Mondialisation : distinguons les emplois exposés des emplois abrités

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L'opposition traditionnelle entre les emplois industriels et tertiaires est dépassée : elle ne tient compte ni de la mondialisation ni du progrès technique. Il y a aujourd'hui deux économies. Par Philippe Frocrain, Doctorant en Économie, Mines ParisTech – PSL et Pierre-Noël Giraud, Professeur d'Economie, Mines ParisTech – PSL.

L'opposition traditionnelle entre les emplois industriels et tertiaires est dépassée. Un bien manufacturé incorpore une part croissante de services nécessaires à sa production ou vendus avec lui. Symétriquement, certains services sont produits sur un mode industriel (Fontagné, et al., 2014) et exigent des infrastructures et des équipements - comme les réseaux de communication - pour être délivrés. Enfin, nombre d'emplois de services sont aujourd'hui délocalisables, au même titre que les emplois industriels.

C'est pourquoi nous pensons qu'il est préférable d'opposer les emplois exposés à la concurrence internationale et ceux qui en sont abrités, que l'on trouve à la fois dans l'industrie et les services.

La distinction entre emplois exposés et abrités part de l'idée simple que dans chaque pays il y a deux économies. La première, connectée à l'économie globale, produit des biens et services qui peuvent être consommés ailleurs que là où ils ont été produits, ou, dans le cas particulier du tourisme, qui suscitent le déplacement de consommateurs étrangers. La seconde économie, sédentaire, voit sa production satisfaire une demande exclusivement domestique, voire très locale.

Les emplois au sein de la première économie, que nous qualifions d'exposés, sont en concurrence avec des emplois localisés dans d'autres pays. Il ne s'agit plus uniquement d'emplois des secteurs manufacturiers et agricoles, mais également de tous les emplois engagés dans la production de services délivrables à distance. Le secteur exposé regroupe donc des emplois aussi divers que des ouvriers de l'automobile, des employés de call centers, des viticulteurs, ou encore des ingénieurs en logiciel. À ceux-là s'ajoutent les emplois touristiques, dans l'hôtellerie par exemple, soutenus pour partie par le déplacement de consommateurs étrangers.

Quant aux emplois de la seconde économie, que nous qualifions d'abrités, ils ne sont en concurrence directe qu'avec des emplois situés dans le même territoire. Le plus souvent, ces emplois sont abrités parce que la production doit être réalisée à proximité du bénéficiaire, voire en sa présence. Les emplois localisés près du consommateur incluent les services de proximité (soins à la personne, enseignement présentiel, commerce de détail, administration de proximité), mais aussi la production de biens qui voyagent mal (BTP).

L'emploi exposé est minoritaire, en recul, et se « tertiarise »

Si la statistique nationale ne nous fournit pas directement le nombre des emplois exposés et abrités, la géographie nous permet de l'estimer. En effet, les activités exposées, pour lesquelles les lieux de production et de consommation peuvent être différents, ont tendance à se concentrer pour profiter d'externalités positives tandis que les emplois abrités restent proches des consommateurs. En mesurant leur répartition géographique on peut donc distinguer ces deux catégories d'emplois. Les premiers enseignements, que nous dévoilons ici, sont détaillés dans une étude publiée par La Fabrique de l'industrie.

On observe ainsi que l'emploi exposé est minoritaire et en recul : il est passé en France de 30 % à 26,8 % de l'emploi total entre 1999 et 2013. Le secteur abrité est le véritable moteur de l'emploi : il progresse de 2.37 millions d'unités entre 1999 et 2013, alors que le secteur exposé perd 204 000 emplois. Néanmoins les gains de productivité sont supérieurs dans le secteur exposé, et les salaires y sont en moyenne 25 % plus élevés que dans le secteur abrité (et croissent plus rapidement), alors que les niveaux de qualification sont comparables.

Autre constat intéressant : les emplois de services exposés représentent désormais plus d'un emploi exposé sur deux (sièges sociaux, centres d'appel, programmation informatique, hôtellerie, etc.). Toutefois, l'essor de ces activités (+ 780 000 emplois entre 1999 et 2013) profite à un nombre restreint de bassins d'emplois, correspondant aux espaces métropolitains et au pourtour méditerranéen. Inversement, la diminution continue de l'emploi industriel (-755 000 emplois) déstabilise un grand nombre d'économies locales.

L'emploi exposé exerce un effet multiplicateur sur l'emploi abrité

Nous avons distingué deux économies, et montré les différences entre les emplois qui les composent. Ces économies n'en demeurent pas moins articulées et interdépendantes. En particulier, l'implantation d'entreprises de secteurs exposés est un puissant levier de développement de l'emploi abrité local, car les nouveaux travailleurs consomment des biens et services abrités. On parle de « multiplicateur d'emploi local ». Selon nos estimations, lorsque 100 emplois exposés apparaissent dans une zone de France métropolitaine, environ 64 emplois abrités sont créés au sein de la même zone.

Des gains de productivité des secteurs abrités pour éviter d'accroître les inégalités

Pour rester compétitives, les entreprises exposées ont intérêt à ce que les prix - et donc les salaires - demeurent contenus dans le secteur abrité, afin de limiter la hausse du coût des intrants. On constate qu'en France, les prix dans le secteur abrité ont augmenté nettement plus vite que dans les secteurs exposés. Mais ce qui compte surtout pour la compétitivité des exposés est la comparaison avec les territoires concurrents : or, selon France Stratégie (Sy, 2014 ; Aussilloux et Sode, 2016) et l'OFCE (Le Moigne et Ragot, 2015) il ne fait pas de doute que le prix relatif des biens et services abrités handicape la compétitivité-coût du secteur exposé français vis-à-vis de l'Allemagne.

Autrement dit, soutenir la compétitivité des emplois exposés, qui jouent un rôle décisif dans la création de richesses et d'emplois, pousse à limiter la progression des salaires, des profits et des rentes foncières dans le secteur abrité. Il est incontestable que la réglementation a créé en certains endroits des rentes de monopole, pouvant appeler une intensification de la concurrence dans certains secteurs abrités.

Mais il est également incontestable que tous les emplois abrités ne relèvent pas de ce cas de figure. Une stratégie « simpliste » de la compétitivité-prix des exposés pourrait avoir comme conséquence de creuser les inégalités déjà visibles entre les employés des deux groupes. Il nous paraît préférable de viser une « sortie par le haut » consistant d'abord à agir sur la productivité des abrités, par le biais de politiques transversales (formation, réglementation, fiscalité...), ou encore une plus grande efficacité des services publics.

The Conversation________

Par Philippe Frocrain, Doctorant en Économie, Mines ParisTech - PSL et Pierre-Noël Giraud, Professeur d'Economie, Mines ParisTech - PSL

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

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Commentaires
a écrit le 02/09/2016 à 16:34 :
Pourquoi parler de la concurrence de l'Allemagne et non de l'Espagne, de l'Italie et du Maroc? Une solution simple mais compliquée à faire admettre : un SMIC horaire mondial.
Réponse de le 03/09/2016 à 10:20 :
@truc: ton smic horaire mondial n'est pas pour demain, car la compétitivté, c'est justement les bas salaires, le moins de taxe possible, le moins de frais sociaux possibles pour que les gens au pouvoir s'enrichissent. Alors, si tu n'as pas de pain, mange donc de la brioche te répondra-t-on :-)

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