"L'économie a, de part en part, une face philosophique"

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Gilles Campagnolo, directeur de recherches au CNRS, philosophe au Groupement de Recherches en Economie Quantitative d'Aix-Marseille.
Gilles Campagnolo, directeur de recherches au CNRS, philosophe au Groupement de Recherches en Economie Quantitative d'Aix-Marseille. (Crédits : DR)
GRAND ENTRETIEN. Le philosophe Gilles Campagnolo (*) publie "Philosophie économique" (éditions Matériologiques), ouvrage qu'il a co-dirigé avec Jean-Sébastien Gharbi et qui réunit une vingtaine de contributions. Occasion de lui demander en quoi consiste la philosophie économique et de l'interroger sur le statut scientifique revendiqué par l'économie, la crise de la dette, le rapport de l'économie financière et de l'économie réelle ou la dévalorisation de la notion de vérité.

L'économie a pris une place tellement centrale dans la vie de nos sociétés modernes et dans nos vies quotidiennes que nous en avons oublié ce qu'elle est véritablement. La publication de « Philosophie économique » (aux éditions Matériologiques), ouvrage dirigé par Gilles Campagnolo et Jean-Sébastien Gharbi, vient à point nommé combler cette lacune en dressant un « état des lieux » - c'est son sous-titre - de ce vaste domaine.

Le travail de ces chercheurs qui interrogent ce qu'est l'économie, son essence, pour reprendre le vocabulaire de la métaphysique, mérite d'être davantage connu du grand public en ce qu'il offre des éléments de compréhension, sous la forme de l'érudition exprimée ici dans un langage volontairement accessible, et en ce qu'il déploie l'exigence d'auto-réflexion dans cette science. « Ce volume en son entier permet de s'orienter dans la pensée. Le philosophe se fait ici indicateur, guide des voies suivies dans la 'philosophie économique', et l'économiste devient philosophe dans la réflexion sur son domaine. Non pas extériorité entre eux, bien plutôt mouvement commun mutuel de retour sur la pratique et le savoir de chacun, bref le geste philosophique par excellence », explique le philosophe Gilles Campagnolo (*).

On pourra s'en rendre compte en consultant (en ligne) le résumé de chaque chapitre confié à un spécialiste (ils sont près d'une vingtaine). Des réponses argumentées et informées sont fournies aux questions concernant des thèmes aussi divers que l'économie du bien-être, le (néo)libéralisme, la propriété, la biodiversité, les méthodes scientifiques, l'ontologie, les modèles et les simulations, le rôle de la psychologie du consommateur, l'agent économique rationnel, les institutions et les normes ou encore - thème ô combien important ! - la philosophie de la finance.

L'un des aspects les plus significatifs de cette recherche est qu'elle rend manifeste la présence importante de la philosophie économique au sein de l'espace francophone. « Dans le cas où les lecteurs seraient habitués à ne lire de la science que quasiment exclusivement en anglais - je pense notamment à une partie de mes confrères économistes, c'est ici une incitation à redécouvrir les richesses de notre langue », souligne Gilles Campagnolo, qui a accordé à La Tribune un entretien.

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LA TRIBUNE - Vous êtes le co-directeur, avec Jean-Sébastien Gharbi, d'un ouvrage collectif - « Philosophie économique. Un état des lieux », qui offre un vaste panorama sur la recherche en matière de philosophie économique. Pouvez-vous définir ce que vous entendez par « philosophie économique » ?

GILLES CAMPAGNOLO - Je comprends l'étonnement que peut susciter le rapprochement de ces deux termes, comme si la quête de l'intérêt à laquelle on réduit l'une (l'économie) s'opposait aux réclamations que porterait la justice dans l'autre (la philosophie). Ou encore, comme si une science mise en équations désormais quasi-systématiquement et une activité le plus souvent perçue comme étant de nature « littéraire » devaient forcément être (et rester) éloignées. Toutefois, d'abord cette séparation est tout simplement malvenue : le fondateur de l'économie, Adam Smith, était philosophe (comme nombre d'économistes ultérieurs, et jusque aujourd'hui malgré une spécialisation poussée - en intitulant son classique de présentation des grands économistes The Wordly Philosophers, Robert Heilbroner le disait également à sa manière). Quant à Smith, non seulement en tant que professeur de philosophie morale, mais en interrogeant les notions de sympathie et de self-love (terme difficile à traduire, car « égoïsme » est souvent malvenu), il avait fourni la matière d'une tension (connue comme le « das Adam Smith Problem ») dont les essais de résolution ont fécondé les relations entre ces deux concepts, d'une part, et l'expression du champ d'interaction entre ces disciplines, d'autre part.

Ensuite, la « philosophie économique » est précisément ce champ d'interaction susceptible d'une définition non exclusive - qui refuse donc de donner un privilège à l'une des deux disciplines. On les regarderait à tort comme extérieures l'une à l'autre dans ce domaine. Bref, la définition que nous donnons avec Jean-Sébastien Gharbi est sciemment ouverte. Et je ne peux faire mieux que la citer ici, au coeur de l'introduction au présent « état des lieux » que nous livrons aux lecteurs: « La philosophie économique est le champ d'interaction entre philosophie et économie. Le présent volume nous paraît illustrer ce souhait de proposer une définition « ouverte ». Cela implique que les deux disciplines doivent être mobilisées avec leurs forces, de manière simple et souple, dans tout travail de philosophie économique. Les avantages de cette simplicité et cette souplesse l'emportent selon nous sur les inconvénients : l'une des disciplines peut servir de « majeure » dans un texte donné, l'autre jouant en mode « mineur », l'inversion des rôles est possible et il appartient à chaque auteur de s'adapter ».

Enfin, et pour autant, il serait faux de croire qu'on fait feu de tout bois, que « anything goes ». Au contraire, cette définition a l'avantage de fournir un critère - et donc de permettre d'exclure des approches dont la philosophie serait absente, ou bien où l'économie ne serait qu'un prétexte, voire un faux-semblant. Nous continuons dans l'introduction en rappelant, en guise de description de cette définition très ouverte, que « la philosophie économique consiste alors en l'examen réflexif et minutieux visant une compréhension plus profonde de ce qui a trait à l'économique. La philosophie économique est moins un certain discours tenu sur l'économie que l'examen réflexif de l'économie et de ce que fait l'économiste, comme de ce qu'il en fait. »

Il existe certes d'autres expressions pour désigner ce champ. Et nous les discutons en détail, toujours dans l'introduction, en en appelant à l'ouverture d'esprit qui peut se rencontrer tant du côté des économistes que des philosophes. C'est pourquoi les contributeurs du volume se trouvent logiquement provenir de ces deux horizons vers ce terrain qui leur est commun.

