En route vers l'ubérisation de l'assurance ?

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(Crédits : Copyright Syvlie Humbert)
Le plus que sérieux fonds de capital-risque, Sequoia Capital ,investit dans Lemonade, start-up se lançant dans l'assurance, concevant une plate-forme "peer to peer". Que peut apporter une telle technique au domaine de l'assurance? Est-elle même viable? Christophe Triquet, directeur général, LeComparateurAssurance.com

TechCrunch nous apprenait récemment que le plus que sérieux fonds de capital-risque Sequoia Capital (Apple, Google, Airbnb, Zappos, etc...) investit ainsi 13 millions de dollars dans Lemonade. Cette start-up brigue le très novateur et convoité marché de l'assurance peer-to-peer et compte démocratiser ce système aux Etats-Unis, 1er marché mondial de l'assurance.

Cette information pourrait paraître banale concernant le thème de l'investissement, mais l'est un peu moins au regard du montant de l'investissement et surtout du stade d'investissement. Il s'agit de l'un des plus gros tickets en amorçage pour le célèbre VC . Pourquoi un tel engouement ? Que peut-on vraiment espérer de l'assurance dite collaborative ?

Plusieurs initiatives

Lemonade, dont on ne sait encore rien, n'est pas le premier à s'attaquer au sujet. Plusieurs initiatives ont déjà été lancées. Les deux plus installées semblent être à ce jour Friendsurance, lancée en Allemagne en 2010 et Guevara lancée aux Etats-Unis en 2013.

Guevara propose aux internautes de se regrouper avec leurs contacts de confiance pour créer un « pool de protection » pour assurer leur véhicule. En créant des mini-communautés solidaires et cooptées, Guevara entend responsabiliser les assurés et faire en sorte que leur comportement soit plus vertueux et ainsi minimiser les sinistres et fraudes. En cas de sinistralité moins élevée, un cash back leur sera reversé, diminuant leur cotisation d'assurance.

Generali avait creusé le sujet

En France, la figure de proue est inspeer.me, sur un autre modèle débute son travail d'évangélisation. Pourtant, Generali avait déjà creusé le sujet dès 2009 avec le site au nom très évocateur kontsurnous.fr, père de l'assurance pair-à-pair en France, abandonné trois ans plus tard. Tous ont des modèles différents, mais ne rêvent que d'une chose : transposer la lame de fonds tendance du collaboratif au monumental marché de l'assurance. Pourquoi ne pourraient-ils pas l'espérer d'ailleurs, puisque cela a bien fonctionné pour un tas d'autres secteurs, comme l'hôtellerie, le transport et même le financement, si proche du monde de l'assurance ? Il convient cependant de rappeler que l'assurance est un business un peu à part et il est probable que ces précurseurs se heurtent à des contraintes supplémentaires.

Collaboratif et assurance : sont-ils réellement compatibles ?

Peut-on réellement convertir l'assurance au collaboratif puisqu'elle est intrinsèquement collaborative, en définition 2.0 ? En définition 1.0, voire 0.0, on parlera d'activité régie par la mutualisation des risques, le fondement de base de l'assurance. L'explication est simple : pour se protéger face à des risques importants et leurs impacts financiers, des personnes se regroupent solidairement, paient une cotisation à la communauté et s'engagent à ce que si l'un d'entre eux soit touché par un évènement grave, l'ensemble des cotisations lui soit reversé.

Les premières traces de ces mécanismes remontent au 18ème siècle... avant Jésus-Christ. Les assurés collaborent donc entre eux depuis toujours. Pour Uber, Airbnb ou Blablacar, la plateforme de mise en relation est au cœur des échanges entre participants et la clé du succès de ces opérateurs. En assurance, la mutualisation, ou la collaboration est parvenue à se faire sans Internet et sans technologie. La question est donc de savoir si les nouvelles technologies peuvent réellement bousculer cette collaboration historique.

Assurance versus assurance peer -to-peer : une fausse révolution industrielle?

Il est plus valorisant de monter une start-up d'assurance peer-to-peer... qu'une mutuelle. Pourtant, il s'agit presque de la même chose. Est-ce qu'une plateforme 2.0 peut fondamentalement rebattre les cartes et réinventer ce métier. Pourquoi pas... mais attention à certains principes qui pourraient mener la vie dure à ces mutualistes des temps modernes. Le système collaboratif absolu, c'est bien la mutuelle, organisée sous forme solidaire et associative, avec redistribution des gains aux adhérents. Les initiatives dont on parle ici sont des initiatives capitalistiques, avec insertion d'un nouvel intermédiaire rémunéré.

Pour que cette innovation soit 100 % certifiée collaborative, et ne crée pas de régression dans cette économie de l'assurance, il faudrait peut-être imaginer que la start-up peer-to-peer soit une association ou une fondation. On imagine dès lors un « Wikipediassur », une plateforme collaborative d'assurance avec un fonctionnement financé par des donateurs soucieux de voir ressurgir au cœur des préoccupations sociétales les valeurs mutualistes de base, dont la solidarité.

Un cycle de production inversé


L'assurance a un cycle de production inversé. Dans toute autre industrie, le fournisseur livre ou présente son produit avant d'être payé. L'assureur est un vendeur de promesses : il se fait acquitter d'une cotisation et prend l'engagement d'indemniser son client en cas d'hypothétique survenance d'un risque. Et c'est cette composante qui crée tant de défiance envers cette industrie. Par conséquent, peut-on vraiment penser que le peer-to-peer, au sens de la net-économie, reposant sur un besoin de transparence, puisse correctement et durablement s'implanter dans un business qui par nature inspire la défiance ?

