L'avenir de la France, une perspective mondiale

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Vincent Champain, cadre dirigeant et président de l'Observatoire du Long Terme, think tank dédié aux enjeux de long terme (http://longterme.org)
Vincent Champain, cadre dirigeant et président de l'Observatoire du Long Terme, think tank dédié aux enjeux de long terme (http://longterme.org) (Crédits : DR)
Qu'il s'agisse du changement climatique, de la sécurité, ou du numérique, par exemple, les défis lancés à la France doivent de plus en plus considérés dans une perspective mondiale. Par Jerome Glenn, président du Millenium Project, réseau mondiale d'analyse prospective et Vincent Champain, cadre dirigeant, président de l'Observatoire du Long Terme

Depuis 18 ans, le Millenium Project mobilise plusieurs milliers d'experts à travers le monde pour produire un rapport annuel sur les défis globaux. Pour certains des défis relevés dans l'édition 2015-2016 de « State of the Future » - comme celui de l'accès à l'eau potable -la France peut s'estimer moins concernée que d'autres pays et penser pouvoir agir seule. Mais pour d'autres, globaux par nature comme le défi du changement climatique ou celui du crime organisé, aucune amélioration significative ne sera possible sans une approche mondiale.

 Quel impact du numérique? Un débat mondial

Ces travaux éclairent également d'un jour nouveau des débats qui peuvent nous sembler purement français, mais qui touchent en fait tous les pays, développés ou en développement. Ainsi, les questionnements sur l'impact de la numérisation sur l'emploi sont mondiaux. Comme cela a été le cas pour chaque vague technologique, certains emplois vont disparaître et d'autres apparaîtront - une partie de ces emplois sera d'ailleurs créée grâce au digital. Cette transition sera d'autant plus facile qu'elle sera anticipée, et que des nouvelles institutions, notamment en matière de formation ou d'accompagnement des transitions professionnelles, aideront à la lisser. Ces enjeux touchent tous les pays et les solutions pour y répondre sont débattues partout (comme par exemple l'idée d'un revenu universel (1) , qui permet de maximiser les incitations à l'apparition des nouveaux emplois). Mais malgré l'existence de lieux de réflexion communs pour discuter de ces thèmes (comme l'OCDE), les programmes politiques et leur mise en œuvre restent essentiellement nationaux.

Taxer moins le travail, et plutôt les robots

Dans le domaine fiscal, tous les pays sont confrontés à la nécessité de taxer moins la plus ancienne des assiettes fiscales (le travail), et s'interrogent sur la taxation des assiettes nouvelles (la valeur ajoutée créée par les plateformes digitales, l'intelligence artificielle ou la robotisation) : c'est une nécessité alors que le poids des prélèvements sur la première pénalise l'emploi, et que la valeur ajoutée se déplace sur la seconde. L'initiative BEPS, engagée par l'OCDE pour limiter l'érosion fiscale, donne un exemple à suivre à tous ceux qui doutent de la possibilité d'agir au niveau mondial. Parce que cette initiative pose correctement les problèmes, et cherche à leur appliquer une solution multinationale, elle préfigure sans doute le type d'initiative qui pourrait se substituer à la production purement nationale du droit, qui reste la règle actuellement.

Les clivages anciens ne sont plus opérants

 Alors que le temps de l'économie s'accélère, celui de la décision publique semble vivre à un rythme ralenti. Le support politique nécessaire aux décisions publiques devient d'autant plus difficile à réunir que les clivages qui structuraient l'organisation politique se déplacent, rendant plus complexe la recherche d'un consensus. Ainsi, le principal de ces clivages était lié à la propriété du capital - publique ou privée - et à la part donnée au secteur public.

