Penser le XXe siècle entre science et philosophie

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Le philosophe Mario Bunge, né en 1919 en Argentine, a traversé le siècle en réfléchissant sur tous les progrès et les bouleversements qu'a connu le monde depuis quelque 80 ans.
Le philosophe Mario Bunge, né en 1919 en Argentine, a traversé le siècle en réfléchissant sur tous les progrès et les bouleversements qu'a connu le monde depuis quelque 80 ans. (Crédits : Ed. Matériologiques)
LA CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. Le philosophe d'origine argentine Mario Bunge est peu connu en France malgré 70 livres publiés et une reconnaissance internationale. Est-ce parce que son travail rejette la philosophie idéaliste et le post-modernisme au profit d'une réflexion qui s'inspire des avancées scientifiques ? La publication à 96 ans de ses Mémoires intitulés « Entre deux mondes » aux éditions Matériologiques offre un début de réponse et une excellente introduction à son travail.

Le philosophe Mario Bunge est un parfait inconnu en France. Il est vrai qu'il cumule plusieurs handicaps: il est Argentin, a enseigné et vécu au Canada (université McGill), et pense qu'une philosophie digne de ce nom se doit d'être réaliste, s'inspirer de la science et rechercher ce qui est vrai. Auteur de quelque 70 d'ouvrages - dont un Traité de philosophie en 8 volumes- , écrits tant en anglais qu'en espagnol, docteur Honoris Causa d'une vingtaine d'universités, signe d'une reconnaisse internationale, honoré par le prestigieux prix Prince des Asturies pour l'ensemble de son œuvre, il a attendu d'avoir atteint 96 ans pour publier ses Mémoires. Publiés en français sous le titre « Entre deux mondes », grâce à la courageuse initiative des jeunes éditions Matériologiques, ce gros ouvrage nous fait traverser les événements, petits et grands, du siècle passé et du début de celui-ci à travers ses rencontres, ses réflexions et son regard de philosophe.

Bertrand Russell, le seul grand philosophie du XXe siècle

Ce récit vivant et touffu mais jamais ennuyeux, qui est une bonne introduction à l'ensemble de son oeuvre, s'inscrit dans le sillage de ces autobiographies intellectuelles devenues classiques que sont par exemple « La Quête inachevée » de Karl Popper ou encore « Autobiographie » de Bertrand Russell. Ce dernier est d'ailleurs pour Bunge le seul grand philosophe du XXe siècle, un modèle apprécié à tel point qu'il a prénommé l'un de ses fils Russell. Mais il partage aussi d'autres qualités avec l'auteur des Principia Mathematica. Outre une longévité exceptionnelle - Russell est mort quelques semaines avant d'atteindre 100 ans - et une inclination jubilatoire pour polémiquer contre l'irrationalisme sous toutes ses formes, ces deux érudits considèrent que la philosophie doit intégrer non seulement les résultats des sciences mais aussi sa méthode rationaliste et réaliste qui rejette non seulement le relativisme postmoderne mais aussi la métaphysique. En cela, Bunge se rapproche d'un autre admirateur de Bertrand Russell, le linguiste Noam Chomsky (« Le vrai visage de la critique post-moderne »), qui définit son travail comme « investigation rationnelle ».

C'est ce qui explique ses avis tranchés en la matière. Outre Bertrand Russell, il admire les Présocratiques, Platon, Aristote, Galilée, Descartes, Spinoza, Diderot et ses amis des Lumières. Quand à ses bêtes noires, elles sont allemandes : Hegel, Nietzsche et Heidegger.

La vie en Argentine

Outre son intérêt philosophique, l'ouvrage offre un regard sur ce qu'était la vie en Argentine à l'époque, un pays à part en Amérique latine, où vivent de nombreux exilés de toutes nationalités. Une histoire sur laquelle plane l'ombre de Juan Perron (1895-1974) qui dirigera le pays. Lui et son épouse Evita vont définitivement le marquer en créant une idéologie populiste, le péronisme, mélange de paternalisme et de progrès social.

