La BCE doit réorienter son action

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Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne, voit lui même les limites de sa politique de Quantitative easing
Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne, voit lui même les limites de sa politique de Quantitative easing (Crédits : © Kai Pfaffenbach / Reuters)
La reprise des économies européennes ne viendra pas de la politique monétaire actuelle de la Banque centrale européenne (BCE). Demandons à la BCE de réorienter son action ! Par Jézabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Philippe Derruder, entrepreneur et essayiste, Gaël Giraud, économiste en chef de l'AFD, directeur de la chaire Energie et Prospérité, Alain Grandjean, économiste, membre du conseil scientifique de la Fondation pour la Nature et l'Homme, et Ariane Tichit, maître de conférences à l'université d'Auvergne.

Ne dit-on pas que la folie, c'est faire toujours la même chose en espérant un résultat différent ? Or, que fait-on en Europe pour dynamiser l'investissement, la consommation et l'emploi ? Toujours la même chose, avec un seul levier d'action, la politique monétaire menée par la Banque Centrale Européenne (BCE). Mario Draghi l'a annoncé le 10 mars dernier, la politique monétaire sera encore plus accommodante dans la zone euro, avec des taux encore plus bas et des achats de titres encore plus massifs.

Le risque d'une nouvelle crise financière

C'est donc toujours la même politique monétaire qui est menée, alors que la monnaie créée par la banque centrale n'a que peu augmenté la capacité de dépense dans l'économie. Certes, la demande intérieure redémarre un peu (+1,8% pour 2016 prévu par l'OCDE) mais la zone euro reste en proie au chômage (10,3%) et au spectre déflationniste (inflation en recul de - 0,19% entre février 2015 et février 2016, accumulation de dettes privées à hauteur de 120% du PIB de la zone euro). De plus, alors qu'elle ne parvient guère à relancer le cycle des affaires, la politique monétaire de la BCE pourrait, en revanche, amplifier le cycle financier au risque d'exposer nos économies à une nouvelle crise financière.

Les banques préfèrent le trading sur les marchés financiers et le conseil aux entreprises

Francfort échoue à relancer les économies de la zone euro car le principal canal de transmission de sa politique monétaire est obstrué. Il s'agit du secteur bancaire : en dépit d'un refinancement gratuit au guichet de la banque centrale et d'un taux négatif sur leurs dépôts censé les inciter à faire circuler leurs liquidités, les banques n'ont guère augmenté leur offre de crédit à l'économie. Au moins deux raisons à cela. La première est que les banques préfèrent le trading sur les marchés financiers et le conseil aux entreprises dans leurs opérations financières plutôt que le crédit à l'économie réelle.

D'où l'atonie de leur offre de crédit. La seconde se situe du côté de la demande de crédit : les entreprises ont peu de perspectives d'investissements rentables, d'où une faiblesse de leur demande de crédit qui traduit plus amplement un problème d'insuffisance de demande globale dans la zone euro. Or telle qu'elle reste menée, la politique monétaire de la BCE demeure entièrement dépendante des bilans bancaires. Il y a pourtant moyen d'agir autrement, en orientant directement la monnaie de la banque centrale (la base monétaire) vers la dépense dans l'économie réelle.

Réorienter les achats d'actifs de la BCE vers l'investissement

Pour cela, il faut réorienter les achats d'actifs de la BCE vers la dépense d'investissement, moteur essentiel de la croissance de long terme. Plutôt que d'acheter des titres de dette publique et privée auprès des banques sur le marché secondaire, la BCE pourrait garantir sur le marché primaire les émissions de titres d'une banque publique européenne (type Banque Européenne d'Investissement ou BPI à l'échelle de la zone euro) et assurer leur liquidité sur le marché secondaire. Les ressources ainsi mobilisées seraient intégralement investies dans des infrastructures publiques, dans les domaines indispensables à une croissance soutenable et équitable (éducation, formation, santé, transition énergétique, environnement, ...). Le choix de ces investissements incomberait à un haut conseil des finances publiques dont la gouvernance devrait concilier réactivité et démocratie. Leur réalisation à un coût de financement très bas en assurerait la profitabilité et produirait un effet d'entraînement salutaire sur l'investissement privé.