« L'économie dispose de méthodes et d'objets d'étude spécifiques qui ne peuvent être normés de l'extérieur sans méconnaître gravement leur objet », dites-vous. Qu'est-ce qui fait le caractère propre et original de l'économie ?

Par rapport aux sciences de la nature, l'économie prend pour objet un être considéré dans ses actions de choix en ayant à sa disposition des moyens donnés (« allocation de ressources rares » dans le jargon), qu'il peut d'ailleurs viser à augmenter (ce qui donne une théorie de la production) afin de viser des objectifs qui lui sont propres (« satisfaire ses besoins en fonction de ses préférences » selon une formule qui dépasse largement le cadre de l'économie dite « standard »). La capacité propre à l'individu qui agit dans ce but est d'être doté d'une intentionnalité accessible à l'observateur scientifique, qui peut, lui-même comme être humain, envisager les raisons d'une action tout en en comprenant les causes (à la différence des atomes, ou des cellules dans les manifestations desquelles on ne saisit jamais que les secondes, les causes mécaniques ou biologiques). Dit autrement : entre le plan de l'atome ou des nano-particules (de la physique nucléaire ou de la nano-physique) et celui de l'univers (dans le cas de la science astronomique, à laquelle Hegel voulut comparer l'économie politique naissante au tournant du 18e au 19e siècle), en économie, l'action humaine reste à échelle d'homme. En outre, comme le soulignait Max Weber, cette situation met l'observateur dans le cas de formuler des questions « compréhensives » sur le sens des actions, questions de la formulation desquelles dépend précisément l'éclairage des résultats obtenus dans les sciences sociales en général, et en économie en particulier.

Pour autant, par rapport aux autres sciences sociales, l'économie du 20e siècle a tout spécialement manifesté clairement combien le degré de formalisation du discours peut y être très, très poussé ; et ce, grâce à l'emprunt d'outils toujours plus performants venant des mathématiques comme, à l'heure actuelle, des techniques computationnelles (modélisation et, surtout, simulations par ordinateur). L'économie s'est mathématisée massivement de toute évidence à partir du dernier tiers du 19e siècle, comme l'a montré en détail l'historien de l'économie Roy Weintraub. Désormais, une étape supplémentaire est franchie : les simulations font interagir des formalismes dont la formulation mathématisée d'un point de vue synoptique (sous la forme d'un algorithme global) est parfois difficile, voire impossible, tandis qu'une solution fournie dans le processus computationnel pas-à-pas peut paraître satisfaisante. L'économie passe-t-elle outre la mathématique ? Quelles formes de représentation sont les plus pertinentes ? Certes toutes les sciences sociales n'en sont pas là - mais elles peuvent également parfois, et presque paradoxalement, retrouver les préoccupations d'une économie « post-formalisée »... Ce point, parmi d'autres débats, fait par exemple de l'économie un excellent terrain de la réflexion épistémologique la plus actuelle.

D'ailleurs, dire que l'économie devrait toujours être formelle et formalisée serait tout aussi erroné que l'inverse (elle ne peut évidemment pas se passer de ces instruments à l'efficacité redoutable !) : une place est donc à réserver pour tous les types d'études, notamment qualitatives (et je le dis avec d'autant plus d'aise que le laboratoire où j'exerce comme directeur de recherches porte dans son intitulé « Recherches en Economie Quantitative »). C'est tout le sens de l'épigramme d'Amartya Sen (prix de la Banque de Suède en économie, décerné en l'honneur d'Alfred Nobel) en exergue du volume : « Il faut aussi reconnaître qu'une surutilisation des mathématiques peut être un triste moyen pour faire l'impasse sur des sujets qui demeurent importants même si on ne peut pas les mettre en équations. Les mathématiques ne sont donc pas l'unique « fondement » de la science économique » - elles peuvent naturellement l'être, le sont de facto, mais pas de manière exclusive. La philosophie a sa place. Seuls l'exclusivisme, l'unilatéralisme sont répréhensibles - on les trouve bien entendu au centre des polémiques malformées qui sont foison, par manque de tolérance, d'autant plus répréhensible chez des scientifiques ! Un bon vaccin en vue de devenir tolérant de toutes parts est le recours à la philosophie.

En général, dans les débats publics en économie, on tend à se référer davantage à l'histoire qu'à la philosophie, n'est-ce pas plus pertinent?

On peut toujours penser par analogies ! Est-ce un mode de pensée scientifique ? Poser la question, c'est y répondre. Toute analogie a ses limites, et elles sont rédhibitoires pour fournir des preuves démonstratives. L'histoire dresse des constats sur ce qui fut ; une histoire consciente de ses limites rejette l'idée d'administrer des leçons quand à ce qui est, ou doit être. Tout est question de circonstances dans la pratique actuelle, quel que soit l'art - par exemple celui de gouverner. Dans le domaine des normes (et il existe une économie normative), les questions relèvent de la philosophie plutôt que de l'histoire. Dans la théorie, l'histoire ne fait pas loi, elle fournit au mieux des cas d'espèce. Cela étant dit, l'histoire est un outil heuristique très utile, dans le cadre de ces limites.

La philosophie utilise d'autres instruments que l'histoire - non pas le recours au témoignage, par exemple, mais à la consistance logique, entre autres - et, surtout, elle apporte de la sorte des preuves de nature démonstrative, pas seulement inductive. C'est sa part commune avec les sciences - ici, avec la science économique. Par conséquent, la voie de la philosophie est bonne à suivre pour qui entend traiter d'économie : en fait, celle-là se trouve requise par les interrogations nées du sein même de celle-ci.

Concernant la notion de « pertinence », tout dépend donc de ce que l'on souhaite viser : des intuitions utiles sont issues de témoignages sur les faits (qu'ils soient oraux ou statistiques, dans le cas de ce qu'on peut appeler l' « histoire chiffrée » ou de la cliométrie qui en est la formule plus scientifique). Mais ce sont des déductions fondées et « consistantes » (pour parler le langage de la logique) qui proviendront de concepts formés a priori par le raisonnement. Les faits (historiques ou expérimentaux) en sont autant d'illustrations ou de contre-exemples (pas des « preuves » en tant que telles, au mieux des épreuves - parfois invalidantes). Rien n'interdit de combiner les deux approches ; mais l'histoire conserve sa nature d'illustration, d'information au mieux, et parfois elle infirme autant qu'elle informe.

En préconisant de recourir à l'histoire, on peut sans doute penser aux travaux de Thomas Piketty, par exemple, qui font l'actualité du questionnement sur le capital. Notons qu'il prend soin de poser un soubassement de théorie économique sous l'avalanche des données historiques ; c'est ce qu'on doit alors discuter en distinguant les plans des positions qu'il formule ; tout cela est très intéressant, sans pouvoir fonctionner comme preuves pour autant, les débats épistémologiques au 20e siècle l'ont suffisamment fait voir, tandis que d'autres échos du siècle passé seraient aussi à considérer, voire à craindre.