Or la notion de propriété disparait de certains modèles économiques : Airbnb est un leader de l'hôtellerie sans posséder d'hôtels, Kickstarter un acteur clef du financement et de l'amorçage sans que cela apparaisse dans son bilan et le premier moyen de production de contenu (Internet) n'est possédé par personne. S'agissant du champ donné au secteur public, des entrepreneurs se lancent dans la conquête spatiale alors que les moyens des agences publiques marquent le pas. En France, à l'occasion de la censure de la loi Hadopi, le conseil constitutionnel a reconnu que l'accès à internet était une composante de la liberté d'expression et de consommation, affirmant ainsi la valeur d'intérêt général d'un service privé et limitant la possibilité de l'administration à limiter ce service.

Dans le même temps, un clivage croissant apparaît entre « les gagnants » et les « oubliés » de la technologie et de la mondialisation, ces derniers constatant à la fois la stagnation de leur pouvoir d'achat, le déplacement ou la disparition de leur emploi, et l'affaiblissement des structures de solidarité qui ne parviennent plus à les aider à rebondir. Ils ont une difficulté croissante à adhérer à l'idée même de progrès qu'ils perçoivent comme bénéfique pour les « gagnants », mais pas forcément pour eux.

 25% de chômage en 2050?

Ce clivage dépasse le cadre français : le scenario le plus pessimiste du Projet Millenium, basé sur l'avis de 300 experts, estime que le taux de chômage mondial pourrait dépasser 25% en 2050 sous l'effet conjoint des déséquilibres macro-économiques et de l'automatisation de certains emplois. Or ce type de défi n'est pas nouveau, et l'histoire économique nous a montré qu'il ne tient qu'à nous de démentir ce sombre scenario.

Même si l'actualité récente nous rappelle tristement l'importance des enjeux défensifs, tels que la sécurité et la lutte contre la criminalité transnationale, les travaux de « State of the Future » montrent néanmoins que le pire n'a rien de certain. L'accélération de nombreuses technologies peut contribuer à une nouvelle Renaissance si nous savons en tirer parti - qu'il s'agisse de l'intelligence artificielle, de la robotique, des nanotechnologies, de la génomique, de l'internet des objets, de l'impression 3D, des drones ou de l'analyse des données de masse.

Des technologies toujours en progression

Nous n'avons encore utilisé qu'une fraction du potentiel de ces technologies qui continuent de progresser. En 2017, la technologie d'impression 3D « Multi Jet Fusion » démocratisera l'impression 3D en couleur. D'ici quelques années, les moteurs d'intelligence pourraient être capables de se reprogrammer pour adapter le fonctionnement des objets intelligents à leur environnement plus vite que n'aurait pu le faire un programmeur humain. La simplification des environnements de programmation (installés dans le cloud, ils ne nécessiteront même pas de disposer d'un ordinateur) ou la baisse continue du prix des composants électroniques (dévoilé mi-novembre, le Raspberry Pi Zero est un ordinateur à 5 dollars) se poursuivront et démocratiseront encore davantage la conception de logiciels ou d'objets connectés.

Nous disposons de toutes les cartes pour affronter les grands défis, et ouvrir la voie à une prospérité sans précédents, largement partagée dans le monde. Mais pour cela, nous devons faire preuve de davantage d'anticipation et allouer aux grands défis des moyens à la hauteur de ces enjeux - qu'il s'agisse du climat, de la sécurité ou du stress hydrique, aucun de ces défis n'était inconnu des experts afin qu'il ne se manifeste de façon visible. Nous devons également faire preuve d'une réactivité au moins aussi importante à saisir toutes les opportunités que peuvent nous apporter la technologie ou une meilleure cohérence mondiale. Le travail de « State of the Future » ne fait que présenter une liste de défis et d'opportunités potentielles : il ne tient qu'à nous de choisir les éléments de cette liste que nous souhaitons voir se réaliser dans les décennies à venir.

Jerome Glenn, président du Millenium Project, réseau mondiale d'analyse prospective 

Vincent Champain, cadre dirigeant et président de l'Observatoire du Long Terme, think tank dédié aux enjeux de long terme

(1) Le revenu universel consiste à allouer à chaque citoyen une allocation minimale quelle que soit le statut (salarié, non salarié ou demandeur d'emploi), en remplacement des allocations chômage, pauvreté ou minimum vieillesse existantes.

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