Impulser une politique budgétaire européenne

Ce serait là l'occasion d'impulser une politique budgétaire européenne et de la coordonner étroitement avec l'action de la BCE. Ce serait aussi un moment opportun pour transformer la comptabilité de l'investissement public. Car l'insuffisance de l'investissement public, reconnue par toutes les grandes institutions internationales, tient en grande partie à un problème comptable : les investissements publics accroissent les déficits. Or une dépense d'investissement ne devrait pas être confondue avec une dépense courante. Il est temps de marquer cette différence, d'autant que le traité de l'Union européenne le permet.

 Que les liquidités irriguent enfin l'économie réelle

Les liquidités qui aujourd'hui tournent en boucle dans la sphère financière reviendraient alors irriguer l'économie réelle pour préparer la croissance et les échanges de demain, une croissance libérée du cycle financier et soucieuse du bien-être des générations futures. Ces propositions sont en accord avec l'initiative « Quantitative easing for people. A rescue plan for the Eurozone », portée par l'ONG positive money. En complet accord également avec « Green QE »[1] proposé par Alain Grandjean, Gaël Giraud, Pablo Grandjean et Mireille Martini, dans leur communiqué de presse du 12 mars 2016. Et ces propositions ne sont plus ignorées par Francfort : interrogé à propos de la « monnaie hélicoptère » le 10 mars dernier, Mario Draghi y voyait un concept « très intéressant ». Huit jours plus tard, Peter Praet, l'économiste en chef de la BCE, affirmait que cela entrait dans la « boîte à outils » des banques centrales. L'idée commence donc à faire son chemin, mais le temps presse.

Une autre politique monétaire est possible. Des propositions sérieuses existent. L'Europe doit les examiner sans plus tarder.

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Jézabel Couppey-Soubeyran, maître de conférences à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Philippe Derruder, entrepreneur et essayiste

Gaël Giraud, économiste en chef de l'AFD, directeur de la chaire Energie et Prospérité

Alain Grandjean, économiste, membre du conseil scientifique de la Fondation pour la Nature et l'Homme.

Ariane Tichit, maître de conférences à l'université d'Auvergne

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[1] Texte de l'appel : www.alaingrandjean.fr/green-qe/

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Commentaires
a écrit le 06/04/2016 à 14:50 :
L'Europe souffre de déflation, du fait notamment de positions dogmatiques de la BCE et de certains états

http://www.obligations365.com/#!Les-vertus-oubli%C3%A9es-de-linflation/sl5cn/56f419430cf28bf0e6ebcfc3

Par ailleurs, les politiques de quantitative easing n'ont pas l'effet escompté, du fait des contraintes prudentielles imposées aux banques

http://www.obligations365.com/#!Mieux-d%C3%A9ployer-le-capital-des-banques/sl5cn/56c60cd20cf2de8a478f7242

Reste les solutions non académiques pour relancer la machine économique

http://www.obligations365.com/#!Quantitative-easing-ou-h%C3%A9licopt%C3%A8re-mon%C3%A9taire/sl5cn/56ec2aae0cf203534b120780
a écrit le 03/04/2016 à 12:25 :
B R A V O ! Notamment pour la proposition en vue de remédier à... "l'insuffisance de l'investissement public, reconnue par toutes les grandes institutions internationales, [elle] tient en grande partie à un problème comptable: les investissements publics accroissent les déficits. Or une dépense d'investissement ne devrait pas être confondue avec une dépense courante. Il est temps de marquer cette différence, d'autant que le traité de l'Union européenne le permet." !