Quant à l'histoire ou à la philosophie, par conséquent, je pense pour ma part que les deux voies sont ouvertes - et qu'elles ne sont pas antagoniques. Plutôt, elles s'épaulent. J'ai toujours nourri pour l'histoire un grand intérêt (qu'atteste notamment Critiques de l'économie politique classique, 1ere édition, PUF, 2004, réédité en version révisée et « E-book » aux éditions Matériologiques en 2014, après une édition commandée en langue anglaise). Mais les ouvrages de philosophie économique ne sont pas des livres d'histoire.

Ce qui frappe d'emblée en parcourant votre ouvrage, c'est la diversité des approches. « Toute théorie, dès lors qu'elle entend rendre compte d'une dimension du monde humain (et par conséquent toute théorie économique), fait corps avec une vision du monde », écrivez-vous. Cela signifie-t-il que toute proposition économique relève moins d'un champ commun que de l'expression d'une « vision du monde », d'une idéologie ?

La question est d'autant plus pertinente, au regard de l'ouvrage tout juste paru, que cette perspective fut celle d'un des principaux promoteurs du champ disciplinaire, Alain Leroux. Avec nombre de collègues qu'il sut rassembler (et que je ne pourrai pas tous citer ici), il forgea la tradition qui existe parmi les économistes à Aix-en-Provence (où se trouve mon unité). Chez les philosophes, il travailla en particulier avec Pierre Livet, directeur émérite du laboratoire fondé dans les années 1950 par Gilles-Gaston Granger (Granger, qui devait devenir professeur au Collège de France, avait fait porter sa thèse sur les méthodes de l'économie). L'idée de Leroux était la suivante : le concept d' « idéologie », une fois repensé pour ne pas le confiner dans la sphère du marxisme (il y est naturellement légitime depuis l'Idéologie allemande - mais Leroux était proche d'un autre courant de pensée, le personnalisme), pouvait servir à ressaisir des « mondes conceptuels » inhérents à la pratique de la philosophie économique - ou des « matrices » (je préfère quant à moi ce dernier terme qui part de l'oeuvre de l'épistémologue américain Thomas Kuhn). Pour autant, si le terme « idéologie » pris dans ce sens (voir A. Leroux, G. Quiquerez & G. Tosi, Idéologies et doctrines en économie, Economica, 2001) a moins fait florès qu'il l'aurait pu, les contributeurs du volume se retrouvent tout naturellement sur ce terrain commun de réflexion car, comme nous l'écrivons avec Jean-Sébastien Gharbi et Pierre Livet dans une annexe portant sur l'histoire de la philosophie économique en France, « Leroux proposait, entre autres, de réutiliser le terme d'« idéologie » dans cette perspective afin de désigner quelque chose d'assez proche de ce que le philosophe américain Nelson Goodman appelle des « conceptions » (quand il envisage des révisions des conceptions, des re-conceptions). À l'usage, Leroux parvint à convaincre que l'expression « philosophie économique » désignait non seulement une dimension de la philosophie, mais tout autant (voire davantage) de l'économie ».

Votre livre montre combien il y a des approches difficilement conciliables. Par exemple, la définition de la « valeur » n'a aucun point commun entre l'école marxienne et l'école autrichienne. Comment est-ce possible?

Une réponse assez commune - et qui paraîtra une évidence à tout observateur de la réalité des études économiques - consiste dans la pluralité des paradigmes qui y ont cours. Mais votre question revient implicitement à demander comment ce pluralisme même est possible : si la vérité est unique (par définition de « la » vérité), comment expliquer cette pluralité ? N'est-ce pas faire acte de relativisme - et, de la sorte, nier « la » science, en définitive - que de multiplier les notions, comme si elles se valaient toutes ? Dire que, pour les « marxistes » (au sens des suiveurs de Marx) ou les « Autrichiens » (les disciples d'un autre Carl : Menger, qui vécut dans l'Empire austro-hongrois, de 1840 à 1921, fut surtout actif à Vienne et fonda cette école) ou encore les « keynésiens » entre autres groupes doctrinaux (voire doctrinaires), la valeur est ceci ou cela, selon les cas, n'est-ce pas confondre tolérance intellectuelle et négation du savoir ? La question est plus difficile en fait. Si on méconnaît la nature de la science comme quête de vérité dans les limites de ce que peut la connaissance humaine et selon les conditions des domaines de connaissance où elle s'applique, on entrave sa résolution. Car si l'esprit humain est un (du moins à le supposer tel au moins dans sa capacité de raisonnement logique, sinon à d'autres titres), ses objets sont multiples et divers. Là encore, l'épistémologie ou la philosophie des sciences, et de la connaissance en général, a souligné tout au long du 20e siècle que des précautions à prendre pour ne pas appeler science ce qui lui échappe. Une forme de marxisme fut une victime toute désignée de la naïveté du scientisme - mais il ne fut pas la seule victime.

Dans les faits, chaque science voit régulièrement plusieurs théories plus ou moins concordantes subsister en son sein. Cela vaut jusque dans les matières dites « dures » (au sens de « rigoureusement formulées »): en physique, sait-on rendre compatibles la gravitation et les autres forces élémentaires, par exemple ? Et la philosophie y est tout autant de mise quand il s'agit de comprendre des notions telles que la dualité onde-corpuscule (comment une « chose » peut-elle avoir une masse et ne pas en avoir ?) ou encore les « paradoxes » de la physique quantique. S'il viser l'unification du savoir est légitime, on reste souvent loin de l'atteindre. Et pourtant rien de plus « certain » que la physique mathématique, n'est-ce pas ?

En économie, la question doit conduire d'abord à préciser qu'il ne convient pas forcément de suivre en tout le paradigme de la physique ; c'est parfois même le contraire - mais pas toujours. Le cas de la notion de valeur, que vous mettez en avant, l'illustre : aujourd'hui, peu d'économistes diront s'en préoccuper dans leurs modèles ; pourtant la question se pose à partir du moment où l'on a pour objet d'en expliquer des variations et leur rapport à celles de la manifestation que sont les prix. Les explications qu'en donnent le paradigme marxiste et la théorie de l'utilité marginale, pour reprendre les exemples que vous citez, sont en effet incompatibles. Nous écrivons à leur sujet que « l'approche de Marx, en fondant toute valeur économique sur le travail, amène à présenter la plus-value comme un 'détournement' par le capitaliste de ce qui revient en droit au travailleur. Après le tournant marginaliste, l'approche néoclassique, qui fonde la micro-économie contemporaine, a considéré la valeur d'un bien comme le résultat de l'offre et de la demande (conduisant à un ajustement en termes de prix et de quantités) - (et ceci, pour aller très vite ici). Une question naïve, mais bien naturelle, consiste à demander laquelle des deux approches « a raison ». Répondre à cette question est ardu et la raison en est que la réponse n'a rien de factuel. Elle suppose de refuser certains (au moins) des présupposés de l'une ou de l'autre théorie. Les conceptions concurrentes de la valeur mises en jeu impliquent des engagements philosophiques différents, et même incompatibles. Accepter ou refuser la théorie marxienne de la valeur-travail, c'est notamment déjà avoir fait des choix en termes éthiques (les fruits du travail appartiennent-ils en droit au travailleur ?), épistémologiques (peut-on avoir une connaissance scientifique de la valeur ?) et ontologiques (la valeur existe-t-elle indépendamment des choix subjectifs des individus ?) ».

