Pour une politique de civilisation

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Claude Fisher et Philippe Herzog
Claude Fisher et Philippe Herzog (Crédits : DR)
Combattre Daech ne suffit pas, il faut mettre en oeuvre une véritable politique de civilisation, renouvelant notre vision du monde au niveau européen. Par Philippe Herzog et Claude Fischer, Président d'honneur de Confrontations Europe et directrice d'ASCPE-Les Entretiens européens et Nord africains

Alors qu'une coalition pour éradiquer Daech paraît enfin être en vue et que la France consolide sa sécurité intérieure, nous appelons à un vaste combat pour la culture et la civilisation.
Notre pays reconnait clairement que nous sommes en guerre et il affirme la volonté de se défendre, c'est légitime, mais c'est dans le monde entier que l'islamisme radical fait des ravages. Au Moyen-Orient, au Liban, en Turquie, en Malaisie, au Bangladesh, au Nigeria et ailleurs les assassinats de masse et les exactions se sont multipliés.
On ne peut pas parler de « guerre des civilisations » puisque Daech et les autres organisations terroristes ne portent pas une civilisation, mais nous sommes confrontés à une guerre contre la civilisation, où qu'elle soit, une guerre de déculturation et de déshumanisation. Elle est menée certes par des organisations terroristes mais aussi par des individus fanatisés, et avec la complicité et le soutien d'Etats dictatoriaux. Elle a été attisée par les biais stratégiques et politiques de certaines interventions armées extérieures comme en Irak.

Comprendre l'ennemi

Quand on parle de guerre, il importe de comprendre l'ennemi. Paris, ville multi-ethnique qui aime sa pluralité, est abasourdie par l'inhumanité des crimes qui l'affectent. On parle de « barbares », mais le terme est impropre et ambigu ; dans le passé, nous aussi Français avons pu être des barbares.

Et si les chefs de Daesh comme de Boko Haram et d'autres organisations sont pour la plupart des criminels mafieux sans conviction spirituelle, le pire c'est que des jeunes, des populations, puissent être instrumentalisés par eux comme des agents d'une culture islamiste extrémiste mortifère. Le sentiment terroriste d'unité et de puissance du combat dans l'ombre contre la culture d'un Occident détesté va de pair avec la volonté de purification et, avec Daesh, d'établissement d'un régime totalitaire qu'on peut désigner d'islamo-fasciste. Les musulmans qui massivement au contraire vivent leur religion comme porteuse de valeur de la vie et de l'harmonie, sont les premières victimes des entreprises terroristes. Le risque d'une vague de rejet de l'islam en général, d'islamophobie, peut en retour aggraver toutes les tensions et faire le lit du terrorisme. Il est bien que la France et les régimes occidentaux se mobilisent aujourd'hui pour contenir cette vague mais nous ne pourrons pas échapper au combat culturel et aux clarifications nécessaires.

Quels buts de guerre?

Nous sommes en guerre, mais bien sûr le moment n'est pas au bellicisme. Quels sont les buts de cette guerre ? Est-ce seulement éradiquer Daesh, ou aussi plus en profondeur faire reculer l'islamisme radical ici et partout dans le monde et viser une paix durable ? Celle-ci ne sera pas possible sans une politique de civilisation. Comment parlons-nous aux jeunes, aux populations européennes, du Moyen-Orient, d'Afrique, et d'ailleurs, et en particulier aux familles des victimes, sans oublier les familles musulmanes fragilisées victimes du nouveau totalitarisme ? Dans les pays où la guerre est installée, les dommages humains ne sont pas « collatéraux » mais relèvent d'une première préoccupation.

Une politique de civilisation

Pensons-nous pouvoir fonder l'unité nationale et notre combat sous le seul drapeau des valeurs de la République ? Bien sûr elles ont été fécondes et nous devons le réaffirmer, mais n'oublions pas que l'union sacrée n'a pas toujours été glorieuse. Et surtout, dans le contexte de la mondialisation, les enjeux d'altérité, de fraternité et de solidarité appellent à une tout autre conscience de la pluralité du monde et des valeurs à partager. Les valeurs de la République sont trop étroites aussi parce que nous oublions que notre civilisation est européenne et a été européenne avant même que s'installe une culture nationale. Or nous ne prenons pas soin de l'Europe et nous convoquons l'Union essentiellement pour servir des intérêts nationaux. L'Europe risque de perdre son âme quand nos enfants ignorent tout de l'esprit européen et de son combat pour l'unité dans la diversité ; quand nous fermons la porte aux réfugiés et quand le repli national fait le lit de l'extrémisme.

Renouveler notre vision du monde

Nous devons valoriser la civilisation européenne et en transmettre les fondamentaux. Endiguer les dérives individualistes et former des individus capables d'une vie juste et responsable en société ; fonder notre société sur la recherche du bien commun ; renouveler notre vision du monde. Or les carences éducatives, l'absence d'un espace public européen de communication, la privatisation de l'espace public national par des partis privilégiant la rivalité pour l'exercice du pouvoir sont autant d'obstacles à l'appropriation de valeurs à portée universelle.

