Europe : l'éclipse de notre autonomie stratégique spatiale

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(Crédits : DR)
Comment nous sommes passés de "l'espace puissance" à "l'espace de l'impuissance". Par Didier Schmitt*

L'aventure spatiale a décollé dans le sillage des lanceurs balistiques de la guerre froide. A cette époque, celui qui était capable de maîtriser l'accès à l'espace faisait partie du club restreint des puissances spatiales. L'enjeu était l'autonomie stratégique ! Le cercle de ce pouvoir s'est ensuite élargi à ceux qui savaient construire et opérer des satellites. Ainsi, détenir des données spatiales - sous forme d'images satellitaires ou au travers de la géolocalisation par GPS - semblait être l'apogée d'une certaine puissance. Ce dogme a basculé car aujourd'hui il y a plus de 65 pays et de nouvelles sociétés privées qui maîtrisent tout ou partie de ces technologies spatiales.

L'espace des données

Le fait de posséder des données spatiales ne voudra bientôt plus dire grand-chose. En effet, la prochaine génération du GPS civil américain sera d'accès garanti en toute circonstance, et la Russie, la Chine et maintenant l'Union Européenne (Galileo) développent des systèmes redondants; sans compter les programmes régionaux japonais et indiens. Quant aux données d'imageries, elles deviendront si abondantes qu'elles seront largement gratuites ; ce qui est déjà le cas avec le programme européen Copernicus. Les entreprises privées lançant des dizaines voire des centaines de microsatellites, poussent comme des champignons et la fabrication de nanosatellites est à la portée de n'importe quelle université.

L'espace de l'information

L'ère des données massives est bien devant nous avec l'internet des objets et la société des senseurs ubiquitaires, spatiaux y compris. Bien que certains s'interrogent encore sur la vraie pertinence de ce changement, il est sûr que le temps où la puissance était liée à la seule possession des données est, lui, bien derrière nous. Le secteur spatial gouvernemental et institutionnel s'étant basé sur la notion d'une économie que l'on pensait basée sur les données, est donc dépassé. A la place, s'est une économie de l'information qui se profile. Et derrière l'économie de l'information se cache en fait une économie de services. Pas n'importe lesquels, ceux en temps réel, en un clic ! Et cette nouvelle économie ne sera pas tendre avec la pesanteur des décisions et la lenteur de mise en œuvre des programmes publics.

L'espace de l'impuissance

Le pouvoir bascule irrémédiablement vers ceux qui savent intelligemment utiliser des données en étant réactifs dans leur traitement et surtout dans leur fusion ; quel que soit leur origine. Des 'data' spatial isolés n'auront d'ailleurs qu'une valeur limitée. Par conséquent, nous avons un problème sérieux de décalage entre la vitesse de la révolution numérique et la lenteur de notre secteur spatial. Alors, quid de l'autonomie stratégique ? Celle-ci devra s'adapter en se déclinant en lanceurs versatiles, en observation permanente, en traitement des données intensives, et en services réactifs à la demande. Pour cela, il faut le courage de tourner une page afin d'en écrire une autre. Un nouveau narratif se dessine: donner de l'espace au numérique et du numérique à l'espace, que ce soit dans le domaine civil, militaire ou dual.

« Allo, le Ciel? nous avons un problème »

A l'heure où les citoyens doutent de leurs dirigeants et où ces derniers doutent de l'Europe, le temps est venu d'une vraie remise en question, avant que le ciel ne nous tombe réellement sur la tête. Dans le spatial comme ailleurs, les défis sont loin d'être négligeables car l'Europe se fragilise à bien des égards : technologiquement par son absence dans la cour des grands du numérique, financièrement par manque de capital risque, sociétalement par manque d'ambition, 'éducativement' par castration des ambitions, et politiquement par chamailleries stériles. Même au niveau européen, nous nous comportons comme des villages Gaulois, pendant que des empires sont en train de nous dépasser, qu'ils soient étatiques ou sous forme de sociétés privées monopolistes.

L'espace au service de la terre

Nous avons de fait en permanence une bataille de retard en restant dans des modes de pensées purement réactifs, alors que le monde est devenu proactif. Nos programmes complexes et de longue haleine sont d'un autre âge car les métamorphoses sont rapides. De surcroît les défis sécuritaires seront nombreux, de la surveillance maritime au contrôle des frontières, jusqu'au suivi des émissions de dioxyde de carbone. La question est de savoir si nous aurons la sagesse de trouver l'adéquation entre les solutions techniques et la gouvernance politique des projets au niveau de l'Union Européenne. Le niveau national étant bien entendu dépassé pour nombre de ces projets. Le premier enjeu n'est ni plus ni moins de soutenir une économie Européenne qui devra affronter une concurrence protéiforme. Le deuxième est de conserver une réelle autonomie de décision et d'action pour l'Union et ses Etats Membres dans le domaine de la sécurité.

*Didier Schmitt est un ancien membre du Bureau des Conseillers de Politique Européenne, à la Commission Européenne et membre du Service Européen pour l'Action Extérieure. Il est l'auteur du récent livre "Antéversion: ce qu'il faut retenir du futur", aux éditions Fauves.

Les opinions exprimées dans le présent article sont uniquement celles de l'auteur.

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Commentaires
a écrit le 01/09/2016 à 16:08 :
A une époque c'était le service public qui gérait la science fondamentale et ça fonctionnait tant bien que mal mais ça avançait. Dorénavant le service public est vu par les décideurs économiques et politiques soit au mieux comme une proie à offrir aux actionnaires soit au pire comme un concurrent à éradiquer.

Cette science fondamentale est donc placée entre les mains de ceux qui ont de l'argent, de ces gens peu clairvoyants qui font sombrer notre économie mondiale car seulement motivé par leur avidité. Il faut donc arrêter de s'attendre à des miracles tout ceci est bel et bien acté.

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