Dans l'histoire du développement de la science économique, on notera sans doute également qu'une approche a clairement dépassé l'autre. Mais ce n'est pas l'approche des seuls « Autrichiens » ; c'est celle des co-découvreurs de la notion de « marginalisme » (soit, aux côtés de Menger, le Français Léon Walras et le Britannique Stanley Jevons), selon laquelle la valeur est déterminée par la dernière unité du bien ou du service que le besoin individuel, moyennant la connaissance que l'agent économique peut prendre de son environnement, le conduit à souhaiter acquérir et, pour cela, à sacrifier autre chose en sa possession - déterminant un taux de substitution (moyennant quelques autres conditions). Bref, il s'agit, à l'origine de la théorie la plus « standard » (appelée parfois aussi « néo-classique », en raison de la synthèse effectuée au tournant 1900 par Alfred Marshall) de donner de la valeur une définition opératoire (celle du bien est celle de la dernière unité de bien ou de service pour laquelle le consommateur est prêt à sacrifier une part de ce qu'il a contre ce qu'il désire, en fonction du besoin qu'il sent). Et c'est là une réussite qui implique d'apprécier les limites de chaque théorie : toutes ne se valent pas pour résoudre les questions économiques. Pour autant elles peuvent reparaître sous de nouveaux habits, pour ainsi dire : ainsi la valeur-travail n'était pas propre au seul Marx, mais aux penseurs classiques, et d'autres « post-ricardiens », comme Piero Sraffa, tentèrent de la reprendre à leur compte.

Notons pour finir que, si l'on veut spécifier la démarche autrichienne, il faut surtout évoquer la notion de subjectivisme de l'agent dans son appréciation de la valeur. Or c'est là encore une question philosophique, qui renvoie à la nature du sujet même comme « ego » - que l'anglais traduit par « self » faute de pouvoir user du mot « » comme le français le peut du « Je »/« Moi » ou l'allemand du « Ich »). C'est ce « self » qu'on trouvait aux origines de la discipline, dans le self-love de Smith : l'économie a, de part en part, une face philosophique.

On retrouve cette division dans le débat européen sur la dette souveraine : doit-on mettre la priorité sur sa réduction sous la forme d'une politique « d'austérité » avec le résultat que l'on connait en Grèce ou au contraire mettre l'accent sur la croissance? N'y-a-t-il pas en économie nombre d'apories sur le plan de la théorie. L'économie n'est-elle pas finalement une réponse avant tout pragmatique, adaptative aux problèmes posés ?

L'économie est une science. Elle n'est pas la physique, et il serait faux de dire qu'il n'y peut y avoir de science que physique - ce qui fut une tentation, disons, « positiviste ». L'économie n'est pas non plus un art, ce qui correspondrait à votre suggestion - entendu au sens de l'art de l'ingénieur, naturellement. C'est la politique économique qui est un art. Les arts du « Conservatoire des Arts et Métiers » diffèrent bien entendu de ceux de l'Ecole du Louvre ; mais ils ont en commun, avec l'artisanat également, de supposer un savoir-faire pas forcément réductible à cette connaissance « certaine » du « général » que vise, elle, la science - dans les termes mêmes d'Aristote. Or l'art de l'ingénieur, si l'on s'y réfère, est aussi une grande tradition de la pensée économique française, illustrée par Cournot, Dupuit au 19e siècle, par l'orientation de l'Ecole Polytechnique pendant longtemps, et une bonne partie des économistes mathématiciens français du 20e siècle. Et une manière de laisser des apories théoriques se résoudre est de les plonger dans la pratique de la technique ; mais c'est un art d'ingénieur qui ne fournit pas de solution au plan théorique. Je veux dire : il y a la formulation descriptive d'une connaissance au titre de théorie scientifique générale et il y a des solutions proposées dans des ordonnances prescriptives adaptées aux circonstances particulières.

A ce propos, nous n'avons pas encore évoqué une dimension de l'ouvrage qui touche à la science française, ou plutôt à la science en français. Aussi plutôt que de répondre sur les positions de politique monétaire européenne, un point que je veux souligner est que l'ouvrage rassemble sciemment des contributions en langue française. Le génie d'une langue, s'il autorise naturellement la traduction, consiste à exprimer librement l'esprit de son peuple - ou plus exactement de la communauté humaine qui utilise cette langue : ainsi, parmi nos contributeurs, un collègue canadien, un collègue argentin notamment nous font cet honneur. Les politiques économiques varient, les théories et les philosophies aussi, mais la réflexion qui les porte, ici en langue française, vise une compréhension commune dans la diversité de l'expression. Le niveau politique doit viser un bien commun, la philosophie une connaissance partagée des notions, et la philosophie économique, des notions du ressort de la vie économique.

Dans ce cas de l'économie, pour ne pas éluder tout à fait votre question, il est clair qu'on attend des résultats pratiques - et l'attente est légitime de la part de l'opinion publique en société démocratique. Mais nous ne dirions pas, puisqu'il y a des ingénieurs (et que l'on peut les souhaiter ingénieux autant qu'industrieux), que la physique n'est « pas finalement une réponse avant tout pragmatique, adaptative aux problèmes posés » (pour édifier un pont, poser une chaussée, par exemple). Si nous convenons de la différence entre physicien et ingénieur, évoquons le mécanicien qui s'occupe, chaque fois, d'un engin donné (cette « mécanique » désigne aussi une partie de la physique, le mouvement en cinématique en particulier). Entre le savant économiste et le concepteur de l'alternative économique, et encore le praticien de l'économie, voire le « pilote » aux commandes des machines dont il peut disposer, la différence demeure comme reviennent au physicien les principes, à l'ingénieur la conception, au mécanicien la maintenance, au pilote l'utilisation. Même si la physique et l'économie diffèrent, cette répartition des rôles y subsiste. C'est à trop demander (et trop précipitamment) au théoricien (qui parfois aime s'y prêter) le conseil que le mécanicien donne parfois au pilote que les deux peuvent se tromper (et « aller dans le mur ») - les exemples abondent dans la tradition du « conseiller du prince » des âges passés jusqu'à nos jours. Or un physicien, et même un mécanicien, ne sait pas toujours bien conduire - du moins, ce n'est pas en vertu de ce qu'il est l'un ou l'autre, si c'est le cas, quoique cela puisse l'aider, ce n'est pas là son essence.

