La démocratie entre chien et loup : le désarroi de l'économiste face à la politique

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Olivier Babeau, porte-parole de la Fondation Concorde et auteur de La Nouvelle Ferme des animaux (Les Belles Lettres, 2016).
Olivier Babeau, porte-parole de la Fondation Concorde et auteur de "La Nouvelle Ferme des animaux" (Les Belles Lettres, 2016). (Crédits : DR)
Sur l'économie, certains candidats peuvent aligner les pires incohérences tout en l'emportant, comme on a pu le voir avec Trump. La culture économique, qui fait cruellement défaut, est indispensable à l'exercice de la citoyenneté. Par Olivier Babeau, porte-parole de la Fondation Concorde et auteur de "La Nouvelle Ferme des animaux" (Les Belles Lettres, 2016).

Il existe une jolie expression française pour décrire cet instant incertain où le jour n'a pas tout à fait cédé la place à la nuit : « entre chien et loup ». Dans la pénombre crépusculaire, il devient impossible de discerner un chien d'un loup. A l'heure où j'écris ces lignes, nous sommes placés entre la stupeur de l'élection d'un candidat américain et l'appréhension de futurs votes français (aux primaires puis à la présidentielle) dont on commence à soupçonner qu'ils soient eux aussi imprévisibles. Les repères qui nous apparaissaient hier clairement se brouillent, faisant d'un processus que l'on croyait domestiqué un incontrôlable animal sauvage.

Certains tabous ne sont pas brisés

Tout au long de la primaire de droite, les candidats auront fait assaut de propositions économiques, parfois développées sur plusieurs centaines de pages. Comme d'autres, je me suis employé à commenter ces programmes pour en faire ressortir les points saillants, les choix implicites, les insuffisances et parfois les contradictions.  Je pourrais continuer encore ce travail, signalant par exemple que les tabous de l'introduction d'une part de capitalisation dans notre système de retraite, ou la mise en concurrence de la sécurité sociale avec des assurances de santé privées moins chères et plus performantes n'ont pas été brisés dans une campagne qu'on s'est plu à décrire comme le printemps du libéralisme. Je pourrais aussi écrire qu'aucun projet ne prend vraiment la mesure du tsunami numérique qui arrive sur nous, et que les mots blockchain, transhumanisme, intelligence artificielle, voitures autonomes auraient dû être placés au centre et non en constituer des ornements marginaux.

Se faire élire en alignant avec constance les incohérences

Mais à quoi bon ? Le découragement peut légitimement saisir l'économiste, comme d'ailleurs aussi tout partisan du système démocratique. Donal Trump a en effet montré qu'il était possible de se faire élire en alignant avec constance les incohérences, les invraisemblances et les outrances en matière économique (notamment...). Anything goes, comme diraient les Américains. On pourra gloser longtemps sur les raisons du choix de Trump par les électeurs (la corruption de son adversaire, la volonté de rompre avec le système, etc.), il reste une chose certaine : en matière économique, le choix de Trump s'apparente de façon assez incontestable à une décision absurde du peuple américain. Bien des facteurs rentrent sans doute en ligne de compte dans le choix de glisser un bulletin dans l'urne, du plus superficiel (la démarche, la couleur d'une cravate, la « bonne tête », etc.) au plus enraciné (l'adhésion à un marqueur symbolique fort comme la peine de mort ou l'avortement), mais ce qui est certain, c'est que la compréhension des enjeux économiques n'y occupe qu'une place très limitée.

 Une culture économique si peu répandue...

On dit souvent qu'un homme politique n'est pas élu sur son bilan mais sur son programme. Est-ce même le cas ? On est toujours surpris d'entendre, au travers des commentaires sur les réseaux sociaux, ce que certains ont retenu des propositions ou compris de leur sens. La culture économique est sans doute la chose la moins bien répandue dans nos sociétés démocratiques. En France, disons-le, elle est très faible. La science économique est traversée de débats, parfois violents et profonds, et il ne s'agit certes pas d'attendre une réponse univoque sur tous les sujets. Mais on peut penser que les choix en faveur de candidats extrêmes sont en l'occurrence moins le reflet d'une profession de fois économique que le reflet d'une ignorance, tout simplement. C'est elle qui permet, conjuguée à l'étonnante amnésie des foules, de proférer les plus incroyables insanités économiques sans s'aliéner les électeurs.

