La "gig economy" : vers une économie à la tâche mondialisée ?

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Le succès des plateformes d’échanges de compétences préfigure-t-il une nouvelle organisation internationale du travail, numérisée et sans limites ? Par Jean Pouly, Université Jean Monnet, Saint-Étienne

Le numérique n'en finit pas de bouleverser l'économie et la société. On le dit souvent, le modèle du salariat, hérité des précédentes révolutions industrielles et des luttes sociales du XXe siècle est en profonde mutation sous l'effet de la révolution numérique. Aux États-Unis, déjà plus d'un tiers des actifs (35 %) ont adopté ce statut.

Au-delà de cette tendance de fond, ce sont de nouveaux modèles économiques et sociaux qui se mettent en place et qui nous rappellent l'économie à la tâche que nous avons déjà connue au XIXe siècle. Alors, retour vers le passé ou changement total de paradigme ?

Quoiqu'il advienne, nous allons vers un monde du travail assez incertain avec des évolutions profondes déjà observables mais aussi des questions de fond pas encore résolues. Comme celui du modèle de protection sociale, de son financement mais aussi des conséquences multiples d'une nouvelle division internationale du travail totalement numérisée.

Qu'est-ce que la gig economy ?

En anglais le mot gig signifie le concert. Car on a souvent payé les musiciens d'une soirée à la tâche et une fois le bal terminé. Les Canadiens parle de « jobines » comme petits job ou petits boulots sous-payés. La gig economy recouvre donc une réalité économique dans laquelle de multiples travailleurs indépendants et sous-traitants sont payés à la tâche et non au mois avec un employeur unique.

Mais cette économie va bien au-delà de ce mode de contractualisation. Il préfigure une sorte de concert mondial composé de centaines de millions de musiciens, provenant des quatre coins du monde, mis en concurrence sur de gigantesques plateformes numériques, essayant de produire une musique harmonieuse au moindre coût. Force est de constater qu'aujourd'hui c'est encore la cacophonie.

Quels services propose-t-elle et dans quels domaines ?

Il existe des plateformes numériques pour tout type de services, ou presque. Les services à domicile comme Task Rabbit où vous pouvez demander à quelqu'un de faire le ménage, de réparer une fuite d'eau, de monter vos meubles Ikea et même d'aller faire la queue à votre place pour acheter un billet de cinéma.

Il existe des services de livraison comme Deliveroo ou Uber, de traduction comme Gengo mais aussi d'expertise, et ce dans tous les domaines, comme le marketing, le graphisme, la comptabilité. De grandes plateformes de free-lances généralistes comme l'américain Upwork ou l'australien Freelancer regroupent déjà des millions de travailleurs indépendants capables de répondre à toute demande, sur un système d'enchère et de notation des compétences.

La recherche de compétences sur des plateformes va même encore plus loin avec ce qu'on appelle le crowdsourcing, principe où l'on soumet un problème à résoudre à une plateforme, qui va trouver à votre place différents travailleurs indépendants capables de le résoudre ensemble. Une véritable bourse mondiale de la main d'œuvre accessible sur Internet.

Quels sont les principaux effets de cette nouvelle organisation économique ?

L'hyperspécialisation de la main-d'œuvre et l'accès immédiat aux meilleurs travailleurs indépendants du marché permettent aux entreprises d'innover, de devenir plus productives et plus flexibles. Et cela à moindre coût. C'est donc un facteur de compétitivité très important.

Les plateformes de pair à pair spécialisées sur la main d'œuvre permettent de fluidifier ce marché si particulier des ressources humaines en réalisant des appariements entre l'offre et la demande et en s'affranchissant de plus en plus plus des contraintes de temps et d'espace, mais aussi de formalités administratives, d'obstacles réglementaires, sociaux et fiscaux. Enfin, ce grand marché en ligne des compétences tend à faire disparaître la notion de métier au profit de l'employabilité.

Cela ne comporte-t-il pas de nombreux risques ?

Si cette économie apporte plus de flexibilité et de liberté aux travailleurs, elle change totalement le système de protection sociale. Le modèle actuel repose sur le salariat massif et s'est construit avec le regroupement des travailleurs et non sur leur dispersion. Il est basé sur le lien subordination du salarié à son employeur. Si ce lien disparaît il faut repenser totalement le modèle de protection.

Par exemple avec le principe de flexisécurité expérimentée avec succès dans certains pays scandinaves et dans les coopératives d'activité. Mais cette notion séduisante doit être mise à l'épreuve d'un marché mondial en ligne qui ne connaît plus les frontières et qui s'affranchit bien souvent des réglementations locales. Cette insécurisation des actifs est susceptible de générer une insécurité plus globale et de menacer tout le système. En effet, l'avantage du salariat est de donner un minimum de protection et de visibilité aux individus et aux familles, pour se projeter dans l'avenir, acheter son logement, faire face aux risques et aux imprévus de la vie.

Quelles perspectives ?

Les prospectivistes les plus audacieux comme Albert Meige pensent que le marché du travail comme nous le connaissons aujourd'hui va tout simplement disparaître et laisser place à ce qu'il appelle une ère du transfert. Une sorte de marché des tâches mondialisé et standardisé, basé sur l'échange marchand de compétences via d'immenses plates-formes d'intermédiation, par exemple LinkedIn.

Cette évolution serait l'aboutissement logique de trois tendances actuelles qui se conjugueraient : la généralisation des slashers, cette nouvelle génération d'actifs hyperflexibles, la maturité des réseaux sociaux professionnels qui permettent l'appariement entre l'offre et la demande de compétences et les besoins des entreprises qui veulent être aussi agiles que des start-up tout en ayant des milliers d'actifs à disposition. Une ère où les activités professionnelles seraient fluidifiées et facilitées par la technologie.

Une perspective assez vertigineuse qui devrait, au-delà des postures politiques traditionnelles, inspirer et nourrir les débats actuels sur la protection sociale ou la lutte contre le chômage, pour enfin, parler des vrais sujets de fond.

The Conversation________

 Par Jean Pouly, Expert en économie numérique, Université Jean Monnet, Saint-Étienne

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Commentaires
a écrit le 13/05/2017 à 7:09 :
Article intéressant, même si c'est malheureux de constater encore une fois que, en économie, c'est toujours le "marche ou crève" et la "guerre de tous contre tous" qui finissent par l'emporter sur la coopération et l'empathie.

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