Depuis la crise financière de 2008, le consensus sur l'efficience des marchés et sur leur capacité à réguler l'économie n'est plus de mise. Le renflouement des banques a été mal vu par l'opinion publique. Les Etats ont édicté des lois de régulation. Dans le même temps, ces mêmes Etats ne peuvent plus faire de la relance « keynesienne » comme auparavant. Ils semblent désarmés à tel point qu'ils laissent les banques centrales encadrer l'évolution de l'économie. Que pense le philosophe de l'économie de cette absence de politique économique des Etats, et de la politique monétaire (les « QE » et les taux bas) menée par les Banques centrales ?

Outre le «Quantitative Easing » que vous évoquez ici, il me semble plus généralement c'est le type d'espoir qui a pu être induit par exemple par l'Hypothèse d'Efficience des Marchés (ou nombre de questions plus pratiques qui s'ensuivent, en lien aux taux d'intérêt notamment, mais pas seulement) qui est en cause. Du moins, c'est ainsi que je saisis votre question : alors qu'une ligne directrice claire apparaît parfois, aujourd'hui elle semble cruellement manquer (mais est-ce autant qu'en 2008 ? Ou plus, ou moins ? Je ne me prononcerais certes pas). Or ce qu'on aimerait par-dessus du philosophe, c'est qu'il la fournisse. Dans le rôle du « gourou », il paraîtrait pour ainsi dire à sa place. Seulement voilà, le philosophe véritable n'est pas un gourou - et réciproquement. Pas plus qu'un roi ou qu'il ne pourrait l'être (depuis Platon, la chose se sait). Et gare ! Gare aux mots d'ordre et aux experts charismatiques ! C'est même certainement ceux qu'un philosophe doit dénoncer le plus régulièrement. Et personnellement, c'est un des traits que j'apprécie le moins chez l'auteur que vous citez - Keynes fut lui-même d'ailleurs pour quelque chose dans l'usage qu'on fait de ses idées, moins du reste que ses thuriféraires patentés de tous partis, notamment quand s'en mêlent ceux qui cherchent un « gourou » de rechange - si vous m'autorisez ce mauvais jeu de mots.

Il reste, chez les post-keynésiens, qu'un point utile des critiques de ce que l'on appelle les « lois du marché » est de montrer combien cette Hypothèse d'Efficience des Marchés tient peu - elle est d'ailleurs critiquée avec autant d'aise par les « Autrichiens » auxquels vous renvoyiez précédemment. Cette hypothèse n'est pas non plus toutefois ce que l'on a voulu en faire : il se passe que, lorsque certaines versions de micro-économie dite « néo-classique » émettent des hypothèses si radicales (comme cette autre également : l'anticipation parfaite du futur de la part des agents, chez Robert E. Lucas, par exemple), elles demandent non d'y croire comme à une description du réel vécu par les agents, mais d'en user afin de révéler, sous l'hypothèse prise, telle ou telle propriété à démontrer quant au phénomène envisagé. Nous sommes dans le champ de la philosophie économique car il s'agit bien de discuter raison, raisons et raisonnement. Ainsi les économistes n'ont-ils pas, serait-ce à leur corps défendant, des croyances quasi-« magiques » (qu'ils feraient, plus ou moins souvent et plus ou moins sciemment, partager - comme la fameuse « main invisible » si reprochée à tort à Smith - non qu'il ne l'évoque pas, même si c'est peu souvent, mais car elle n'a rien de magique, c'est un principe de coordination spontanée). Il arrive aux économistes en revanche d'autoriser des métaphores ou de laisser hypostasier des « hypothèses » qui, à force de sembler vouloir dire le « réel », laissent croire à ce qu'il n'est pas - or ce ne fut jamais le but de ces constructions idéales.

Et les philosophes ont relevé, et levé les paradoxes du rationnel et du réel (qu'on pense seulement à Hegel, à ses critiques et à ses défenseurs : le philosophe de Berlin prônait des institutions de liberté dans ses Principes de la philosophie du droit, comme le montre leur traducteur le plus récent, Jean-François Kervégan). Ces paradoxes sont seulement parfois maladroitement reconduits dans le champ de l'économie ; ils appellent alors d'autant plus l'attention des philosophes - du moins le devraient-ils. Or si les économistes utilisent de telles hypothèses radicales, c'est afin d'isoler ou de « stabiliser » le phénomène qu'ils entendent étudier dans le cadre le plus adéquat - qui n'est pas celui d'un réel toujours mélangé. D'autres extrapolent à tort de leurs investigations plus qu'elles n'entendent dire. Là commence un grand glissement entre la science et sa saisie à travers la vulgarisation : celle-ci est à la fois absolument indispensable et très utile à la société où les économistes s'expriment, mais elle demande à chacun de prêter attention au langage. Il est encore plus nécessaire que celui-ci fasse l'objet d'une analyse et de rappels aux précautions devant l'efficace des mots. Tous ceux chargés de porter le discours, en premier lieu philosophes et savants, doivent effectuer un retour réflexif sur la responsabilité de leur discipline.

Votre question portait sur l'apport de la philosophie économique : si elle montre les limites du bon usage du discours (une des tâches principales que se fixa la philosophie du 20e siècle, soit dit au passage), cet apport est déjà immense. En cela, elle entend manifester le départ entre bons et mauvais usages de la raison (malformés sont ceux qui n'ont pas les propriétés de la consistance logique, par exemple) ; et c'est là sa tâche propre, alors que d'autres types de discours (le discours politique par exemple) peuvent en abuser, de par leur nature et sans qu'il y ait lieu de leur jeter la pierre : il n'y a pas à critiquer les discours non-savants d'être ce qu'ils sont, mais à proposer sereinement le discours alternatif du scientifique dans son rôle.

La place centrale prise par l'économie financière pose de nombreux problèmes, notamment celui de savoir quel est son rapport, et son influence réelle ou supposée, sur l'économie réelle. Qu'en pensez-vous ?

