce monsieur devrait sortir de sa Toulouse school et regarder la realité.
Il regarde trop les images de Bfm TV lorsque des politiques entrent dans les quartiers pour serrer des mains et faire des promesses la veille des élections.
Merci en tous les cas, j'ai bien rigolé. Un autre article du même style svp.
a écrit le 07/03/2015 à 11:32 :
// REALITES//POUR SORTIR CES JEUNES DE LEURS MISERE INTELECTUELLES ? ILS FAUDRAIS UN GRAND PLAN SPORT ETUDES A TOUS LES INSTANT DE LEURS VIES. POURS QUE CES ENFANTS SOIT OCCUPE CONSTAMENT ET NE TRAINENT PAS DANS LES RUES DES QUARTIERS QUI SONT ENTRE LES MAINS DES DILEURS???
a écrit le 07/03/2015 à 1:31 :
Oui, mais pourquoi là plus qu'ailleurs? Notre gouvernement ne vient-il pas de confirmer son plan anti aparteid? Par ailleurs, quid alors des sommes colossales investies depuis des lustres sur cette même cible. A quand un état des lieux et un recul de ces dotations?
Enfin, à quand un débat national sur l'immigration qui se poursuit quand elle ne s'accroit pas comme en ce moment, par la volonté même de nos dirigeants? Ce serait la moindre des cohérences, non?
a écrit le 06/03/2015 à 19:41 :
...et l'industrie du luxe entre autre mais en particulier.
a écrit le 06/03/2015 à 18:30 :
Quand vous pensez investissement, vous pensez investissement privé bien-sur!? Non!? Donc cela ne risque pas d'enrichir la nation!
a écrit le 06/03/2015 à 16:36 :
Excellente idée. Ce serait aussi utile, comme c'est le cas au Canada par exemple, de permettre à ceux qui se rendent compte un peu tard qu'ils auraient dû travailler à l'école de pouvoir reprendre leurs études depuis le primaire si nécessaire et jusqu'au doctorat, s'ils le souhaitent avec un rythme, des évaluations... adaptés à des adultes, qui parfois travaillent ou sont parents.

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