Les avantages très incertains des accords commerciaux

 |   |  1285  mots
(Crédits : CC Andrzej Barabasz)
Les économistes s'opposent sur les bienfaits ou non des accords commerciaux entre pays, notamment au sujet de l'accord Transpacifique. Mais aucune démonstration n'est probante, les modèles économiques ne sont pas convaincants à ce sujet. Par Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government

Le Partenariat transpacifique (PTP) - vaste accord commercial intéressant 12 pays représentant de plus d'un tiers du PIB mondial un quart des exportations mondiales - constitue le tout dernier champ de bataille d'une vieille confrontation entre partisans et détracteurs des accords commerciaux.

Comme à l'habitude, les partisans de cette entente font valoir plusieurs modèles quantitatifs annonciateurs d'une réussite certaine l'accord. Leur modèle favori prévoit en effet, au bout de 15 ans, une augmentation des revenus réels allant de 0,5 % aux États-Unis à 8 % au Viêtnam. Par ailleurs, ce modèle - élaboré par Peter Petri et Michael Plummer, respectivement des universités Brandeis et John Hopkins- ne prévoit qu'un impact limité en termes d'emplois dans les secteurs concernés.

D'autres prévisions...

De leur côté, les opposants au PTP mettent en avant un modèle concurrent, qui formule des prévisions tout à fait différentes. Élaboré par Jeronim Capaldo de l'Université Tufts et par Alex Izurieta de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (avec l'aide de Jomo Kwame Sundaram, ancien Secrétaire général adjoint de l'Onu), ce modèle prévoit en effet de plus faibles salaires et un chômage plus élevé dans tous les États concernés, ainsi qu'une baisse des revenus dans deux pays clés, à savoir les États-Unis et le Japon.

 Quel impact sur l'emploi?

Ce n'est pas autour des effets sur le commerce que s'opposent ces deux modèles. D'ailleurs, Capaldo et ses collaborateurs prennent pour point de départ les prévisions commerciales issues d'une version antérieure de l'étude Petri-Plummer. Les différences portent sur les effets de ce commerce sur la croissance économique, après la libéralisation.

Petri et Plummer considèrent les marchés du travail comme suffisamment flexibles pour que les pertes d'emplois, au sein des pans de l'économie négativement affectés, soient nécessairement compensées par des créations d'emplois ailleurs. La question du chômage est ainsi exclue dès le départ - les partisans du PTP refusant d'envisager toute incertitude à ce sujet. L'Institut Peterson d'économie internationale, qui a publié l'étude des partisans du PTP, le fait lui-même valoir dans un rapport, sans s'expliquer outre mesure : « L'accord aboutira à une augmentation des salaires aux États-Unis, mais ne devrait pas modifier les niveaux d'emploi dans le pays... »

Déclin des salaires

Capaldo et ses collègues défendent une perspective nettement différente : dégradation de la qualité des emplois, déclin des salaires, et dépenses publiques supplémentaires, pour éviter la dégradation, seraient au programme . Toutefois, et malheureusement, leurs travaux peinent à expliquer comment fonctionne leur modèle, et les détails de leur simulation apparaissent quelque peu obscurs.

Beaucoup d'économistes ne croient pas à un choc macro-économique

Le modèle Petri-Plummer repose directement sur plusieurs décennies de modélisation économique dans le cadre de recherches, qui établissent une nette distinction entre effets microéconomiques et effets macroéconomiques (liés aux niveaux globaux de demande et d'emploi). Dans ce cadre traditionnel, la libéralisation des échanges commerciaux constitue un « choc » microéconomique qui affecte la composition de l'emploi, mais pas son niveau global.

Les économistes ont tendance à analyser les accords commerciaux selon ses termes, se laissant par conséquent séduire davantage par le modèle Petri-Plummer. En revanche, le cadre élaboré par Capaldo oublie trop la micro-économie, ses hypothèses  demeurent obscures, et ses postulats keynésiens extrêmes reviennent à oublier le moyen terme.

Le poids des travaux empiriques

Seulement voilà, la réalité du monde ne vient pas épouser aussi nettement les lignes tracées dans les hypothèses des économistes s'intéressant aux échanges commerciaux. Les opposants aux accords commerciaux ont beaucoup d'exemples d'effets défavorables des importations sur les salaires et l'emploi dans les communautés concernées. De récents travaux empiriques produits par trois économistes universitaires - David Autor (MIT), David Dorn (Université de Zurich), et Gordon Hanson (UC-San Diego) - démontrent la pertinence des détracteurs des accords commerciaux,  sur ce point (et bien d'autres).

Les Etats américains affectés par les importations chinoises

Autor, Dorn, et Hanson ont montré que le développement des importations chinoises avait fait naître « d'importants coûts d'ajustement et autres conséquences en termes de distribution » aux États-Unis. Au sein des régions dont les industries ont été sévèrement touchées par la concurrence des importations chinoises, les salaires demeurent en berne et les taux de chômage élevés depuis plus d'une décennie. Même si la baisse de l'emploi dans ces industries avait été prévue, la surprise réside dans l'absence de création d'emplois compensateurs dans d'autres secteurs.

 Quelle origine pour la désindustrialisation?