Ce point est effectivement devenu central ; en ce qui concerne notre état des lieux de la philosophie économique, nous pouvons le formuler ainsi : une « philosophie de la finance » a-t-elle sa place comme « philosophie économique » ? En tant que la finance et les questions liées à la monnaie, au budget, aux taux d'intérêt (entre autres) sont des questions économiques, elles appellent tout autant une approche réflexive que d'autres sous-champs de la discipline. Leur portée pratique, comme l'impact qu'entraîne l'expérience quotidienne de la gestion financière, dans la vie des entreprises, par exemple, en particulier en temps de crise le montrent assez. Les entrepreneurs doivent penser dans ces termes car ils sont confrontés aux risques qui peuvent naître des échanges financiers.

Ces aspects pratiques rendent la question d'autant plus pressante et délicate pour la vie économique dans son ensemble que si la science économique a développé une « théorie de la firme » très riche, il n'en a pas toujours été de même concernant la figure de l'entrepreneur en tant que tel, par exemple, sur laquelle j'ai travaillé en lien avec l'intérêt que lui portent les économistes autrichiens passés comme contemporains (ainsi de la relecture par Israel Kirzner de Menger et de Jean-Baptiste Say).

Dans le présent volume, une contribution est consacrée à la « philosophie de la finance », par Christian Walter. Si l'on cherche en effet un domaine où philosophie de l'action et théorie de la décision se rencontrent en pratique, sur fond d'institutions et dans la pratique de normes, celui de la finance s'impose (institutions bancaires, monétaires, financières - normes successives « Bâle » ou encore « Solvability »). Laissons ici de côté tout aspect technique. Je voudrais plutôt signaler combien les clarifications sont nécessaires et comment la philosophie les apporte : elle peut répondre au malaise qui surgit inévitablement quand on relève la bonne conscience à trop bon compte et la mauvaise foi éhontée que manifestent nombre d'acteurs dans les critiques et les défenses de cette économie financière. Il faut réfléchir les relations entre ce que l'on désigne parfois comme deux « sphères » de l'économie : la « réelle » et la « financière ». C'est souvent pour imputer tous les vices à cette dernière - mais cela permet de se dédouaner trop facilement d'une véritable analyse. Et les dénonciateurs les plus virulents sont-ils les plus sincères ?

L'économie « réelle » traite de la « res », c'est-à-dire, conformément au latin et à la signification la plus basique, aux choses physiquement saisissables, aux produits - ajoutons alors les services aux personnes en tant qu'effectivement rendus par un agent, le prestataire à un autre, son destinataire, que le service soit public ou privé. Par opposition, dira-t-on que la finance traiterait-elle de l' «insaisissable » ? Parlerait-on d' « illusions » ? Non, car il s'agit d'effets bien réels (jusque dans les fermetures de postes de travail, par exemple, si on peut démontrer qu'elles sont imputables à des contraintes financières). L'influence patente est alors moins un effet extérieur à la vie économique qu'une traduction d'une de ses facettes dans une autre. Si illusion il y a, elle réside dans les acteurs qui se croiraient à tort séparés les uns des autres - cette illusion réciproque conduit les uns à penser légitime de s'exonérer de toute responsabilité comme les autres à manquer l'objet de leur très réelle frustration.

Qui croira que, de nos jours, la « quantité de valeur créée » est plus « importante » dans ce que l'on appelle l' « économie réelle » des biens et services que dans celle née des échanges financiers ? Eh bien, ceux qui, en critiquant l'une au nom de l'autre, voient une illusion dans la création de valeur par la spéculation : l'argent né de l'argent n'en serait-il pas « vraiment » ? On peut le croire si l'on pense disposer d'un critère de séparation extérieur à la mesure de la valeur par la quantité monétaire. Or une distinction très ancienne existe ici, celle faite entre l'économique et ce qu'Aristote appela « chrématistique ». Mais l'on oublie parfois qu'il existe dans ses textes tant une « mauvaise » chrématistique (l'activité spéculative, que ce soit sur la drachme antique ou devant les écrans de trading) et une « bonne » (celle par laquelle le détenteur de fonds spécule sur le succès d'une entreprise en lui permettant de se développer, ce qui peut aboutir à cimenter la communauté, comme d'investir dans des champs d'olivier autour de la polis ou dans une start-up, comme les business angels). L'impulsion donnée par cette distinction s'est traduite en images d'Epinal, resucées à chaque degré de civilisation, depuis plus de deux millénaires, car les fantasmes ont envahi le sujet d'une activité (bancaire) qui, à tout prendre, est commerciale, particulière car elle peut traduire les autres (en chiffres), mais elle-même réglée pour un bon fonctionnement par une logique d'échange ainsi que des lois (fonction des lieux et des époques). Avec les fantasmes surgit leur contrepied moralisateur. La philosophie a-t-elle pour but de moraliser ? Ce serait lui donner un rôle sans doute plus large que celui de comprendre, auquel nous nous tenons.

Il est donc possible d'interroger l'économie financière en termes philosophiques, d'une part en éclairant les notions en usage dans les milieux en question, leur validité logique - voire leur légitimité, d'ordre éthique, politique, notamment : ainsi discutera-t-on le bien-fondé de l'utilisation du critère de « volatilité » des marchés, mais également celui des efforts déployés au niveau des institutions en vue de la limiter. D'autre part, la discussion peut remonter aux fondements de la monnaie  dont la nature même, étant née spontanément pour favoriser les échanges et, en somme, faciliter la vie économique, serait en cause : cette qualité change-t-elle avec la quantité, dans un rapport de forces qu'il faut alors décrire ? Cette question examine des catégories au-delà de leur application au cas économique, et revient à la philosophie. On questionnera notamment la nature du pouvoir qui se veut supérieur à la richesse, mais aussi à la volonté des individus qui en pratiquent l'échange : il s'agit alors de « politiques du capital » [1]. C'est à leur propos qu'une « éthique de la finance » peut servir à répondre à l'« économie financière », éthique et économique retrouvant alors leur place auprès de la politique comme ces trois dimensions de la philosophia practica perennis, bien plus ancienne que nos préoccupations actuelles ; si justifiées soient ces dernières, ce sera d'ailleurs ainsi par le recours à la philosophie qu'on pourra les remettre en perspective.

Récemment une polémique a agité le milieu des économistes français, après la publication de l'ouvrage aux accents pamphlétaires de Pierre Cahuc et André Zylberberg « Le négationnisme économique ». Si l'on s'est focalisé sur le caractère scientifique de telle ou telle démarche en économie, il me semble que le livre développe un autre aspect - plus politique -, celui de la place que doit occuper tel ou tel discours sur l'économie. Autrement dit, ce n'est pas tant le caractère scientifique que le caractère rationnel et utile dans nos sociétés démocratiques que les auteurs défendent contre ce qu'ils perçoivent comme des discours séducteurs et sophistiques. Qu'en pensez-vous ?