Mario Bunge qui sera viscéralement opposé au péronisme en paiera le prix fort. Ainsi, sous la pression du pouvoir, il devra fermer les portes de l'université ouvrière argentine qu'il avait fondée en 1938 en raison de ses positions anti-perronistes. Après un bref séjour en prison, il s'exilera à l'âge de 44 ans, et après quelques années d'enseignement aux Etats-Unis (1963-1965) et en Allemagne (1965_66), d'où était originaire sa mère, Bunge s'installera définitivement au Canada, sa seconde patrie, où il fera l'essentiel de sa longue carrière universitaire. Sur le plan intellectuel, lui qui avait commencé par étudier la physique, s'orientera vers la philosophie non pas celle qui se cantonne au commentaire érudit des textes de la tradition mais celle qui réfléchit dans une démarche systématique à refonder notre compréhension du monde et de l'homme en prenant en compte les progrès des sciences.

Comment se construit un cheminement intellectuel

C'est précisément ce qui fait l'intérêt majeur de cet ouvrage : donner à voir comment se construit le cheminement intellectuel de Mario Bunge au fur et à mesure où son travail intègre de plus en plus de connaissances et de discussions avec d'autres philosophes.  Et celles-ci peuvent être rudes. Le ton qu'il emploie pour critiquer Karl Popper, l'un des plus éminents épistémologues du XXe siècle, qu'il a rencontré plusieurs fois, est acerbe. Il le trouvait faible sur les questions politiques internationales car très européo-centré. Il considère même que la théorie des 3 mondes de Popper est empruntée à Hegel et Lénine ! Il a connu aussi Thomas Kuhn, l'auteur du célèbre livre « La structure des révolutions scientifiques », qui défendait une conception de l'avancée des sciences par un changement de paradigme, qui s'imposait non pas tant par le progrès de la pure connaissance que comme phénomène social.

Au delà des polémiques, Mario Bunge cherche à élaborer une théorie de la compréhension du monde - ce qui passe par une réflexion qui embrasse autant la science, la théorie de la connaissance, l'éthique ou encore la philosophie politique - qui puisse aussi apporter des connaissances pour mieux vivre. Son approche est systématique, car à ses yeux l'analyse ne nous donne que des fragments, seule une vision synthétique peut nous aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Une approche réaliste

Son approche est en effet réaliste. Pour lui, le monde extérieur existe hors de nous, sans nous, excepté la partie construite par l'homme,  par définition artificielle. Ainsi, les artefacts, comme par exemple la société, la nation, sont des constructions - non seulement imaginées mais réalisées - par les hommes et non par la nature.

Un tel réalisme implique d'adopter une philosophie matérialiste, c'est-à-dire qui considère qu'il n'existe pas d'objets immatériels (par exemple, Dieu), désincarnés, seul ce qui est matériel est réel. Ainsi, pour Mario Bunge, qui s'est beaucoup intéressé à la médecine, les maladies mentales sont d'abord des maladies du cerveau. Et tout ce que l'on peut réellement connaître passe par une méthode scientifique, notamment dans les sciences sociales, où non seulement la connaissance passe par l'histoire mais aussi par les statistiques.

Evidemment, une telle position "scientiste", voire dogmatique, pour certains, n'est pas aujourd'hui à la mode, la scène philosophique étant plutôt dominée par la profusion des interprétations liées à la déconstruction et au relativisme célébrés par le post-modernisme.

Contre les pseudosciences

Mais Mario Bunge a fait de sa démarche une éthique, ce qui explique son combat depuis toujours contre les pseudosciences, que ce soit l'astrologie, les médecines alternatives, la psychanalyse - il écrivit son premier livre contre Freud à 16 ans - ou encore... l'économie néo-classique.

L'auteur de "Entre deux mondes" est resté politiquement fidèle à ses idéaux socialistes. Mais dans sa démarche de soumettre sans cesse les idées à leur examen scientifique, il a rapidement abandonné le marxisme notamment par le rejet de la dialectique, une notion qu'il trouve confuse. Pareillement, il rejette le néo-libéralisme et ses prétentions scientifiques, dans la version de Milton Friedman. Il dénonce chez nombre d'économistes l'idée non fondée qu'il existe un équilibre en économie, ce qui est une façon de refuser d'admettre que les crises font partie du mouvement de l'histoire en ce qu'elles manifestent un déséquilibre à un moment donné entre l'offre et la demande.

Le problème des inégalités croissantes

Et s'il reconnaît que le capitalisme a créé efficacement de la richesse pour tout le monde, il souligne que les salaires n'ont pas augmenté au même rythme que les gains de productivité, ce qui se constate aujourd'hui par les inégalités croissantes dans les pays riches, à ses yeux l'un des problèmes majeurs.

Dans l'un des derniers chapitres, intitulé "Philosophie pratique", Mario Bunge écrit: "C'est une croyance répandue que la philosophie est contemplative, et que prendre les choses avec philosophie signifie se résigner". A l'opposé d'une telle conception, Mario Bunge à bientôt 97 ans démontre qu'une vie consacrée à comprendre le monde en maîtrisant des connaissances dont certaines très techniques conduit non pas à se résigner en se réfugiant dans sa tour d'ivoire mais bien à intervenir en tant que citoyen du monde. C'est ce que montre avec vitalité cette autobiographie.

Mario Bunge « Entre deux mondes. Mémoires d'un philosophe scientifique », éditions Matériologiques, postface Marta Bunge, traduction Pierre Deleporte, 656 pages, 29 euros.

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Commentaires
a écrit le 03/01/2017 à 20:04 :
mon commentaire a été éliminé. Il reposait pourtant sur une vision purement scientifique, sans idéologie particulière. Dommage. Car entre un journaliste ouvert à tous les vents et un scientifique qui a fait ses preuves, il y a quand même des choix à faire. Des bons choix veux-je dire.
Réponse de le 03/01/2017 à 20:17 :
Il est revenu! Sorti d'u ntrou noir?
Réponse de le 03/01/2017 à 20:18 :
Il est revenu! Sorti d'u trou noir?
a écrit le 02/01/2017 à 11:19 :
Décryptage du discours:
"Le philosophe Mario Bunge est un parfait inconnu en France"
Peut-être…
" Il est vrai qu'il cumule plusieurs handicaps: il est Argentin, a enseigné et vécu au Canada (université McGill)"
Ça, c'est discutable. Le milieu scientifique, surtout des sciences dures, reconnait la valeur de n'importe lequel de ses membres qui a fait ses preuves et dont les travaux sont appréciés. Et Mario Bunge est un physicien.
"et pense qu'une philosophie digne de ce nom se doit d'être réaliste, s'inspirer de la science et rechercher ce qui est vrai."
Voila le physicien qui réapparait: n'existe pour lui que ce qui scientifique, c'est-à-dire mesurable ou mesuré PAR LUI. Rappelons que la fin du XIX-ème siècle et le début du XX-ème ont mis en évidence les phénoménales faiblesses de l'approche de la "vérité" par Galilée, Descartes, Newton etc. quand on passait du macroscopique au microscopique par réduction det ce macroscopique à l'échelle microscopique,et cela pour rester en contact avec la "réalité" -celle que nos sens peuvent appréhender-, , ce qui a mené à la mécanique quantique, laquelle est un monde essentiellement mathématique où la notion de "réalité physique" et autres concepts du genre en prennent un sacré coup.
Réponse de le 02/01/2017 à 16:24 :
En effet il est indispensable de contester les vérités établies, j'ai les mêmes doutes que vous sur cet auteur. Plus la science avance et plus elle voit qu'elle a beaucoup à apprendre vous parlez de la physique quantique qui est un concept fabuleux et que nous sommes loin de connaitre mais dans l'astronomie nous avons aussi l'énergie et la matière noire, ainsi qu'un système solaire détecté par Alma trop avancé pour coller avec ce que l'on sait, entre autres je supposes, qui remettent la quasi totalité de ce que nous avions pourtant validé depuis des décennies dans le domaine, en question.

Pragmatisme et science me paraissent pouvoir s'accorder difficilement, si on a pas d'imagination on ne peut pas avancer.
a écrit le 02/01/2017 à 8:06 :
Il est normal que les salaires ne suivent pas les gains de productivité parce que ces gains de productivité sont liés aussi au prix de l'énergie. L'énergie remplace le travail. Il faut comparer le cout du travail au prix de l'énergie. C'est trop long à expliquer.

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