Animal, matière première ou sujet politique ?

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Des militants des droits des animaux manifestent à Igualdad (Espagne) pour protester contre les mauvais traitements infligés aux animaux lors de la Journée internationale des droits des animaux, le 10 décembre 2016.
Des militants des droits des animaux manifestent à Igualdad (Espagne) pour protester contre les mauvais traitements infligés aux animaux lors de la Journée internationale des droits des animaux, le 10 décembre 2016. (Crédits : Reuters)
LA CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. Malgré le poids économique des industries de la viande et de la pêche et notre rapport culturel à la nourriture, la question animale s'est imposée dans le débat sociétal depuis une vingtaine d'années, en particulier pour des raisons éthiques. Deux ouvrages ouvrent de nouvelles perspectives : « Zoopolis » (éditions Alma) de Will Kymlicka, et Sue Donaldson , et  « Manifeste animaliste. Politiser la cause animale » (éditions Alma) de la philosophe Corine Pelluchon, qui invitent à penser la place de l'animal dans nos sociétés dans une perspective politique.

Les scandales provoqués par la diffusion de vidéos de l'association L214 sur les pratiques cruelles avec laquelle des animaux sont mis à mort dans certains abattoirs français suscitent dans l'opinion publique, au-delà de la désapprobation, une interrogation sur notre rapport aux animaux dans nos sociétés démocratiques.

Cette interrogation, qui est en train de s'élargir, ne date pas d'hier. Depuis une quarantaine d'années, les progrès de l'éthologie - la science qui s'occupe des comportements des animaux - ont montré combien les animaux étaient proches de nous par bien des aspects, questionnant - non sans difficulté - la place dominante que l'être humain occupe sur terre. Il est en effet largement démontré aujourd'hui que les animaux sont des êtres sensibles (« sentients ») et sociables, qui ressentent la douleur, le plaisir, la souffrance de manière subjective, à l'égal d'un être humain.

Un nouveau champ d'études

Au delà de l'éthologie, la parution en 1975 de « Animal Liberation » du philosophe australien Peter Singer a modifié notre regard sur la façon dont nous traitons les animaux et les problèmes moraux que cela pose. Dans cet ouvrage, Singer, spécialiste d'éthique appliquée et titulaire de la chaire de bioéthique de l'université de Princeton (Etats-Unis), a non seulement créé un nouveau champ d'études philosophiques sur le statut des animaux mais aussi favorisé l'émergence d'une nouvelle génération de militants de la cause animale, en particulier grâce à la qualité et à la clarté de son argumentation et à la masse d'informations que le livre contient. Son propos se focalisait notamment sur la mise en évidence de notre « spécisme », un néologisme qui signifie que nous considérons notre espèce supérieure aux autres, à l'instar du racisme ou du phallocratisme qui durant des siècles ont fait de l'esclavage et de la domination masculine des phénomènes naturels, alors qu'ils ne reposaient que sur des préjugés.

Aujourd'hui, la question animale est devenue une branche importante de la philosophie. Même en France, où Peter Singer (et d'autres comme Tom Regan) ne sera ni traduit ni lu durant des années, sinon de certains militants, elle est devenue un sujet d'études particulier. Néanmoins, dans la lignée du travail de « déconstruction » du philosophe Jacques Derrida, Elisabeth de Fontenay  avait dans « Le silence des bêtes » ouvert en 1998 une voie originale en interrogeant l'impensé que représentait la place de l'animal dans la tradition de la philosophie occidentale.

Une législation renforcée

Si la philosophie éthique et la science, à travers l'éthologie, ont contribué à modifier notre comportement envers les animaux, en renforçant la législation sur leur protection, ou pour certains en adoptant un régime alimentaire qui exclut la viande et le poisson, voire tous les produits d'origine animale (« veganisme »), on ne s'était jamais véritablement interrogé sur la place de l'animal dans une société démocratique comme acteur social.

C'est désormais chose faite avec « Zoopolis », sous-titré « une théorie politique des droits des animaux ». Cet ouvrage, qui est appelé à devenir un classique de la réflexion sur les animaux au même titre que « La libération animale » de Peter Singer, est signé d'un couple de Canadiens, Will Kymlicka, professeur de sciences politiques, et Sue Donaldson, sa compagne, qui se définit comme chercheuse indépendante.

Une question saugrenue?

Ce livre, écrit dans un langage clair, nous invite à renouveler complètement notre vision de la vie en société en y intégrant les animaux. La question peut paraître saugrenue, mais, sous la plume des deux auteurs, elle s'impose avec une certaine évidence, rendant familière une histoire étrange comme on peut en faire l'expérience en lisant un ouvrage de science-fiction.

Partant du présupposé d'une société où nous aurions aboli l'exploitation animale et où nous respecterions leurs droits, Will Kymlicka et Sue Donaldson se demandent comment nous vivrions avec eux ? Que se passerait-il en effet si nous cessions de les tuer, de les exploiter, en les laissant vivre comme ils l'entendent. Nous constaterions rapidement qu'il nous faudrait trouver une organisation sociale permettant de régler nos rapports avec eux, notamment en déterminant des droits spécifiques.