A cette question, c'est cette fois non plus un chapitre de l'ouvrage, ou chapitre par chapitre, qu'il faut considérer le collectif dirigé mais bien en tant que collectif comme tel : il apporte une réponse substantielle et de poids. Je note que vous utilisez le mot « sophistique », et on pourrait en vérité l'appliquer aux deux camps que vous mentionnez. Aussi parlerai-je plutôt d' « éristique » : il s'agit du combat, toujours recommencé et toujours aussi vain, qui occupe par rapport à la philosophie une place tout autant négative (et sans doute plus) que la sophistique. A la rigueur, les Sophistes présentaient une manière de percevoir le monde, « à hauteur d'homme » (et tout à fait conforme à l'esprit grec ancien en cela - Protagoras, lui aussi, fut un maître). La philosophie, disons telle que l'incarna Socrate, s'opposa à la sophistique et elle en fut l'antidote, ouvrant une porte au savoir humain vers la rationalité quand une autre voie était choisie par les sophistes. En revanche, de l'éristique, il n'y a au contraire rien à tirer (du moins pour la pensée) : le combat y demeure ce qu'il fut toujours ; repris encore et encore, il apporte au mieux la vanité d'une victoire temporaire, que rien ne fonde dans l'acte de réflexion. Il existe des arguments, et les combattants les sélectionnent pour les opposer à d'autres arguments dans le seul but d'emporter l'assentiment des tiers réduits à l'état de spectateurs ; aucun camp ne réussit à convaincre l'autre, les tiers entrent dans la bataille de chiffonniers ou s'en détournent ; peu savent encore quoi penser, et tout cela, faute d'avoir une visée commune. Et la vérité est ce que vise la philosophie.

L'impression que donnent les deux critiques que vous indiquez est identique à celle que leurs cibles et leurs contempteurs également donnent : n'avoir comme grief que l'existence de l'autre. Bref, dans de telles luttes, la philosophie ne se trouve ni chez les uns ni chez les autres. Et sans doute est-ce cela qui condamne une entreprise critique partie d'un sentiment sans doute en partie juste d'un gâchis effectif dans la pratique universitaire, mais au risque de lui en ajouter un autre.

La réception dans la communauté professionnelle a souvent consisté à se trouver intimé de devoir choisir un camp, pour finalement être tenté de rejeter les arguments comme les arguties : encore une fois, il manquait à la critique autant de bonne volonté qu'à ses cibles, avant tout celle d'éviter de lui récuser d'emblée toute honnêteté intellectuelle. Un résultat consista à échouer à faire un juste départ entre bons et mauvais usages de la raison. Et pourtant ce sur quoi la critique portait pouvait s'y prêter - et c'est encore le cas puisque précisément, la polémique une fois enflée et aussi mal menée que mal fondée, le résultat fut celui de l'éristique, agrémentée du « buzz » que donnent les moyens d'une époque très médiatique. Au fond, personne n'a bougé d'un iota de convictions déjà formées ni pris conscience de ce en quoi elles pouvaient avoir été mal formées au préalable. Du moins est-ce là mon impression puisque vous me posez la question.

L'espoir d'un volume comme notre collectif de philosophie économique est exactement aux antipodes : suspendre les préjugés du lecteur le temps de nourrir sa réflexion, qu'il se retrouve lui-même, au sortir de sa lecture, transformé dans la pensée qu'il est devenu capable d'articuler. Qu'il sache à nouveaux frais contempler tel ou tel point relevant de son intérêt intellectuel et de ses connaissances, si théoriques ou pratiques soient-elles. Point n'est besoin d'être philosophe pour lire de la philosophie ! Et pour lire la philosophie économique, c'est de s'intéresser à l'économie qui compte avant tout.

« La vérité est ce que vise la philosophie », disiez-vous. Que pensez-vous de l'apparition récente avec l'élection de Donald Trump de nouvelles expressions comme celles de "post-vérité" ou encore de "faits alternatifs" ? Certains commentateurs n'on pas hésité à y voir une conséquence de l'emprise de la philosophie postmoderne, promue par ce que l'on a appelé la "French Theory" (Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Jean-François Lyotard...), sur de nombreux domaines, comme la publicité, la communication... Considérez-vous, à l'instar d'un philosophe comme Jacques Bouveresse, que cette relativisation de la notion de vérité alimente l'irrationalisme non seulement dans l'espace public (pseudo-sciences, complotisme...) et les médias (le sensationnel prenant le pas sur les faits) mais aussi dans la recherche à l'université?

Comme un journaliste le rappelait à une porte-parole de la présidence américaine, les notions de « faits alternatifs » et de « mensonges » possèdent la même caractérisation. Et puis il faut faire le distinguo qu'apporte l'anglais entre false (ce qui est erroné, et l'on peut se tromper de bonne foi) et fake (ce qui relève de la contrefaçon, elle le plus souvent volontaire, avec des intentions qui peuvent d'ailleurs être diverses, de divertir à tromper en fonction de la réception qu'on attend du produit contrefait). Cela me conduit tout droit à souligner que les enjeux de traduction sont essentiels et trop souvent négligés, ce contre quoi il faut s'élever : savoir lire la langue de l'autre, c'est aussi mieux savoir lire la sienne ! Nous chérissons dans ce volume l'emploi du français comme langue d'expression de la science, qui en demeure une forme essentielle, outre l'anglais, et avec d'autres, comme l'allemand ou l'italien, l'espagnol entre autres, dans leurs rôles historiques et présents, et certaines qui sont appelées à se développer. L'entreprise de ce volume collectif se caractérise aussi par cette intention linguistique.

Quant au relativisme que manifeste l'usage des nouvelles sur le mode de la malice, c'est une vieille maladie du développement de la pensée au-delà des péripéties politiques actuelles ; c'est avant tout contre le relativisme que les réflexions philosophique et scientifique ont dû lutter à différentes époques. Dans le discours savant (et pour nous en tenir ici à celui-ci), il fut historiciste (et beaucoup) au 19e siècle ; il fut également psychologisant, au tournant 1900. Il sut même se loger dans le « tournant linguistique » sous les dehors de la critique des discours méta-physiques antérieurs - tandis que celle menée par les auteurs privilégiés par le professeur que vous citez, que j'eus comme maître en Sorbonne il y a longtemps, Jacques Bouveresse, fut, elle, impeccable en débusquant ces formes de relativisme : à différentes époques, sous diverses formes, de Leibniz à Wittgenstein en passant par le premier Husserl, il s'agit d'affirmer une forme rigoureuse d'expression de la pensée.