Pour une éducation à l'économie

Depuis son apparition en Grèce antique, la démocratie a toujours été un système politique fragile, risquant en permanence de basculer dans la dictature des démagogues (lorsque le peuple s'enchaîne en croyant naïvement prendre le pouvoir au travers d'un homme providentiel) ou l'oligarchie (lorsque le pouvoir est confisqué par des intérêts particuliers). La crédulité et son cortège de déclinaisons (fondamentalisme, haine de l'autre, idéal de fermeture sur un entre-soi idéalisé) sont toujours le résultat de l'ignorance. Elles sont réduites par le savoir. Certes, les solutions au vacillement démocratique doivent être en partie institutionnelles, en favorisant le renouvellement systématique des élus par exemple, mais la réponse à plus long terme devra aussi passer par une éducation économique indispensable à l'exercice de la citoyenneté.

Elle fait aujourd'hui cruellement défaut. Dans une société où les marchés sont mondialisés et l'activité marchande omniprésente, une connaissance honnête, non idéologisée des mécanismes de l'économie et des entreprises est particulièrement souhaitable. Un élément à rajouter au « socle de connaissances de base » indispensable au citoyen éclairé. Voilà sans doute un point oublié des programmes des différents candidats en lice, mais dont l'impact in fine sur notre démocratie, si tant est qu'il ne soit pas déjà trop tard, serait considérable.

« L'oiseau de Minerve ne prend son envol qu'à la tombée de la nuit », écrivait Hegel. Il y a beaucoup de façon d'interpréter cette phrase, mais le contexte politique actuel suggère une signification particulière. Lorsque l'obscurité progresse, nous avons plus que jamais besoin que la raison, dont la chouette d'Athéna est l'allégorie, prenne son envol pour venir nous guider.

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Commentaires
a écrit le 23/11/2016 à 12:49 :
Oui il faudrait éduquer, mais à quelle économie ?
celle des crises successives, de l'augmentation des inégalités et des exclusions, cette de la défiscalisation, des conflits d’intérêts, etc... Les populations vivent l’économie au quotidien, ou ils la subissent pour beaucoup et l’économie ressemble de plus en plus à une espèce de machine infernale lancée à toute vitesse et qui semble échapper à tout contrôle.

Dans un contexte de concurrence mondiale, de révolution numérique et technologique, l’économie est d’autant plus au cœur du problème et en maitriser les bases parait essentiel.
Pour commencer, il faudrait déjà élire des dirigeants capables de comprendre l’économie et commencer par éduquer nos professionnels de la politique. Trop occupés qu'ils sont, en premier lieu à se faire élire. A voir les profils, très peu ont eu à exercer dans la vraie vie économie. Les partis politiques sont ainsi formatés et hors des partis point de salut. On en sortira peu être le jour ou on aura des gouvernements de coalition « raisonnables », en lieu et place des ces effets de balancier incessants.

Ceci dit l’économie est assez simple à comprendre, du moins pour ce qu'il ne faut pas faire. Il suffit de lire 1 ou 2 livres et de regarder quelques vidéos, pour se rendre compte que les dirigeants politiques ne maitrisent plus grand chose, si l'on en juge par les orientations et les décisions prises. Des reformes structurelles deviennent urgentes et plus on tarde plus ce sera difficile (les taux augmentent).

Bientôt on risque de n’avoir plus que deux choix :
- Agir avec nos partenaires européens et influer sur le « nouveau désordre » mondial. Pourquoi pas un New deal Européen ?
- Le repli sur soi et la fermeture des frontières. Cela ne mènera nulle part, mais ça peut rassurer et flatter quelques égos nostalgiques du bon vieux temps.
Celui de l’après guerre, ou il a fallu tout reconstruire, après avoir tout détruit ? Ce serait bien d’éviter cela aux nouvelles générations.
a écrit le 23/11/2016 à 11:50 :
Article consensuel dans la droite ligne de la bien-pensance unique. Le peuple américain a bien compris qu'il s'était fait dépouillé lors de la crise de 2008, dont la libéralisation de la finance par Clinton en est la cause. Les citoyens qui n'ont plus rien à perdre votent par défiance, non par ignorance. Ils sont maintenant près à casser le système, et le comportement de Trump lors des élections montre bien que le monde politique en est parfaitement conscient.
a écrit le 23/11/2016 à 10:26 :
Je suis assez d'accord avec Atlee.