Trois statuts politiques

Pour ce faire, Kymlicka et Donaldson distinguent trois catégories d'animaux: domestiques, liminaux (ou commensaux) et sauvages, auxquelles correspondent respectivement trois statuts politiques : citoyenneté, résidence permanente et souveraineté. Pour étayer empiriquement leurs propositions, les auteurs recourent aux travaux de recherche qui ont été menés sur la place des personnes handicapées (qui selon le niveau de handicap pose des questions spécifiques) et sur la façon de les intégrer socialement pour que leur soit accordé une statut de citoyen à part entière.

En effet, octroyer la citoyenneté aux animaux domestiques ne revient pas par exemple à leur donner le droit de vote (qui n'est accordé en France qu'aux êtres humains âgés de plus de 18 ans), mais à reconnaître juridiquement qu'en vivant parmi nous ils doivent bénéficier d'un statut de résident, d'une nationalité. De même, il est nécessaire de prendre en compte leurs intérêts dans l'espace public, par exemple  par un aménagement spécifique qui facilite leur circulation et leur intégration.

En revanche, cela ne peut convenir aux animaux sauvages qui par définition ne vivent pas au sein des communautés humaines, doivent compter sur eux-mêmes pour pouvoir évoluer dans leur propre espace. Dans ce cas, les prendre en considération signifie respecter leur autonomie, leur territoire, par exemple en évitant de les polluer.

Un statut de "résident permanent"

Quand aux animaux liminaux (pigeons, rats, écureuils...), qui regroupent ceux qui vivent avec nous mais que l'on ne voit pas, Will Kymlicka et Sue Donaldson leur attribuent un statut de « résident permanent ». Vivant dans les villes, dans nos égouts, dans nos arbres, ils doivent pouvoir se déplacer librement, sans risquer d'être exterminés, en particulier s'ils sont trop nombreux aux yeux des citoyens humains.

Loin d'être un livre utopique, « Zoopolis » offre des pistes réalistes pour tendre vers ce rapport pacifié avec l'ensemble des animaux dans les sociétés démocratiques. Il cite d'ailleurs nombre de réalisations en ce sens qui existent déjà. Par exemple, les villes de Jaipur (Inde) et Nottingham (Angleterre), pourtant très différentes, ont trouvé des alternatives aux campagnes d'extermination des pigeons, en aménageant des pigeonniers en des lieux spécifiques, et en recourant à des programmes de contrôle de l'alimentation et de la reproduction. La ville de Leeds (Angleterre), elle, étudie la construction d'une tour d'habitation verte qui prévoit d'intégrer des habitats pour les oiseaux, les chauves-souris et d'autres animaux. Toutes ces initiatives oeuvrent à des solutions pour développer une coexistence pacifique entre les espèces.

Dans leur conclusion, les auteurs en appellent à un véritable progrès moral : « Nous devons tout faire pour que le projet d'une société juste envers les animaux suscite l'enthousiasme du plus grand nombre possible de personnes, en puisant notamment dans les immenses réserves humaines d'énergie créative et scientifique. »

La consommation mondiale de viande en augmentation

Cependant, cet enthousiasme se heurte à une réalité. La vie commune décrite dans « Zoopolis » part du postulat que nous avons cessé d'exploiter les animaux. Mais qu'en est-il de la situation présente ? Loin de diminuer, la consommation de viande au niveau mondial tend à augmenter (+ 4% par an en Asie), la stagnation dans certains pays développés étant largement compensée par la hausse dans les pays émergents. Cela s'explique d'une part par la croissance de la population de la planète mais aussi par l'extension d'une nouvelle classe moyenne émergente qui adopte les standards de l'alimentation des pays riches. Ainsi la moyenne de la consommation de viande au niveau mondial est passée de 24 kg par personne dans les années 1960 à 43 kg aujourd'hui (86,3 kg en France, le double de la moyenne mondiale).

Pour nourrir l'humanité, l'industrie de la viande (312 millions de tonnes en 2014) doit tuer plus de 60 milliards d'animaux (les plus nombreux étant les porcs) et des poissons (154 millions de tonnes ont été pêchés) auxquels s'ajoutent les produits d'origine animale comme les œufs, le lait et ses dérivés (fromages...).

Un échec partiel de la lutte en faveur des droits des animaux

Cette augmentation de la consommation des animaux traduit un échec partiel de la lutte en faveur de leurs droits. Partant de ce constat, la philosophe Corine Pelluchon (qui signe la postface à « Zoopolis ») appelle dans son « Manifeste animaliste » à passer à une nouvelle étape et à « politiser la cause animale ». En à peine plus de 100 pages, elle réussit la gageure de faire l'histoire de la question animale, la réinscrire dans le champ politique, et avancer des mesures concrètes, le tout à destination d'un large public (le glossaire est instructif).