En ce qui concerne l'économie, je prendrai derechef comme exemple un penseur que j'ai beaucoup travaillé, Carl Menger, afin de souligner que lorsqu'il combattait l'Ecole historique allemande du 19e siècle, il dénonçait dans son soi-disant « discours éthique » ce même relativisme de valeurs et le déni de la science théorique qui l'accompagnait (je renvoie le lecteur intéressé au dernier appendice de ses Recherches sur la méthode dans les sciences sociales et en économie politique (2)). Or Menger rejetait également toute relativisation des faits et des témoignages de l'esprit (dans les « sciences de l'esprit » comme on disait alors : les Geisteswissenschaften). Dans tous les cas, il s'agissait de privilégier ce qu'il appela dans ses notes une « économie théorique pure » (eine reine theoretische Wirtschaftslehre).

Vous remarquerez au passage que « cela parle » beaucoup allemand pour une réponse à une question débutée par une référence aux Etats-Unis ; c'est que, de même que nous tenions à un ouvrage en français en philosophie économique pour les raisons précisées dans l'introduction du volume, cette autre langue de la philosophie a non seulement contribué à former les courants de pensée de l'époque que je viens d'évoquer, mais qu'elle continue aujourd'hui (un volume de référence de philosophie économique en allemand est en cours de production sous les auspices de collègues de Hambourg).

Enfin, si l'on voulait discuter les auteurs français post-modernes que vous citez, il y aurait beaucoup à dire... Notamment lors de la traduction de leurs idées dans le cadre nord-américain. Je pense qu'il est certain que leur entreprise de démolition de la théorie classique de la vérité-correspondance (entre l'objet et son concept rendu explicite dans un mot) a pu avoir des effets délétères - et que les alternatives dont ils soulignaient les enjeux pouvaient mal se comprendre, de bonne ou de mauvaise foi (la « post-vérité » !). Et ce, aussi indispensable qu'était alors devenu leur assaut contre un savoir universitaire rassis (une université qui leur ménagea pourtant à chacun sa plus belle part d'ailleurs, manifestant que l'hostilité n'était peut-être pas si terrible de ce côté...). Pour ma part, je préfère souvent (re)lire Aron, Braudel ou Duby, ainsi qu'Althusser, pour choisir dans différents camps. Ils furent moins flamboyants, sans doute, et ils font assurément plus « vieille France » (voir les volumes sur « l'identité de la France » de Braudel) que la French philosophy post-moderne ; mais je me réserve de conserver le goût du classique et de la recherche du vrai plutôt que du sensationnel.

Propos recueillis par Robert Jules

« Philosophie économique. Un état des lieux », sous la direction de Gilles Campagnolo et Jean-Sébastien Gharbi, éditions Matériologiques, 648 pages, 38 euros

[1] Gilles Campagnolo signale encore, au passage, sur cette question de la régulation et de la finance, envisagée sous de multiples facettes, un numéro spécial de revue qu'il a co-dirigé avec Christian Walter et Emmanuel Picavet (qui a également contribué au volume de philosophie économique et avec qui Gilles Campagnolo co-dirige la Revue de philosophie économique) ; il s'agit du numéro de décembre 2015 « Politiques du capital », de la revue Cités (n° 64, Presses Universitaires de France) auquel ont contribué Thomas Piketty et plusieurs collègues français et étrangers.

 (2) Gilles Campagnolo a donné en 2011, soit 128 ans après sa publication ( !), la première traduction française intégrale des 300 pages d'origine présentées et commentées (Paris, Presses de l'EHESS, collection « Translations »).

 ________

(*) Gilles Campagnolo est directeur de recherches au CNRS, philosophe au Groupement de Recherches en Economie Quantitative d'Aix-Marseille, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, des Universités de Harvard et de Tokyo, coordinateur pour l'Union européenne d'un réseau consacré au développement du libéralisme en Asie orientale, et auteur de plusieurs ouvrages de philosophie économique, ainsi que de numéros spéciaux de revue (notamment sur l'entrepreneur, en coordination) ; il co-dirige également la Revue de philosophie économique (Librairie philosophique J. Vrin).

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a écrit le 03/03/2017 à 12:04 :
Si comme l’auteur le précise l'économie est une science, le raisonnement de Karl Popper "toute théorie scientifique est réfutable " devrait alors être applicable.
Certains faits ont tendances à montrer le contraire, par exemple :
- L'application expérimentale du consensus de Washington dans les pays d’Amérique du Sud a fait flop et pourtant on l’utilise toujours ... / "peut importe le réalisme des hypothèses ..." dixit Miton Friedmann
- La modélisation des requis financiers des banques sont effectuées avec des lois de probabilité normales alors qu'elles ont plutôt logarithmiques: ça arrange les banques en minimisant les risques (i-e l'étendue de la distribution) et donc les provisions à constituer. Rien de remis en cause conceptuellement ...
- Les évolutions des cours de bourse sont toujours considérés comme stochastiques alors qu'il sont chaotiques : cela a été démontré par B. Mandelbrot & considérer que tous les choix des opérateurs sont indépendants les uns des autres pour appliquer le théorème "central limit" de Liapounov est une aberration / comme si un opérateur boursier ne se souvenait pas des options qu'il a prise avant !
- La chute du fond LTCM basé sur le modèle Black-Scholes n'a pas remis en cause le dit modèle (une vraie expérience pourtant !) ...
- les 3% de déficit adoptés sans aucune argumentation de type scientifique (une convention en somme... pourquoi pas 5% Quelle est la différence ? Les impacts? c'est absurde)

Les thèses de Pierre Cahuc et André Zylberberg sont clairement positivistes/erronées (comme s'il n'y avait qu'une seule forme valable de modélisation ...)

Les raisonnements scientifiques n'y sont pas toujours présents. On est plutôt parfois dans le domaine de l’idéologie ! et c'est nous les citoyens qui subissons ces aberrations ...

Le livre mérite d’être lu / le champs de recherche est absolument pertinent !!! De formation scientifique, je suis stupéfait par ce que je vois en économie et récemment par les propos de Pierre Cahuc et André Zylberberg .
D'une manière générale, avec la science on peut se tromper et c'est finalement le but car au final on améliore la connaissance ...
Reste à déterminer ce que la société en fait après ...
a écrit le 27/02/2017 à 13:52 :
Encore de grands savants qui vivent dans un monde sans tenir compte du role de l'énergie, comme les grands penseurs du moyen age. Que faites vous de l'énergie? Que seriez vous sans énergie? Le travail et l'énergie, c'est la même chose. Revenez sur terre, au temps présent.
a écrit le 27/02/2017 à 11:11 :
Bon entretien mais si jamais je devais acheter un livre entre les deux je préfèrerais mille fois le votre que celui de votre invité qui parle beaucoup trop. Un ami de Kant certainement mais comme disait Nietzsche, oui il est clairvoyant mais qu'est-ce qu'il est pompeux.

C'est le problème de tout vouloir expliquer mot par mot, c'est oublier que les mots n'ont pas le même sens selon qui les prononcent du coup savoir être succin a son importance. Puis en plus ça assoupi l'esprit.

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