Où va l'économie française  ?

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Pour Pierre Lemieux, si un calcul simple suggère une forte productivité des travailleurs français, c'est en partie une illusion créée par la forte productivité du capital (bâtiments, usines, machines, etc.) et par le progrès technologique.
Pour Pierre Lemieux, si un calcul simple suggère une forte productivité des travailleurs français, c'est en partie une illusion créée par la forte productivité du capital (bâtiments, usines, machines, etc.) et par le progrès technologique. (Crédits : Reuters)
Si l'on regarde certaines statistiques, l'économie française se porte bien, mais dans une revue de détail fait apparaître de sérieuses fragilités. Par Pierre Lemieux (*), économiste, professeur associé à l'université du Québec en Outaouais.

« Et pourtant, elle tourne », aurait dit Galilée. De même, on peut soutenir que l'économie française ne se porte pas mal du tout.

Le PIB français per capita - la meilleure ou la moins imparfaite mesure du niveau de vie - se situe dans la moyenne des 34 pays de l'OCDE. La productivité du travail, définie comme le PIB par travailleur ou par heure travaillée, est plus élevée en France qu'en Angleterre : avec 15% moins de travailleurs qu'en Angleterre, lesquels passent moins de temps au travail, l'économie française produit tout autant.

Fabrice Cavarretta, professeur à l'ESSEC, soutient que « Oui ! la France est un paradis pour entrepreneurs », titre de son livre récent. Non seulement l'État aide-t-il les entrepreneurs, mais démarrer une entreprise en France est plus facile qu'aux USA, soutient Cavarretta, qui cite un indice de la Banque mondiale.

Evaluation un peu trop complaisante

Cette évaluation est un peu trop complaisante. Elle ne tient pas compte des données sur l'évolution de l'économie française. Il faut notamment consulter à ce sujet une série de travaux scientifiques réalisés par Gilbert Cette, un économiste à la Banque de France et à l'Université Aix-Marseille, en collaboration avec plusieurs de ses collègues (Antonin Bergeaud, Jacques Mairesse, Rémy Lecat, et Jimmy Lopez).

Entre 1950 et 1975 (ce qui correspond à peu près aux « Trente glorieuses »), l'écart entre le PIB per capita en France et aux USA est passé de 47% à 17%. Mais, depuis, l'écart s'est lentement creusé et atteint 27% en 2012 (le PIB per capita est 27% moins élevé en France qu'aux USA). La croissance économique française marque le pas. En termes de PIB per capita, elle est à peu près nulle depuis le milieu de la décennie 2000. Les taux de croissance économique ont ralenti dans l'ensemble du monde industrialisés depuis les années soixante-dix, mais le phénomène a été particulièrement marqué en France.

Les travaux de Cette et ses collègues permettent d'isoler les principaux facteurs de cette évolution. Ils distinguent les effets de la productivité du travail, d'une part, et ceux de la productivité du capital (machines, équipements, etc.) et du progrès technologique, d'autre part. Si un calcul simple (comme plus haut) suggère une forte productivité des travailleurs français, c'est en partie une illusion créée par la forte productivité du capital (bâtiments, usines, machines, etc.) et par le progrès technologique.

L'impact atténué du progrès technique

Entre 1974 et 1995, les incitations perverses des programmes sociaux - notamment l'assurance chômage et la diminution de l'âge de la retraite - ainsi que la réduction réglementaire du temps de travail (les 39 heures) expliquent le ralentissement de la croissance économique en France en comparaison des USA. Depuis 1995, le principal facteur de la faible performance de l'économie française se trouverait plutôt dans l'impact atténué du progrès technique (toujours relativement aux États-Unis).

La France n'est certes pas un enfer pour les entrepreneurs, mais elle ne soutient pas la comparaison avec les USA. L'indice invoqué par Cavarretta n'est qu'une composante d'un indice plus général (« Ease of Doing Business »). Selon cet indice général, les USA se classent au septième rang et la France au vingt-septième (sur 189 pays).

La vision complaisante de l'économie française néglige également la situation du marché du travail. Le travail, bien sûr, n'est pas le but de la vie : dans la perspective économique habituelle, on travaille pour consommer (y compris du loisir) et non pas l'inverse. Mais les contraintes réglementaires qui empêchent des individus de travailler et de gagner autant qu'ils le voudraient constituent une négation des préférences individuelles et entraînent donc une réduction de l'efficacité économique.

Certains individus sont forcés de consommer du loisir

Le problème, bien connu des économistes, est que la réglementation du marché du travail en réduit la flexibilité. Certains individus sont forcés de consommer du loisir : ce sont les chômeurs, à temps plein ou à temps partiel.

L'inflexibilité du marché du travail en France engendre des taux de chômage qui ne sont pas inconnus en Europe mais qui contrastent fortement avec la situation dans les pays les moins réglementés. Avec ses 10,4% de chômeurs (en 2015), la France a un taux de chômage de quelque 50% plus élevé que dans l'ensemble de l'OCDE et du double du taux américain. Presque la moitié des chômeurs français le sont depuis plus d'un an, en comparaison de moins du cinquième aux USA. L'inflexibilité du marché du travail frappe surtout les jeunes (15-24 ans), qui font face à un taux de chômage de quelque 25% en comparaison de 15% au Royaume-Uni, 12% aux USA, et 9% en Suisse.

Un autre effet de la réglementation du marché du travail a été de le scinder en deux : d'un côté, les insiders, qui jouissent d'un emploi permanent ; de l'autre, les outsiders, qui doivent se contenter de contrats à durée limitée. Comme le fardeau réglementaire des emplois permanents est trop lourd, les entreprises préfèrent embaucher des outsiders. La moitié des jeunes sont relégués dans cette catégorie. En France, on a un emploi bien protégé, mais encore faut-il en trouver un.

