Brexit : la migration de la compensation depuis Londres sera titanesque et risquée

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Fraser Bell est Chief Revenue Officer chez BSO Networks, fournisseur d'infrastructures cloud notamment pour les services financiers.
Fraser Bell est Chief Revenue Officer chez BSO Networks, fournisseur d'infrastructures cloud notamment pour les services financiers. (Crédits : DR)
L'Europe envisage d'imposer des délocalisations forcées des activités de compensation des instruments dérivés financiers de la City vers le continent après le Brexit. Pour Fraser Bell, le Chief Revenue Officer de BSO Network, un fournisseur de services d'hébergement et de cloud pour les services financiers, le débat doit être plus pragmatique.

« Ils veulent le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière », a déclaré le Premier Ministre du Luxembourg, en parlant de Londres et des négociations sur le Brexit où les tensions sont au plus fort suite au référendum. Depuis le 23 juin 2016, nombre de commentaires de ce type sont devenus, sans surprise, synonymes du débat sur le Brexit. Mais un an après le vote, il est grand temps pour les deux parties de calmer le jeu et de regarder les faits, avec objectivité.

Rien de tel qu'une bonne dose de réalité. Bruxelles relance le débat évoquant de nouvelles règles sur les compensations financières pour l'Eurozone actuellement à Londres. Si les plans de la Commission européenne consistant à confier à l'Autorité européenne des marchés financiers (AEMF, ou ESMA en anglais) un pouvoir accru de surveillance sur la compensation entraînant le départ des opérations financières de la place londonienne, le monde de la finance britannique pourrait en prendra un sacré coup sans aucun doute.

Suite à cette annonce, le gouverneur de la Banque d'Angleterre a soulevé cette problématique : l'Europe peut-elle vraiment et facilement devenir la grande souveraine de la compensation, face aux coûts gigantesques et à la complexité qu'entraîne cette dernière ? Selon une étude de l'IRSG [International Regulatory Strategy Group, qui conseille en matière de réglementation le syndicat de la finance londonienne, TheCityUK, NDLR], le manque de clarté sur la compensation post-Brexit s'accompagnera de coûts plus élevés et de perspectives de croissance en baisse pour les banques opérant à l'intérieur de l'Union Européenne.

Attention aux perturbations

La domination actuellement assurée par Londres fait que la migration des opérations sur le continent s'accompagnerait de dépenses considérables et serait loin d'être simple à mettre en place. Afin de mettre en perspective ces propos, il faut se rappeler qu'environ mille milliards d'euros échangés dans la City chaque jour. Et lorsqu'il s'agit de la compensation centrale de contrats dérivés, comme les swaps de taux, options ou produits exotiques, le Royaume-Uni règne en maître sur le marché des transactions en euros, avec un chiffre d'affaires quotidien de plus de 900 milliards : Londres traite une part hallucinante de 75% de tous les dérivés en euros, selon la Banque des règlements internationaux.

Avec ces chiffres en tête, il est difficile d'envisager une migration rapide et efficace de l'activité de compensation, surtout si les parties ne parviennent pas à trouver un compromis sur un accord de transition. A moins d'étendre la période (au-delà des deux ans prévus par le Traité de Lisbonne) durant laquelle les opérations de compensation seraient progressivement transférées sur le continent, il faudra des efforts titanesques pour répliquer l'infrastructure fiable et sophistiquée sur laquelle reposent actuellement les chambres de compensation londoniennes.

Prenez par exemple la connectivité de réseau sous-jacente, devenue partie intégrante de la compensation. Le règlement de produits dérivés cotés (pour lesquels des appels de marges sont réalisés quotidiennement) serait gravement affecté par la migration soudaine des opérations. Toute perturbation des liens entre les chambres de compensation pourrait infliger aux banques d'investissement des pertes qui pulvériseraient leurs marges initiales. Dans une telle situation, les banques seraient obligées de restaurer rapidement le capital, faute de quoi leur situation commerciale serait liquidée. Face à de tels risques, aggravés par le très fort volume d'échanges compensés jour après jour, la connectivité fiable et stable des chambres de compensation est fondamentale.

En outre, dans les circonstances actuelles les banques sont en train d'adapter leur modèle opérationnel aux réglementations actuelles telles que MiFID II, ce qui force tous les contrats dérivés standardisés à être traités sur des plates‑formes d'échanges. Par conséquent, la question de savoir où et quand relocaliser les opérations est bien la dernière préoccupation des marchés financiers européens. Bien qu'aucun calendrier précis ne soit encore en place, les chambres de compensation persévèrent et révisent leur activité existante, pour assurer la bonne marche des opérations. Tout risque à part, le monde de la compensation est un environnement ultra compétitif. Et face à des volumes constamment en hausse, les chambres de compensation jouent des coudes pour arriver en tête de leur secteur. Prenez en compte tous ces facteurs, et vous verrez pourquoi, en cas de relocalisation, la capacité à maintenir la satisfaction client sera, pour certaines chambres de compensation, absolument décisive.

La compensation des dérivés, un pactole

Au-delà des calendriers et de la révision des modèles opérationnels, des implications géographiques plus larges entrent également en jeu dans cette problématique. Les institutions financières ont une vaste présence mondiale et tout intérêt à concentrer leur effort de compensation sur certains endroits choisis, surtout parce que cela réduit les coûts d'exploitation des portefeuilles de produits dérivés de leurs clients. Bien souvent les politiciens aiment se compliquer la vie au possible en renégociant indéfiniment, mais maintenant il est temps de construire enfin un plan de transition concis.