Réviser la façon de calculer le déficit public, est une proposition que j'ai faite il y a plus de 3 ans (cf. les 3 derniers alineas au bas de cette page web: tinyurl.com/raz2013 )
Cependant, même si "corriger le thermomètre"... qu'utilisent les agences de notation est nécessaire, il faut aussi, comme le préconisent les auteurs, ménager un accès moins couteux à la ressource: c'est ce que pourrait permettre, entre autres, la mise en place d'un "Pole Public Financier" (PPF), de taille suffisante.
En effet, compte tenu de "l'égalité de traitement" (avec les banques privées !), que garantit l'article 123 (2ieme alinea), du Traité de Lisbonne, ce PPF aurait accès aux taux "REFI" de la BCE, (< 1% actuellement, du moins pour les maturités les plus courtes.)
Plus de détails sur l'intérêt, (à plus d'un sens du terme...), d'un Pole Public Financier dans ce petit fichier Pdf:
http://tinyurl.com/dividette
a écrit le 02/04/2016 à 9:44 :
Quitte à investir , même dans des productions d'avenir dont nous sommes les seuls à avoir les brevets, une banque préférera le plus souvent investir dans un pays où la main-d'oeuvre "coûte" le moins. Exemple le vitres qui fabriquent de l'électricité (j'ai oublié le nom de l'entreprise qui possède les brevets); cette entreprise a demandé à la banque Rothschild de quoi fabriquer en grande série, cela a été refusé, les brevets seront donc vendus, probablement là où on "optimise" les profits. CQFD.
a écrit le 31/03/2016 à 20:49 :
Que des sottises.....La seule relance durable consiste a virer 30% de fonctionnaires inutiles.... il faut rendre justice a ceux qui creent la richesse et ne pas permettre aux autres a la dilapider... Simple comme bon jour.
a écrit le 31/03/2016 à 19:10 :
B R A V O ! Notamment pour la proposition en vue de remédier à... "l'insuffisance de l'investissement public, reconnue par toutes les grandes institutions internationales, [elle] tient en grande partie à un problème comptable : les investissements publics accroissent les déficits. Or une dépense d'investissement ne devrait pas être confondue avec une dépense courante. Il est temps de marquer cette différence, d'autant que le traité de l'Union européenne le permet." !

Réviser la façon de calculer le déficit public, est une proposition que je porte depuis plus de 3 ans (cf. les 3 derniers alineas au bas de cette page web: tinyurl.com/raz2013 )
Cependant, même si "corriger le thermomètre"... qu'utilisent les agences de notation est nécessaire, il faut aussi, comme le préconisent les auteurs, ménager un accès moins couteux à la ressource: c'est ce que pourrait permettre, entre autres, la mise en place d'un "Pole Public Financier" (PPF), de taille suffisante.
En effet, compte tenu de "l'égalité de traitement" (avec les banques privées !), garantie par l'article 123 (2ieme alinea) du Traité de Lisbonne, ce PPF aurait accès aux taux "REFI" de la BCE, (< 1% actuellement, du moins pour les maturités les plus courtes.)
Plus de détails sur l'intérêt (à plus d'un sens du terme...) d'un PPF dans ce petit fichier Pdf:
http://tinyurl.com/dividette
a écrit le 31/03/2016 à 19:03 :
Bonjour,
L'URL de l'appel pour un green QE est fausse. C'est soit :
https://alaingrandjean.fr/green-qe/
soit l'appel original :
https://alaingrandjean.fr/2016/03/11/bce-flecher-qe-bce-vers-la-transition-ecologique-green-qe-europe/

Bien cordialement,
Pablo G.
a écrit le 31/03/2016 à 18:58 :
Et l'énergie, ça sert à quoi?
a écrit le 31/03/2016 à 18:01 :
On entend parler d'une protestation est-ce à cause des publications?
Si on publie chez Eurostat un PIB par habitant et à l’OCDE une FBCF. On trouve que le produit augmente depuis 1970 dans tous les pays avec de rares baisses. Mais en 2014, il est plus faible qu’en 2007 dans la plupart des pays d’Europe sauf l’Allemagne. Il est aussi au maximum au Japon, en Australie, au Canada ou dans le reste du monde ou à l’OCDE. Alors qu’il y aurait un chômage diplômé élevé, est-ce la raison du Brexit dont on parle ? La FBCF serait nulle à négative. L’Europe n’est-elle pas défaillante en termes d’économie, de valeurs ou de chômage sans retour au plein-emploi, y aura-t-il une évolution des institutions et une remise en cause de l’aptitude de l’Europe à sortir de la crise, si après 2000 ou 2008 on publie une croissance qui faiblit plus que l’OCDE ? Entre 2010 et 2014, n’est-on pas suite à une crise sensés rétablir une croissance d’au moins 2 points et le plein-emploi pour une sécurité dans l’emploi. L’Europe a-t-elle un problème de développement, fait-elle tomber un mur de Berlin anti-croissance et anti-emploi ?

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