L'internaute moderne acceptera-t-il aussi facilement de collaborer avec ses pairs sur un cycle de production inversé plutôt que classique ? Même en insérant un tiers de confiance, statut convoité par ces nouvelles sociétés dites participatives d'assurance, on retombera forcément sur le besoin de définir un lot de promesses prédéfinies et précises, suscitant de la déception a posteriori par la difficile analyse des promesses prises à la souscription. L'un des enjeux pour ces acteurs sera donc de garantir une lisibilité et une compréhension des promesses faites.

Respecter ses promesses

L'inversion de ce cycle de production entraine la nécessité d'être en mesure de respecter ses promesses. On ne badine pas avec ses engagements. Dès lors, il ne pourra jamais réellement exister, de manière industrielle, d'assurance pair-à-pair : il sera absolument nécessaire de conserver un intervenant réglementé et officiel pour garantir la bonne solvabilité face aux risques garantis. Par ailleurs, le secteur de l'assurance est extrêmement règlementé et de manière nationale. A chaque pays son code de l'assurance, alors que l'un des intérêts majeur du peer-to-peer est d'être international : « Assurés de tous les pays, unissez-vous ! » pourrait-on voir. Impossible. Sans que cet aspect réglementaire ne puisse être considéré comme rédhibitoire, c'est en tous les cas un sérieux frein à un développement « uberesque ». La plus belle illustration de cette menace est le rattrapage réglementaire dont a fait l'objet en ce début février 2016 la fulgurante licorne de l'insurtech, Zenefits, qui a distribué des produits d'assurance sans agrément, et se retrouve dans le collimateur des instances de régulation de l'assurance aux Etats-Unis.

De nombreux espoirs

Malgré ces nombreux obstacles, Sequoia Capital a misé sur Lemonade, puisque les espoirs couramment présentés sur ces modèles sont nombreux :
-    diminution des coûts marketing, via la cooptation active des membres de la communauté ;
-    diminution des frais de gestion, par le 100 % dématérialisé ;
-    sélection positive des assurés, par le jeu de la cooptation et des intérêts croisés ;
-    réduction de l'aléa moral, c'est-à-dire réduire la prise de risque de l'assuré, plus prudent quand il sait qu'il pourrait récupérer de l'argent en se comportant bien ;
-    limitation des petits sinistres, par le fait de ne pas vouloir les faire supporter par sa communauté.
Il est par ailleurs probable que Lemonade nous ait réservé une surprise, mais il faudra être patient avant de la découvrir.
Certains concepts techniques présentés, supposés avoir des effets positifs sur le coût des primes d'assurance, sont certes intuitivement et actuariellement recevables. Néanmoins, il ne s'agit en aucun cas d'hypothèses démontrées. Ces phénomènes vertueux, s'ils sont vérifiés, relèveront d'une loi empirique. Rien n'est donc acquis. La route sera sinueuse et la pente forte. Mais un graal est au bout du chemin.

Un concept marketing?

Si l'on voulait noircir le tableau de l'assurance peer-to-peer, nous pourrions dire que la seule innovation est d'ordre purement marketing. Il s'agirait simplement par ce biais de déplacer des communautés d'assurés, vers de nouvelles communautés. Mais finalement, même s'il n'y a que cela, on connaît la puissance du marketing qui, lié à la frénésie de notre époque et à son engouement pour les nouveaux usages, pourrait pourquoi pas participer à créer des nouveaux mastodontes de l'assurance en un temps record. Le gâteau est tellement gros qu'on aurait tort de ne pas vouloir y gouter.

L'assurance, un attribut secondaire à certaines communautés

Cela dit, plus qu'un modèle d'assurance peer-to-peer ad hoc, les communautés préexistantes motivées par d'autres collaborations auront à mon sens plus d'influence dans l'assurance dans les années à venir. L'assurance sera plus probablement un attribut secondaire à ces communautés, que le liant primaire. En ce sens, il n'est pas absurde qu'un Blablacar ayant conquis le monde sur le transport, pourrait par exemple, sur la base de sa communauté historique, introduire une assurance auto collaborative, entre ses membres « covoitureurs », pour enrichir son offre.

Quoiqu'il arrive, seuls des acteurs hors-pairs et hors des pairs de l'assurance, incapables de s'écarter des dogmes ancestraux précités, pourront percer ce marché. Shai Wininger et Dabiel Schreiber, les fondateurs de Lemonade, associés aux millions de Sequoia Capital, feront peut-être la paire.

Le marché mondial de l'assurance est estimé à un peu plus de 3 300 milliards d'euros. Le gain étant potentiellement colossal, il vaut certainement la peine, comme au poker, de miser 13 petits millions de dollars, juste pour voir. L'image de la roulette serait peut-être plus appropriée en assurance: pair-à-pair manque ou pair-à-pair passe ? Affaire à suivre...

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Commentaires
a écrit le 12/02/2016 à 11:05 :
L'auteur se garde bien d'évoquer le coût toujours grandissant des sinistres plus particulièrement les corporels , les événements climatiques ainsi que les cat. nat.

Quant aux "communautés...influence" il existe déjà les instituts de prévoyance "

Bref beaucoup de mots pour ne pas dire grand chose !!!

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