Effectivement si un grand nombre de citoyens n'a que très peu de connaissances économiques, il faut dire que les Mario Draghi, Janet Yellen et consorts présentent tous le même syndrome de langue de bois aiguë que nos politiques (tant aimés), qu'il est impossible de leur faire confiance et qu'ils sont clairement incohérents au fil du temps (sans compter que leur bilans ne sont pas brillants...). Additionné au sentiment dans les grandes entreprises que les actionnaires sont de loin prioritaires aux employés, ce constat amène à un rejet du système néolibéral, qui est apparemment nuisible aux classes pauvres et moyennes de nos sociétés et ne profite qu'à une poignée d'ultra-riches qui centralisent les richesses au lieu de faire tourner la consommation (70% du PIB/croissance dans les pays "développés"). De plus, notre confiance dans les acteurs principaux des marchés financiers s'est effondrée depuis 2008, à vrai dire tout le monde déteste les banques et assurances. Faut dire que renflouer gratuitement à coup d'impôts des investisseurs avides et écervelés ne plaît pas à tout le monde. Je pense donc que la culture économique citoyenne est surtout nécessaire à la réformation du système financier actuel.

Je constate dans le paragraphe "Pour une éducation à l'économie" qu'une éducation à la démocratie serait encore plus souhaitable. Car oser parler de la Démocratie de la Grèce antique pour décrire notre système représentatif, c'est fort ! D'autant qu'il est ensuite fait allusion à l'oligarchie, or que vous faut-il de plus pour réaliser que nous sommes depuis longtemps (la fin de la monarchie en fait) en plein dedans ?
a écrit le 22/11/2016 à 23:47 :
Le problème est que la fondation concorde ne représente que la théorie économique dominante, celle qui nous a amené dans le mur actuel, celle qui est reflétée par le programme de fillon ( mais aussi juppé, hollande, etc..., la différence entre ces beaux messieurs n'étant que de degré d'application). Programme qui nous amènera en récession en 2018, quand les 6 mois de transmission à l'économie réelle des "réformes" seront passées. Il serait temps que les membres de ce fabuleux et énième think thank améliorent leurs propres connaissances économiques et corrigent leurs propres incohérences et tiennent compte de la réalité. L'idéologie du groupe classique, néo classique, nouveaux classiques, est un échec total partout dans le monde. Il ne suffit pas de cacher la misère sous des chiffres du chômage trafiqués pour qu'elle disparaisse. Ceux qui ont voté pour Trump sont aussi ceux qui en eu assez de voir célébrer le "plein emploi" alors qu'ils sont obligés de vivre des bons alimentaires fédéraux...
a écrit le 22/11/2016 à 22:57 :
Moi je pense que c' est exactement le contraire, c' est parce-que le citoyens moyens s' intéresse sur l' économie, en tout cas le système financier qu' on lui à vendu depuis 20ans qu' il braque machine arrière toute sur les seules leviers disponible.. les élections.
a écrit le 22/11/2016 à 17:18 :
En matière d'économie, on oublie l'essentiel, c'est à dire l'énergie. L'énergie permet de remplacer le travail. Il faut comparer le cout du travail avec le prix de l'énergie. Il faut répartir les charges sociales sur le travail ET sur l'énergie.
a écrit le 22/11/2016 à 17:17 :
En matière d'économie, on oublie l'essentiel, c'est à dire l'énergie. L'énergie permet de remplacer le travail. Il faut comparer le cout du travail. Il faut répartir les charges sociales sur le travail ET sur l'énergie.
a écrit le 22/11/2016 à 12:07 :
Faites attention quand c'est ça qui m'a guidé vers le rejet total du néolibéralisme, la connaissance du fonctionnement de notre économie.

Donc certainement pas pour les mêmes raisons que vous mais nous sommes d'accord.
Réponse de le 22/11/2016 à 23:39 :
Hé bapst! Tu veux remplacer macron?
Réponse de le 23/11/2016 à 9:55 :
bapst c'est qui ? Un ami à vous ?

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