La loi ne suffit pas à faire société, l'affirmation des droits de l'homme non plus, quand nous ne reconnaissons pas qu'autrui est porteur d'autres valeurs et d'autres cultures. Une politique de civilisation ne doit pas simplement viser à revendiquer et à projeter la nôtre, mais surtout faire appel à des comportements éthiques, et co-construire des relations humaines positives par-delà les frontières dans la vie concrète, à l'école comme au travail ; et à bâtir des régimes politiques où se renouvellent et où se forment des cultures démocratiques.

Une confrontation constructive des croyances et images identitaires

Le combat pour les valeurs et les identités dans ce XXIème siècle  exige des forces et des capacités morales et spirituelles dont nous ne disposons pas encore parce que la déconstruction intellectuelle, l'inaptitude des États à porter la vie de l'esprit, la méconnaissance et l'incompréhension des autres prennent le dessus. Mais les potentiels humains existent, les solidarités sont belles et multiples, ils pourraient se déployer si on levait les obstacles institutionnels et si on faisait appel à une transcendance. En ce sens, la confrontation constructive des croyances et des images identitaires ne doit pas rester taboue ; les contradictions entre la loi religieuse et la loi civile qui se manifestent en dépit de la laïcité doivent être traitées, en particulier s'agissant de la liberté d'expression et de l'égale valorisation des femmes.

L'ambivalence de nos propres valeurs doit être reconnue et la contextualisation des croyances religieuses, notamment musulmanes, doit s'apprendre. Notre culture d'intégration dans la République doit être ainsi clarifiée et des relations humaines transfrontières s'organiser à tous les niveaux - écoles, medias, réseaux, relations industrielles et d'innovation... La transcendance n'est pas une doctrine, elle ne peut naître que dans le rapprochement, le dialogue et la fraternité vécus (2).
Comment concilier la sécurité intérieure, l'intervention militaire et la volonté de réconciliation et de paix durable : cette question nous interroge et la discussion doit pouvoir se développer.

Réviser les accords de Schengen

La sécurité intérieure pourrait aller de pair avec l'engagement d'un travail de conscientisation mobilisant les familles, en particulier les plus exposées à la radicalité ; et bien entendu dans les écoles et dans l'espace public politique, dans un souci d'aide et de meilleure compréhension mutuelle. Si on ne le fait pas, les forces qui cultivent l'esprit de conservatisme et de souveraineté nationale pure et simple l'emporteront.
La sécurité a évidemment une dimension européenne majeure. Il ne peut y avoir de liberté de circulation sans discrimination quand il s'agit du terrorisme totalitaire : l'analyse des données et le contrôle doivent être européanisés. Si l'on ne révise pas les accords de Schengen en ce sens, notre belle réalisation communautaire explosera. Il faut apprendre à valoriser l'accueil des migrants avec une éthique de responsabilité et de solidarité, et en même temps faire beaucoup plus pour soutenir les efforts de développement durable dans les pays pauvres et vulnérables aux catastrophes naturelles.

Oeuvrer pour une paix durable

De façon générale l'Union ne peut pas rester seulement un espace de droit, elle doit devenir un espace de relations et de co-construction. Quand sa loi est contestée pour de bonnes raisons, elle doit la revoir et inciter à des relations fraternelles et créatrices. Et il est grand temps de lancer l'objectif d'une éducation européenne.
L'intervention militaire extérieure veut éradiquer Daesh, elle doit aussi être associée à l'endiguement de la violence des mouvements terroristes quels qu'ils soient, sinon il ne suffira pas de couper une tête de l'hydre, d'autres renaîtront. C'est pourquoi nous devons parler aux peuples concernés et mettre les régimes politiques devant leurs responsabilités.

La volonté de riposte fondée sur la défense légitime n'est donc pas le seul but, le but stratégique fondamental à affirmer sans retard doit être celui d'une paix durable. Le processus engagé à Vienne est un espoir de dialogue en ce sens pour la Syrie, quand il cherche la voie d'une pacification avec une solution politique faisant appel à un gouvernement de transition ; et si la reconquête par les populations locales des territoires soumis à Daesh et de leur autonomie dans une unité reconstruite fait l'objet d'un accord collectif.


Il y a longtemps que nous n'avons pas pris soin de la vocation de l'Europe. La mondialisation est une dure épreuve mais elle pourrait être surtout l'opportunité de devenir meilleurs. Vouloir penser et agir pour co-construire une civilisation mondiale fondée sur des valeurs partagées : ceci est désormais une urgence.
Philippe Herzog & Claude Fischer
18 novembre 2015
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1/ Ceci fait l'objet du livre de Philippe Herzog, Identité et valeurs : quel combat ? Imaginaire d'une renaissance culturelle, éditions Le Manuscrit, sept. 2015
2/ C'est l'esprit des Entretiens Eurafricains animés par Claude Fischer, cliquez sur ce lien pour consulter le programme

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Commentaires
a écrit le 23/11/2015 à 13:27 :
Très bon article, dans un ton neutre et apaisé. Mais en pratique, du côté des politiques, des qu'il s'agit de s'attaquer aux tabous, comme l'égalité homme-femmes ou la suprématie des lois de la république sur les lois prétendument divines, par une discussion cartes sur tables avec les instances religieuses, il n'y a plus personne, car il ne faut pas stigmatiser... Il serait peut être temps de changer de logiciel, et de réaffirmer ce qui a fondé nos lois républicaines.

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