La "Blockchain", continent numérique des nouvelles utopies

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(Crédits : Reuters)
Les nations sont-elles appelées à disparaître, au profit de communautés d'organisations autonomes décentralisées, reliées virtuellement par la blockchain? Par Jean-Christophe Despres, entrepreneur, président de Sopi* @jcdsopi

« Et le mur de Berlin n'a pas / n'a pas de fin / Non le mur de Berlin, / t'en as un, j'en ai un / Il coupe la terre en deux,/ comme une grosse pomme/ Il coupe ta tête en deux,/ comme la première pomme, un peu / Il coupe ta tête en deux / Et te fais femme ou homme, / si tu veux / Il serpente entre deux terres / Et te fais faire toutes les guerres, / toutes les guerres »

Cette chanson de Téléphone, les actuels dirigeants français ont dû la scander lors des fêtes de leur jeunesse. Sept ans après, le mur tombait. Certains feignent maintenant d'en avoir été. Orban ou Kaczynski eurent, eux, un véritable rôle dans l'avènement de cette Europe réconciliée. Le monde occidental rêve désormais aux frontières dont un ancien compagnon de Che Guevara fait l'éloge. Mur de Gaza, purgatoire turc, barbelés hongrois, ainsi va notre paradis calfeutré. Et pour accompagner le mouvement, des coups de menton. Pas de protection sans autoritarisme.

 Les nations, des monuments transitoires?

Pendant ce temps, certains rêvent à autre chose. Ainsi Bitnation, État sans territoire comme pour toute bonne utopie mais pas sans pouvoir, ce qui est nouveau. Sa fondatrice, Susanne Tarkowski Tempelhof, qualifie les nations de moments transitoires, vieux de 400 ans seulement, oligopoles usés par les conflits et impuissants à résoudre les problèmes contemporains. Ainsi ce qu'il convient d'appeler une Organisation Autonome Décentralisée met-elle à disposition de sa communauté des registres notariaux, un état civil, des contrats de mariage...En liaison avec une utopie bien réelle, les titulaires d'une carte d'e-résident estonien y bénéficient d'une gratuité des services. Le tout est abrité et sécurisé sur un registre appelé Ethereum, un protocole inspiré du Bitcoin. Tout ce qui s'y passe y est infalsifiable car les informations enregistrées le sont sous formes de blocs, répliqués sur une grande quantité de serveurs informatiques décentralisés. Ici, ni corruption ni fraude.

Un nouveau mode de gouvernance

Depuis décembre 2015, plus de 1000 documents ont été enregistrés et certifiés via ce service notarial. C'est peu et déjà beaucoup. En effet, loin de la mystique des hommes forts, c'est un nouveau mode de gouvernance qui est proposé. Appelé holacratie, ce système repose sur l'intelligence collective, la collaboration. Après avoir fait ses preuves dans le monde du logiciel, de nombreuses entreprises privées ont adopté ce type d'organisation non hiérarchique. Ainsi Zappos, le leader mondial de la vente de chaussures en ligne a rendu à chacun de ses 1500 employés la liberté de définir ses propres objectifs.

 Créer sa communauté et de la faire changer d'échelle

Les citoyens, encore plus que les salariés, ont vocation à définir eux-mêmes leurs principes de gouvernance et à en fixer l'échelle. Cela ne signifie pas la disparition immédiate des structures politiques classiques mais leur redéfinition selon un principe de subsidiarité, promu au niveau de l'Union Européenne mais limité à une approche purement territoriale désormais insuffisante. D'un point de vue démocratique, l'innovation radicale apportée par les concepts de gouvernance fondés sur la Blockchain repose sur son caractère expérimental. Plus besoin de grand soir et de révolution violente, il s'agit désormais de créer sa communauté et de la faire changer d'échelle. On peut dès lors envisager une infinité d'organisations politiques, hyper locales, thématiques ou même mondiales. Ce qui nous est commun doit être questionné, débattu et validé par consensus.

 Redéfinir de la relation entre institutions et individus

La frontière public/privé est également affectée en ce sens qu'elle laisse aux citoyens l'initiative de redessiner la carte des communs puis de rassembler le plus grand nombre autour de son projet. C'est ainsi que La'Zooz a tenté, sans succès, de contrecarrer l'expansion d'Uber.  La ponction effectuée sur les transferts d'argent des migrants par les institutions financières privées, réduisant d'autant le montant de l'aide au développement, est-elle aussi remise en cause par des start-up utilisant les monnaies cryptographiques réduisant par là même drastiquement les frais de change. Plus généralement, ce sont les captations de valeur fondées sur l'asymétrie de l'information qui pourraient s'écrouler. Il est néanmoins possible de penser à une redéfinition de la relation entre institutions et individus. Ainsi, en médecine, une communauté de santé pourrait laisser aux patients l'initiative de contrôler qui utilise leurs données médicales, charge aux organismes de recherche, aux laboratoires de les convaincre de l'utilité de leur projet. Incorruptibilité des données, revues de pairs deviendront ainsi les nouveaux piliers d'un intérêt général redéfini.

 Les codeurs informatiques devenus seigneurs de guerre

Cette redéfinition radicale du rapport de nos sociétés au pouvoir est fortement remise en cause. Un papier récent de Marcella Atzori, chercheure à l'université de Nicosie, pointe notamment le risque de voir des codeurs informatiques devenir des seigneurs de guerre, profitant de leur expertise pour imposer leur loi au reste du monde. La possibilité d'émergence d'une nouvelle caste de maitres du monde, jouant aux apprentis sorciers est indéniable. On peut par exemple se demander si la conception du Bitcoin a été accompagnée d'aucune réflexion solide sur la théorie de la valeur, si la dimension mathématique du projet a éclipsé sa portée anthropologique. Pour autant, les nouvelles révolutions sont en marche, à côté du système plutôt que contre lui. Passé l'âge des pionniers, ce nouveau monde devra démonter sa capacité de séduction et videra peu à peu l'ancien de sa substance. Il est possible que ce soit plus rapide que prévu.

 *Jean-Christophe Despres, entrepreneur, président de Sopi, agence spécialisée dans la création et l'animation de communautés. Directeur des études du club jade, think tank dédié à l'analyse des transformations liées au numérique.

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Commentaires
a écrit le 25/03/2016 à 10:39 :
Le problème du "consensus" c'est que la moindre problématique remet tout en question indéfiniment! On ne s'appuie sur rien de stable et l'on est en permanence dans l'erreur!
a écrit le 24/03/2016 à 23:11 :
Les faux monnayeurs nous revendent le mythe éculé d'Utopia, de l'autogestion, des libres enfants de Summer Hill, de La clé sur la porte... Sauf que celui qui profite le plus du principe "carpe diem", c'est celui qui peut s'appuyer sur des règles solides : des "frontières" dans tous les domaines...

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