La City à Londres est une des places incontournables de la compensation depuis des années et tout changement soudain des opérations, basé sur des considérations politiques et non pragmatiques, ne ferait que nuire aux deux parties. La compensation est un pactole qui sera à partager par les différentes parties dans le cadre de la renégociation, mais face aux coûts et à la complexité qui la caractérise, c'est à l'Europe de ne pas vouloir le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière, car quiconque récoltera le butin devra composer avec les banques mondiales qui ne recherchent qu'un seul résultat : l'accès parfaitement fiable aux chambres de compensation.

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Commentaires
a écrit le 25/09/2017 à 9:18 :
Pauvre petites choses, j'en pleurerait.
On sais tout délocaliser sauf la finance. (2nd degrée of course)
a écrit le 19/09/2017 à 8:45 :
l'Europe a surement des moyens de rétorsion pour obliger le RU a respecter ses obligations !
Qu'elle les applique au lieu de bla-blatter , tout le monde connait la mentalité exclusivement egoiste des anglo-saxons !
a écrit le 22/08/2017 à 15:30 :
Bien sûr la migration représente un investissement, et alors? Le brexit signifie brexit, la city va sortir de l'UE et donc la migration est un enjeu stratégique et donc elle est inévitable.
a écrit le 10/08/2017 à 11:06 :
En tant que banquier oeuvrant en banque d’investissement depuis plus de 10 ans, et ayant à traiter dans ce cadre tous les jours avec ses clients d’opérations de financement, missions de conseil, mais aussi de marché, en effet, le politique britannique sous-estime non seulement la complexité technique d’une migration des chambres de compensation comme évoqué dans l’article, mais aussi, et surtout, son impact et ses effets collatéraux désastreux pour la City et l’économie du Royaume-Uni. Cela revient grosso modo à relocaliser la quasi-intégralité de la City, et donc pas que les banques mais aussi l’ensemble de l’éco-système, fournisseurs et sous-traitants compris, en Europe. Rien que ça.

En deux mots, les chambres de compensation ne traitent pas uniquement d’opérations inter-bancaires. Le gros, et la marge des chambres de compensation, est réalisée sur les opérations entre les banques et leurs clients, à savoir des investisseurs de tous types tels OPCVM, fonds de pension, fonds alternatifs, assureurs, compagnies financières, Holdings familiales et patrimoniales, Trustees, groupes industriels, négociants et producteurs de matières premières, banques de développement et multilatérales, pour n’en citer que les plus communs…

Toutes ces entités se sont installées et structurées à la City depuis des années afin d’optimiser le coût et la complexité de leurs transactions, tout en bénéficiant du cadre réglementaire octroyé par le passeport financier européen. Leur activité n’est, en général, en soi pas britannique, mais leur implantation au UK leur permet un accès plus facile à ces opérations sans avoir à se soucier de la mise en conformité par rapport à la réglementation qui leur serait appliquée dans leur pays de résidence. C’est le principe même du passeport financier.

Avec le Brexit, ce principe vole en éclat. Il y aurait ainsi deux cadres réglementaires distincts. Traiter au UK des opérations pour le compte d’une entité installé au UK mais ayant résidence en UE, ne sera plus aussi facile ni aussi trivial.

Forcer la migration des chambres de compensation est donc un sujet stratégique pour l’UE afin de forcer par ricochet la relocalisation de tout ou partie de l’activité de ces acteurs sur le territoire UE. Inversement, le gouvernement britannique n’en a peut-être pas encore complètement intégré les conséquences.
a écrit le 24/07/2017 à 9:06 :
« Ils veulent le beurre, l'argent du beurre et le "sourire" de la crémière »
Ce n'est pas l'expession exacte mais édulcorée !!!
Réponse de le 24/07/2017 à 9:56 :
L'expression exacte est « vouloir le beurre et l'argent du beurre ».
C'est comme « français » qui a été remplacé par « franco-français ».
a écrit le 13/07/2017 à 12:42 :
Fiable, la chambre des compensations de Londres ? Y a pas si longtemps ses banques britanniques et autres ont été mise a l'amende pour fraude !
a écrit le 10/07/2017 à 10:04 :
" Ils veulent le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière », a déclaré le Premier Ministre du Luxembourg"

Dixit les paroles d'un gars dont le pays fait son beurre sur la fraude fiscale des milliardaires. Toujours sympa de repenser à Audiard, merci.
a écrit le 07/07/2017 à 10:05 :
L'objectivité de ce Monsieur est strictement nulle et pour cause, il prépare son devis.
C'est peut être compliqué mais finalement ce n'est que du logiciel et des serveurs, on a vu bien plus difficile comme transition industrielle. Et vu les enjeux financiers, il y a de quoi y mettre les moyens, les consultants ont un boulevard devant eux...
Laisser cette rente à Londres serait une erreur stratégique. C'est déjà une grosse ânerie de les avoir laissé atteindre cette situation alors qu'ils ne sont pas dans la zone euro.
Réponse de le 07/07/2017 à 18:18 :
@MOUGEON a écrit le 07/07/2017 à 10:05
Je suis d'accord avec vous. On a résolu le bug de l'an 2000 donc on pourra résoudre le transfert.
On pourrait même penser fixer les échéances de tous les contrats à une certaine date à Londres, effectuer les compensations financières à cette date; les intervenants pourraient "rouler" leurs positions le lendemain sur la place choisie en Europe continentale. Ce n'est pas un très gros problème si les intervenants sont avertis en avance; la valeur temps des produits dérivés serait affectée mais les cours prendraient cet effet "date" en considération.
Il semble me souvenir qu'après les attentats du 11 septembre, la bourse de New York avait été fermée pendant quelques jours (pour les produits dérivés , je ne sais pas)
Ceci étant écrit, il me paraît difficile de trouver en Europe une place financière qui a les mêmes atouts et le savoir faire que celle de Londres.
Cordialement
Réponse de le 11/07/2017 à 13:43 :
Tout a fait d accord

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