Moins réglementée et dirigiste que ne le croit l'Américain typique

Les gouvernements qui essaient de libérer le marché du travail se heurtent à ce que Michel Crozier appelait « la société bloquée ».

Certes, la France est moins réglementée et dirigiste que ne le croit l'Américain typique. De la même manière, l'économie américaine est plus réglementée que ne l'imagine le Français moyen. Cela étant, le vieux dirigisme français, observé par Tocqueville ou Crozier, rend difficile l'adaptation de l'économie française au choc technologique et à la faible croissance mondiale. Sans un vigoureux coup de barre, la situation ne s'améliorera pas, bien au contraire.

(*) Son dernier ouvrage publié en France est "Une crise peut en cacher une autre" (Les Belles Lettres, 2010). Email : PL@pierrelemieux.com.

Cet article s'inspire de « France : The end of the road again ? », publié dans la dernière livraison de la revue américaine Regulation.

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a écrit le 04/10/2016 à 12:11 :
que de pipeau.
la productivité française est au niveau des US. L'ONS anglaise elle-même le dit. d'après l'OCDE, elle est un petit peu au dessus de la Germanie.
la productivité US devrait être négative cette année (Financial Times). ils créent essentiellement des jobs sous-payés. d'ou 45 millions de bénéficiaires des bons alimentaires (sans compter ceux qui ont recours aux banques alimentaires), contre 25 en 2006 et 17 en 2000.
la France a moins de jeunes de 25-34 ans vivant chez les parents : 11% contre 14% (Eurostat, US Census).
La France a beaucoup moins de pauvreté que les US. le patrimoine médian des Français est assez supérieur à celui des ricains. les inégalités sont bien moindres et progressent très peu par rapport à la plupart des pays développés (Morgan Stanley, 11/2015). la classe moyenne représente encore 66% de la population en France. 50% aux US. inégalités énormes et faible classe moyenne : pas bon pour la croissance.
les ménages français sont beaucoup moins endettés. la dette des ménages est le plus gros frein pour la croissance future a dit récemment l'OCDE.
la croissance US c'est essentiellement de la poudre aux yeux (immo, finance, gloutonnerie et obésité massive qui va avec, endettement des ménages massif/faible épargne en plus de l'endettement public, etc...).
La France a un bien meilleur système de santé (cf. classement Bloomberg healthcare efficiency ou l'étude Eurostat sur les morts évitables) alors que les US dépensent beaucoup plus. cela reflète le laxisme de ce pays. la santé - comme l'éducation - ne sont que des juteux business dans ce pays. mais cela ne peut plus continuer a priori.

faible adaptation au choc technologique ? voir les classements Thomson Reuters Top Innovators, Reuters des instituts de R&D, Deloitte Fast Tech, PWC cities of opportunity, etc...

il faut restaurer la Nouvelle France pour amener la civilisation en Amérique.
a écrit le 04/10/2016 à 9:52 :
"Un vigoureux coup de barre" ! Vraiment ? Vous pensez que les francais sont prets a cela. Non, l'economie francaise EST dans le mur.
La preuve est l'angoisse des dirigeants en cas de remontee des taux, ce qui ne saurait tarder. Ouvrez vos mirettes.
a écrit le 04/10/2016 à 7:51 :
Le raisonnement oublie le role de l'énergie. Le prix de l'énergie doit être comparé au cout du travail. L'énergie bon marché comparée au cout du travail élevé favorise le chomage. Pourquoi personne n'en parle?
a écrit le 04/10/2016 à 6:59 :
... dans le mur !!!!!!!!!!!!
a écrit le 04/10/2016 à 4:59 :
Notre cousin ne parle pas de la souplesse dans le travail et les relations de travail beaucoup plus simples (tout n'est cependant pas rose) telles qu'on les pratique au Québec. Pour l'avoir vécu, on peut évoluer beaucoup plus facilement du coté de Montréal que dans le carcan des diplomes, indices de point, hiérarchie pesante accrochée à ses privilèges tel un pouce-pied sur une falaise de Galice, etc.. de chez nous. C'est souvent gratifiant et devrait bien augmenter la productivité de ce coté-ci de l'Atlantique si on essayait de faire pareil..
Quant aux comparaisons de PIB per capita, comme on ne sait pas ce que ça contient en détail, je m'en méfie un peu, mais encore une fois pour l'avoir vécu, l'Amérique du Nord est constituée de 2 pays où il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade; à preuve, l'espérance de vie aux USA qui est 5 ans moins élevée qu'en France et dans la plupart des pays d'Europe.
Réponse de le 04/10/2016 à 12:26 :
la productivité française est assez supérieure à la productivité canadienne et très proche de celle des US (OCDE).
est-ce que l'on peut évoluer plus facilement au Canada parce-que la ressource humaine est plus rare ? le pays a un taux de fécondité faible depuis 3 ou 4 décennies (avoir des enfants coûte cher ?). d'ou un fort besoin de "piquer" de la main-d'oeuvre/des cerveaux aux autres. :-)
malgré cette faible démographie, ils ont un taux de chômage de 7% et 22% de salariés faiblement payés.
a écrit le 03/10/2016 à 22:41 :
"Le problème, bien connu des économistes, est que la réglementation du marché du travail en réduit la flexibilité. Certains individus sont forcés de consommer du loisir : ce sont les chômeurs, à temps plein ou à temps partiel".

Le Japon est le marché du travail le plus flexible au monde.Mais malgré tout cela, le taux de travail "irrégulier"(CDD, intérim, temps partiel) est de 40 %.Et là, la récession n'a pas même pas commencé.Il y a encore de la croissance même si ça tourne autour de zéro.

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