Pourquoi une telle démarche ? D'abord parce que la façon dont nous traitons les animaux - majoritairement ceux que nous élevons dans des conditions particulières dans le but de les abattre pour manger leur chair - en dit long sur l'état réel de notre société et son avenir, aux yeux de cette professeure de philosophie à l'université Paris-Créteil. Spécialiste de philosophie politique et de bioéthique, et auteure de nombreux livres, sa réflexion sur la question animale s'intègre dans un travail plus large visant à repenser notre rapport actuel au monde, ce qui l'a amenée à travailler sur des cas particuliers comme par exemple celui des personnes qui se retrouvent dans les unités de soins palliatifs, interrogeant ainsi la façon dont nous traitons la mort et la souffrance dans nos sociétés actuelles (1).

Ainsi, écrit-elle, « l'âge du vivant implique de refonder l'éthique et la politique sur une philosophie du sujet qui inclut nécessairement la question animale dans un projet de reconstruction sociale et démocratique. Cette articulation entre anthropologie et politique ouvre la voie à un programme permettant de définir les règles d'une juste coexistence entre les humains et les animaux, une coexistence qui est notre avenir, à la fois sur le court terme et sur le long terme. »

Eviter l'écueil utopiste

Comme les auteurs de "Zoopolis", Corine Pelluchon veut éviter l'écueil utopiste, en avançant des arguments et en proposant une méthode. Pour mener un combat politique, rappelle-t-elle, il faut tenir compte de trois niveaux : normatif (les valeurs sur lesquelles il repose), représentatif (par la démocratie représentative), effectif dans l'espace public.

Pour ce faire, elle nourrit sa réflexion en s'inspirant du combat politique mené par Abraham Lincoln dans sa lutte contre l'esclavage qui est passé précisément par le combat politique pour faire changer radicalement un statut qui était tellement enraciné et admis dans l'opinion qu'il en paraissait naturel.

Des propositions concrètes

La troisième partie est plus spécifiquement consacrée aux « propositions concrètes » susceptibles de « faire un large consensus » bien au-delà de la seule sphère des militants : suppression de la chasse à courre, de la fourrure et du foie gras, ou encore la corrida.

Livre d'intervention politique, engagé, mais lucide - « Il n'est pas sûr que nous puissions assister de notre vivant à la fin de l'exploitation animale », admet-elle -, ce manifeste entend donc donner une nouvelle dimension à la question animale : « Le mouvement animaliste est arrivé à l'âge adulte et la question animale doit entrer en politique. »

Indice de cette certitude, un Parti animaliste transnational a été récemment créé dont le mot d'ordre pourrait reprendre la phrase conclusive du petit livre de Corine Pelluchon « Animalistes de tous les pays, de tous les partis et de toutes les confessions, unissez-vous ! » imitant ainsi celle d'un autre manifeste politique qui changea le cours de l'histoire.

- Will Kymlicka, Sue Donaldson « Zoopolis. Une théorie politique des animaux », éditions Alma, traduit de l'anglais par Pierre Madelin, postface de Corinne Pelluchon, 407 pages, 25,90 euros.

- Corine Pelluchon « Manifeste animaliste. Politiser la cause animale », éditions Alma, 112 pages, 10 euros.

(1) Signalons l'instructif dossier que Corine Pelluchon a coordonné sur le sujet dans la revue Cités, n° 66, « Fin de vie et éthique du soin », éditions PUF, 18 euros.

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Commentaires
a écrit le 10/02/2017 à 20:28 :
Je suis certaine que toutes les formes d'exploitation animale seront un jour abolis comme l'a été l'esclavage par le passé, c'est une évolution morale pour l'humanité. C'est déjà dans les moeurs, et ça commence petit à petit à se développer via le véganisme ou les droits des animaux.
Il y a aussi une nécessité absolue à le faire si l'humanité veut perdurer car nous serons 10 milliards d'êtres humains en 2050, l'élevage s'accapare 70 % des terres agricoles selon la FAO pour y faire pousser des céréales pour nourrir les 65 milliards d'animaux que nous tuons chaque année dans les abattoirs. C'est totalement intenable surtout quand on sait qu'il y a 1 milliard d'être humains qui crient famine, chaque morceau de steak est une claque au visage d'un enfant qui meurt de faim. L'élevage représente aussi 80% de la déforestation amazonienne et pollue plus que tous les transports dans le monde réuni. Il faut regarder le documentaire Cowspiracy, c'est urgent aussi bien pour nous mais surtout pour tous ces animaux qui sont tués par milliards pour rien puisque de nos jours ça ne répond plus à aucune nécessité, on massacre ces animaux par plaisir ou pour l'argent rien de plus.

J'ai la certitude que d'ici une centaine d'année lorsque nos successeurs regarderont comment nous nous comportons aujourd'hui envers les animaux, ça leur inspirera autant de dégout que lorsqu'on regarde les atrocités passées commises par le passé sur nos semblables.
a écrit le 05/02/2017 à 17:55 :
Ni l'un ni l'autre, il faut respecter les animaux parce que ce sont des êtres vivants tout en continuant d'en manger, mais le capitalisme néolibéral n'étant même pas capable de respecter les humains on voit pas trop comment il pourrait se soucier, si ce n'est à but commercial bien entendu, de la souffrance animale.
Réponse de le 13/02/2017 à 22:04 :
Comment est-ce qu'on peut respecter quelqu'un en le tuant?

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