La ville, une histoire de rapports de force

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Edwin Mootoosamy, cofondateur du collectif international Ouishare
Edwin Mootoosamy, cofondateur du collectif international Ouishare (Crédits : DR)
La Tribune entame la publication d'une série d'articles sur l'avenir de la ville en partenariat avec le collectif international OuiShare, qui organisera du 5 au 7 juillet la 5e édition du Paris OuiShare Fest sur le thème "Villes de tous les pays, unissez-vous!". À l'heure de la "Smart City" - terme controversé -, c'est bien dans la dialectique entre la technologie et la politique que se construit la ville de demain.

Ici comme ailleurs, il est frappant de voir à quel point les visions de la ville du futur sont empreintes d'une "technologisation" béate. Une fois de plus, le déterminisme technologique est à l'oeuvre et peu de travaux prennent en compte les rapports de force qui font la ville. Penser la ville sans ces rapports de force, c'est construire une ville sans friction, c'est aplatir le réel et passer à côté de la complexité qui fait la ville.

Une dialectique entre technologie et politique

Toutes ces visions baignent dans une forme de déterminisme technique selon lequel la technologie va rendre les villes plus sûres, plus propres, plus vivables. Et, pour une part, c'est vrai. Il n'est plus à prouver le rôle de la technologie pour améliorer les conditions de vie, optimiser les flux, géolocaliser les services voire même dynamiser la démocratie au niveau local. Mais le risque de se soustraire tel quel à ces discours c'est de penser que c'est la technologie qui décide, que c'est elle qui va « sauver le monde » alors que c'est notamment à un niveau politique que se joue le déploiement de telle ou telle technologie.

Le risque, c'est également d'adhérer à l'idéologie attenante à la technologie sans la questionner. Il y a, au coeur des algorithmes que nous utilisons tous les jours, des intentions qui traduisent une forme d'idéologie. Il faut décoller les idéologies des technologies auxquelles elles adhèrent pour pouvoir les identifier, les discuter et, si nécessaire, les combattre. C'est bien dans la dialectique entre la technologie et la politique que se construit la ville de demain.

Une application plus radicale que consensuelle

Quand Anne Hidalgo propose au Conseil de Paris de fermer les voies sur berge, elle sait qu'elle institue un rapport de force, à la fois au sein de celui-ci, entre la majorité et l'opposition, mais également dans l'ensemble de la ville entre autophiles et autophobes. L'issue de ce rapport de force a dessiné le nouveau visage des voies sur berge et, plus généralement, de Paris.

De même, à Bordeaux, quand le lieu alternatif Darwin [une ancienne friche urbaine transformée pour accueillir associations, projets entrepreneuriaux et événements, avec un fort engagement écologique, ndlr] entre en résistance face au conseil municipal, là encore il s'agit de la mise en place d'un rapport de force qui va décider de l'avenir du projet qui redessine depuis 2009 les bords de la Garonne, en changeant concrètement la vie des personnes qui le fréquentent. Dans ces deux cas, il n'y a que très peu de place aux consensus et aux arrangements : c'est soit l'un, soit l'autre. Cette approche radicale déstabilise. Pourtant, c'est sur ce type de rapport de force que l'on construit le « progrès social ». Qui, à l'époque, aurait pu penser que la sécurité sociale, le droit de vote des femmes, l'IVG, le mariage pour tous, et demain (ou après-demain), le revenu de base, puissent devenir une réalité ?

C'est le propre du « progrès social » : utopique dans sa conception, radical dans sa mise en place. Ces projets, qui à la base, semblent complètement irréalisables, ont et vont transformer en profondeur nos sociétés. Ils ont été construits sur des rapports de force, sur des prises de position politiques. On voit aujourd'hui à quel point ces rapports de force sont bâtis sur un équilibre précaire, par exemple avec les nouvelles dispositions de Donald Trump sur l'IVG. Si, dans nos projections sur la ville, on passe à côté de la prise en compte de ces rapports de force, on dessine une ville sans friction.

Les frictions, selon la vulgate san-franciscaine, ce sont toutes les petites interactions avec le réel que l'application bien pensée souhaite minimiser pour vous conserver captif. C'est finalement, la construction de bulles hermétiques desquelles il est difficile voire impossible de sortir.

Imaginez que demain, votre expérience de la ville soit aussi aseptisée que votre dernier trajet en Uber. Alors certes, ce sera reposant, mais dans une ville comme celle-là, où se produisent les rencontres fortuites, les projets alternatifs, les visions politiques déviantes, les révolutions ? Qui a envie que demain Paris ressemble au charmant bourg de Gif-sur-Yvette - par exemple ?

À la fois charmant et où il fait bon vivre mais avec des frictions limitées, qu'elles soient médiées (par des musées, des conférences...) ou pas (discuter avec un inconnu).

Notre rapport avec le réel dans le lieu de tous les possibles

Ce qui est en jeu ici, c'est notre rapport avec le réel et la façon dont il est médié par la technologie. La ville dont nous héritons n'est pas un ensemble uniforme mais bien une succession de rapports de force. L'équilibre de ces rapports de force fait de la ville un ensemble vivant, en mutation permanente. La ville n'est pas quelque chose de fini, de borné, c'est ce qui la rend profondément humaine.

Le rapport de force, c'est l'une des manières d'avoir une prise avec le réel et c'est le propre de la politique que de les construire. Les bâtisseurs des villes de demain ne doivent pas oublier que cellesci naissent des rapports de force entre ceux qui la vivent. C'est ce qui fait de la ville un ensemble difficilement appropriable, c'est ce qui fait de la ville le lieu de tous les possibles.

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VILLES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !

Depuis cinq ans, OuiShare s'attache à construire un discours critique conciliant innovation et progrès social, et ce, quels que soient les effets de mode du moment (économie du partage, blockchain, uberisation, coopérativisme de plateforme). Cette année, notre événement le Paris OuiShare Fest qui se tiendra du 5 au 7 juillet, sera axé sur les villes. Une échelle propice à l'imagination et à l'expérimentation car celles-ci doivent concilier une vision stratégique et un ancrage dans le quotidien et la réalité des habitants. Pendant ces trois jours d'événement, nous rassemblerons citoyens, entrepreneurs, chercheurs, startups, associations, tiers-lieu afin de débattre sur les villes que nous souhaitons bâtir et de créer des frictions créatives entre tous ces protagonistes. Le thème « Villes de tous les pays, unissez-vous ! » est un appel à l'union entre villes, et entre villes et citoyens. Car nous sommes convaincus qu'ils sont au coeur de la prochaine grande transformation.

>> Plus d'informations sur http://paris.ouisharefest.com

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Commentaires
a écrit le 28/05/2017 à 19:27 :
Il manque un mot pour que cet article soit pertinent. C'est "Grande". Il n'y a rien de commun entre une ville de 100 000 âmes et une mégapole (et plus sûrement mégalopole) de plusieurs dizaines de millions d'habitants. La précarisation, l'insécurité feront des mégacités de demain des lieux de violence que la technologie tentera de contenir. Les frictions qui d'après cet article seraient nécessaires n'appelleront que de la répression et alimenter ainsi le couple violence/répression. Il n'y a pas de solution au vivre ensemble dans les mégalopoles, c'est une jungle qui s'épaissit à la vitesse de la destruction de la jungle amazonienne. Dans les 2 cas, il faut arrêter de construire et de déforester.

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