Les partisans des accords commerciaux considèrent depuis bien longtemps que la désindustrialisation et la disparition d'emplois faiblement qualifiés au sein des économies développées n'ont rien à voir avec le développement du commerce international, et que ces phénomènes ne seraient que le fruit des nouvelles technologies. Dans le cadre de l'actuel débat sur le PTP, de nombreux et éminents partisans de l'accord s'accrochent encore à cette conception. Or, à la lumière de nouvelles découvertes empiriques, le maintien d'une telle position quasi dogmatique autour sur la question du commerce n'est plus possible. (Le modèle Petri-Plummer indique certes que le PTP accélérera la réorientation de l'emploi vers les services, une conséquence que les partisans de l'accord ne s'en vont pas crier sur les toits).

Un manque de cadre alternatif

Les économistes ne comprennent pas encore pleinement pourquoi l'expansion des échanges commerciaux produit les conséquences négatives observées sur les salaires et l'emploi. Nous ne disposons pas encore d'un véritable cadre alternatif à celui qu'utilisent les partisans des accords commerciaux. Pour autant, nous ne devons pas agir comme si la réalité n'avait pas sévèrement entaché notre modèle standard bien-aimé. Il serait beaucoup plus judicieux de considérer toute la palette des possibilités mises en évidence par les modèles existants, plutôt que de ne conférer d'importance qu'à un seul et unique modèle.

Et les incertitudes ne se limitent pas aux interactions macroéconomiques. L'étude Petri-Plummer estime que la majeure partie des bienfaits économiques du PTP proviendra de l'abaissement des barrières non tarifaires (de type barrières réglementaires sur les services importés) et de la diminution des obstacles aux investissements étrangers. Or, la modélisation de tels effets reste incertaine. Les hypothèses nécessaires pour y parvenir sont parfois osées, et exigent de nombreux raccourcis arbitraires.

Aucun modèle réellement fiable

Ce qu'il faut en retenir, c'est qu'aucun modèle, quel que soit le camp concerné, ne formule de chiffres suffisamment fiables sur lesquels fonder une argumentation en faveur ou en défaveur du PTP. La seule chose que nous pouvons prévoir avec certitude, c'est que certains en sortiront gagnants, et d'autres perdants. Peut-être l'accord galvanisera-t-il les flux d'investissements et de connaissances à travers le Pacifique, et conférera-t-il à l'économie mondiale cette dynamique qui lui fait si cruellement défaut actuellement. Peut-être pas. Quoi qu'il en soit, ceux qui pensent que cet accord commercial aboutira à une réussite aussi écrasante que les précédents ont du souci à se faire.

Traduit de l'anglais par Martin Morel

Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l'Université d'Harvard, est l'auteur de l'ouvrage intitule Economics Rules: The Rights and Wrongs of the Dismal Science.

© Project Syndicate 1995-2016

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 18/02/2016 à 18:56 :
C'est bien simple : PLUS AUCUN "économiste" n'a les chiffres du Mexique, du Canada et des us AVANT que ces pays ne signent des accords du même tonneau que celui qu'on veut nous ... Suffit de REGARDER les dégradations qui ont eu lieu suite aux "accords", et tout devient simple. Nous ne devons pas nous mettre plus sous domination us, ils ont déjà fait suffisamment de dégâts sur la planète! (voyez déjà rien QUE l'otan...)(et coté économique, alors-là, c'est cata à tous les étages.)
a écrit le 18/02/2016 à 18:41 :
No TAFTA. US GO HOME. Un peu court, mais la réalité étant ce qu'elle est, rien de bon ne peut plus venir des US. Ils nous ont aidé à nous débarrasser du nazisme, (Paix aux soldats américains morts en Europe), mais ils l'ont largement remplacé par un impérialisme, une vassalisation que nous payons depuis 70 ans avec intérêt. Il n'est pas de l'intérêt de l'Europe de continuer dans cette voie.
a écrit le 18/02/2016 à 18:16 :
Les bénéficiaires de ces traités sont très faciles à identifier, ce sont d'ailleurs eux qui les promeuvent et les pilotent.
Ce sont les transnationales. Pas spécifiquement américaines ou européennes, mais bien transnationales, sans attaches autres que leurs actionnaires.
Les décisions des états, nettement moins puissants qu'eux, leurs sont mâchées et soufflées par ces entreprises dont le développement est la caractéristique majeure des 50 dernières années. La décision des peuples est peu à peu remplacée par celle des actionnaires, à travers des traités dont la force est légalement supérieure aux états.
C'est simple à comprendre et à vérifier.
a écrit le 18/02/2016 à 16:50 :
En effet et du coup le plus sage est de prendre du recul sur à qui va profiter le crime.

D'un côté nous avons une vieille europe engluée économiquement dans sa très vieille oligarchie vivant encore au 19 ème siècle et donc totalement prévisible, de l'autre nous avons les états unis, fondateur des règles économiques qui régissent le monde et que la bonne gouvernance d'Obama a encore consolidé, restant encore loin devant ses concurrents en ce qui concerne ses décideurs qui savent eux injecter du sang neuf, mais pas trop quand même hein, au bon moment afin de faire progresser leur économie.

Pas difficile de deviner que si ces deux continents se mettent en concurrence les états unis vont massacrer cette vieille débile d'europe sénile. Donc nous autres européens avons franchement intérêt humainement mais également économiquement de refuser ce traité sinon nous allons nous faire avaler.

Si cela ne vous convainc pas je recommande cet article du monde diplomatique gratuit donc à lire absolument: "Le traité transatlantique, un typhon qui menace les Européens"

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :