Pour un boom démocratique

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A quand un changement de logiciel pour les partis et mouvements politiques? Par Maxime Barbier, Bluenove

En 2011, Edgar Morin et Stéphane Hessel publiaient Le chemin de l'espérance et appelaient à « une politique régénératrice qui réformerait en profondeur à la fois notre société et nos modes de vie ». Ce manifeste n'a semble-t-il pas été suffisamment entendu par les leaders politiques.

En 2016, à l'aube de l'année présidentielle, où en est-on ? La course aux primaires a été une machine à élimination des « petits » candidats ou des candidats gênants. Les primaires sont des simulacres de débats ouverts où l'on ne fait pas la différence sur la qualité d'un programme pour le pays. Les mouvements citoyens  spontanés, comme Nuit Debout, n'ont pas produit de changements concrets. Des initiatives comme Ma Voix tentent de faire émerger par le biais des candidats citoyens, avec une chance infime de percer car il faudra de toute façon récupérer les 500 signatures de maires aventureux, prêts à subir les foudres de leur parti. Au final, le choix pour les électeurs reste très limité. Avec un scénario "on prend les mêmes et on recommence" qui est de plus en plus probable et de moins en moins accepté par l'opinion.

Les partis, des instruments pour limiter le renouveau

Dans leur construction et fonctionnement actuels, les partis et mouvements politiques sont des instruments à limiter le renouveau de leurs dirigeants, à centraliser le pouvoir, à confiner à des réflexions souvent stériles ses propres militants, à niveler vers le bas le débat d'idées et l'ambition du "Projet" pour la France. L'idée de cet article n'est pas d'analyser les racines du problème mais plutôt de mettre en discussion un début de changement de paradigme et de proposer 10 mesures concrètes pour 2017. 10 propositions pour des leaders politiques modernes.

Car il est encore temps pour agir d'ici le grand rendez-vous de mai. J'ai la conviction que le renouveau démocratique passera par les partis politiques ou ne passera pas. Il serait illusoire d'attendre un soulèvement populaire et citoyen spontané et massif qui rende les partis illégitimes ou marginaux. Je n'y crois pas et je ne le souhaite pas.

Changement de paradigme

Ce changement de paradigme consiste à changer de perspective et faire jouer le curseur entre plusieurs tensions :

Homme vs Projet : aujourd'hui et depuis des décennies d'histoire politique, l'émergence des hommes et des femmes prévaut à la construction d'un Projet. Pourquoi ne définit-on pas le projet au préalable pour choisir ensuite qui l'incarne le mieux ? Voire même quelle équipe l'incarne le mieux.

 -   Proposition vs Action : en période de pré-campagne ou de campagne électorale, on assiste au grand gel de toute forme d'action (à tous les niveaux) pour se lancer dans la grande foire aux propositions et promesses. Pourquoi ne pas profiter de ce temps utile pour agir, expérimenter, tester même à petite échelle de nouvelles mesures. Il n'est pas nécessaire d'être en fonction aux plus hautes autorités de l'Etat pour agir localement et prouver que l'on peut changer les choses.

 -  Petit nombre vs Grand nombre : le fonctionnement des partis politiques repose sur quelques experts, sachants, initiés, pour ne pas parler d'apparatchiks ou de dinosaures. Une poignée d'hommes et de femmes constituent le cœur du réacteur des partis. Les programmes sont élaborés, quoiqu'on en dise, par un nombre limité de personnes. Pourquoi ne pas aller chercher l'expertise et l'expérience auprès du plus grand nombre ? Pourquoi ne pas solliciter plusieurs dizaines de milliers de personnes pour comprendre le vécu et les attentes, et co-définir des orientations programmatiques ?

 -  Macro-global vs Micro-local : pourquoi ne pas engager l'énergie des militants sur des enjeux très concrets et locaux plutôt que de les mobiliser sur des considérations très globales et créer ainsi chez eux l'illusion de participer à la grande Transformation du pays. Le militant moderne ne doit plus être sollicité pour adhérer à des grandes idées, mais il doit vivre une expérience. L'expérience de l'action locale. Ils sont notamment essentiels pour bien diagnostiquer la situation économique et sociale du pays.

 -  Instructions vs Empowerement : les militants sont sollicités de manière descendante, pour être les relais (certains utilisent le terme « d'ambassadeurs ») des idées d'un candidat. Ils sont destinataires du manuel du bon militant et deviennent les portes paroles de la pensée positive du candidat. Pourquoi ne pas donner à cette force vive, le « pouvoir d'agir » et une certaine forme de réflexivité ? L'expérience militante en serait enrichie.

 -  Décision vs Co-décision : là où la décision est aujourd'hui concentrée sur quelques personnes ou instances, le parti politique moderne doit intégrer plus de décision partagée. Sans pour autant aller jusqu'à la gouvernance participative totale, source d'inefficience.

Renouveau démocratique

D'ici les élections, les candidats ont encore la main pour amorcer un changement de modèle, voire même, comme le veut la formule consacrée « changer de logiciel ». Ces quelques mesures sont autant d'appels à un renouveau démocratique. Et non pas une disruption de la politique.

Mesure 1 : organiser des learning expedition / immersions dans d'autres environnements. Le leader moderne doit faire preuve d'humilité. Il n'est pas le seul dépositaire de la vision et des bonnes idées. Il doit se mettre en mesure de benchmarker, comparer, s'inspirer. D'autres gouvernements, y compris au-delà de l'Europe, ont certainement eu des succès dans les différents domaines d'action publique. Pourquoi ne pas comprendre les raisons de ces succès et en tirer des enseignements. On pourrait aller un peu plus loin en « débauchant », comme dans le secteur privé, des acteurs politiques ou associatifs étrangers ayant conduit des réformes réussies.

Mesure 2 : s'appuyer sur des dispositifs d'écoute structurée des Français. Comprendre les besoins, les complexités vécues, et les sources de satisfaction des Français en termes d'emploi, d'éducation ou de logement ne se comprend pas en arpentant les allées des marchés d'été. Les partis doivent monter en compétences sur les approches ethnographiques, les études statistiques, la constitution de panels, la compréhension des moteurs de satisfaction. Pour aller plus loin, les démarches d'analyse prédictive sur les comportements de vote des citoyens commencent à voir le jour en France, après avoir été testées aux Etats-Unis. On peut savoir, grâce à l'utilisation des données des élections en open data, savoir précisément qui vote pour qui à l'échelle d'un quartier. Si vous combinez à cette approche un contact physique (de type porte-à-porte), vous vous donnez plus de chance de capter les attentes des électeurs et les inciter à voter pour votre candidat.

Mesure 3 : co-construire avec plusieurs milliers de sympathisants un programme politique. Les technologies d'intelligence collective existent aujourd'hui pour mobiliser en ligne une communauté de plusieurs milliers de militants et sympathisants, sur une période de 2-3 mois, pour élaborer les contours d'un programme politique et formuler des propositions de mesures concrètes. L'approche online peut s'hybrider avec l'organisation d'ateliers participatifs locaux et thématiques. Il ne s'agit pas là de partir de la feuille blanche, la tâche serait titanesque, mais de mettre en débat et opérationnaliser une série de mesures. Au-delà du produit final (un programme co-construit), une telle démarche produirait un effet d'adhésion immense auprès de la communauté mobilisée et adresserait un message fort à l'ensemble de Français.

Mesure 4 : développer des coopérations avec des acteurs de l'innovation et la société civile. Aujourd'hui, les grands groupes (et même certaines administrations) s'associent à des start-up pour renforcer leur capacité d'innovation et réduire les délais de mise sur le marché de leurs produits et services. Pourquoi les partis politiques ne tisseraient-ils pas des liens forts avec des start-up, des acteurs de l'innovation sociale, des centres de recherche, des étudiants ? On pourrait par exemple imaginer un partenariat national entre un parti politique et une entreprise sociale intervenant sur l'emploi des personnes en situation de précarité.

Mesure 5 : intégrer plus de co-décision dans la gestion des partis et des mouvements. Par exemple, en organisant des mini-référendums locaux, en allouant une partie du budget à des démarches du type budget participatif.

Mesure 6 : expérimenter en mode laboratoire des solutions nouvelles avant les élections. Il est mieux de convaincre sur la base de preuves tangibles que de promesses, non ? Pourquoi les partis et mouvements ne mettraient pas des moyens pour expérimenter de nouvelles mesures avant les élections, dès lors qu'elles n'ont pas besoin d'une autorisation réglementaire. On pourrait tester, à petite échelle et avec des moyens contraints, de nouvelles façons de lutter contre le chômage, de re-tisser du lien social, d'inventer de nouvelles approches pédagogiques... C'est sur ces bases concrètes que les électeurs pourraient se prononcer.

Mesure 7 : faciliter le passage à l'action au niveau local. Par exemple en incitant à sa base militante de mener des petites actions concrètes. La proposition : « prenez 1mn, 1h, 1 journée, organisez-vous et consacrez ce temps à la résolution de problèmes concrets (action de solidarité, de soutien scolaire...). Des applications numériques offrent aujourd'hui cette possibilité d'action collective massive.

Mesure 8 : faire de ses réalisations politiques des biens communs. Et si une part de la révolution était de faire de la politique en open data ? Les partis pourraient devenir des générateurs de biens communs en modélisant et diffusant en open source (recettes libres) les réalisations de leurs élus.

Mesure 9 : développer la formation-action des cadres et militants politiques et penser gestion des talents. L'actif principal des partis politiques réside dans ses ressources humaines. Les mettre en mouvement, c'est une chose. Développer leurs compétences et aptitudes, c'en est une autre. Pourquoi ne pas s'appuyer sur des démarches de formation à grande échelle, à la fois physiques (politic camp) et virtuelles (e-learning, MOOC). Pourquoi ne pas non plus assumer que certains représentent les talents de demain et qu'il faut les accompagner pour qu'ils puissent monter en compétences. Je verrai bien des cohortes de jeunes militants participer à des formations au leadership politique moderne !

Mesure 10 : développer la gestion de communautés. L'agilité pour un parti politique réside dans sa capacité à animer et actionner des communautés d'acteurs pour apporter des idées nouvelles ou des solutions à un problème. Qu'elles soient en ligne ou physiques, de portée nationale ou dans les territoires, éphémères ou pérennes, les communautés peuvent devenir les nouveaux actifs des formations politiques. Et les médias sociaux sont un moyen d'accélérer la constitution de ces communautés. A condition d'en maîtriser les codes. L'homme politique moderne aurait-il vocation à devenir une sorte de community manager ?

Plusieurs de ces solutions sont rendues possibles aujourd'hui par les technologies numériques, incarnée par l'émergence des Civic tech. Pour ma part, je suis partisan d'une Civic tech avant tout au service du politique et des administrations publiques. Je ne crois pas à l'uberisation de la politique et à ses potentiels bienfaits pour la démocratie. Il reste quelques mois pour changer de cap. Juste le temps d'amorcer un changement.

Alors, quel candidat ou quel parti est prêt pour sa révolution démocratique ?

 Maxime Barbier

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Commentaires
a écrit le 13/10/2016 à 13:56 :
Merci pour cet article mais ce ne sont pas d'idées dont manquent nos hommes politique, mais de motivation.

Le parti politique professionnelle est par définition et dans les actes, achetable, à partir de ce moment il ne peut que se reposer sur une structure rigide conservatrice ayant intérêt à ce que ledit parti reste tel qu'il est.

Alors bien entendu qu'il évolue mais en affirmant ne pas évoluer tout en se rapprochant des intérêts de leurs clients.

Les idées pour faire progresser la démocratie nous les connaissons à peu près toutes mais tant que décideurs économiques et politiques seront compromis, ces deux entités possédant tout les pouvoirs sur la planète, ils ne bougeront jamais même d'un centimètre.

Une citation piquée dans un autre de vos articles sur Pascal Picq de Einstein résume parfaitement la situation:"On ne résout pas un problème avec le système qui l'a fait émerger."
Réponse de le 15/10/2016 à 7:31 :
Merci @citoyenblasé pour ce commentaire ! En effet, tout le débat réside dans la question suivante : pense-t-on que la transformation va intervenir de l'intérieur (des partis en l'occurrence) ou de l'extérieur (pression citoyenne, émergence d'applications qui veulent ubériser la politique...). Ma conviction est que la transformation par l'extérieur est une condition nécessaire mais pas suffisante. Le changement doit intervenir de l'intérieur. Pour reprendre un mot à la mode, il convient de "barbariser" de l'intérieur les partis et mouvements politiques.

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