Quand l'Afnor s'assoit sur la langue française

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(Crédits : DR)
L'agence de normalisation a décidé de publier certains de ses textes uniquement en anglais. Cela lui permet à la fois de s'affranchir de l'obligation de consulter en français les parties intéressées (simples citoyens, consommateurs, professionnels, administrations, ONG etc.) mais aussi de la nécessité de s'assurer de l'accord du délégué interministériel aux normes. Par Gilles Chopard-Guillaumot, directeur d'un organisme de normalisation sectoriel.

« L'Afnor, agent double franco-chinois ? » : ainsi s'interrogeait le Canard enchaîné le 2 novembre 2016 en révélant à ses lecteurs que le plus haut responsable de la normalisation en France cumulait la fonction de directeur général de l'Association française de normalisation (Afnor) avec celle de conseiller pour la normalisation auprès du gouvernement chinois. Avec une pointe d'ironie, le journal satirique prédisait la publication prochaine de normes françaises en mandarin... Erreur ! Si, à notre connaissance, le curieux mélange des genres dénoncé par le Canard enchaîné est toujours d'actualité, c'est en anglais que l'Afnor s'apprête à publier certaines normes françaises.

 Textes de référence - de nature souvent technique - pour les parties contractantes, le législateur ou encore le juge, les normes occupent une place croissante dans l'activité économique mondiale. Au contraire des « standards » d'origine et de qualité diverses, les normes sont élaborées par des organismes dûment reconnus tels que l'Afnor, le Cen ou l'Iso, dans le cadre strict d'une réglementation tant nationale[i], qu'européenne[ii] et internationale[iii].

 Consultation ouverte publiquement... en anglais

Ainsi, en l'état du droit et des règles de normalisation, la mise à la disposition du public d'une norme française (NF) par l'Afnor est la conséquence d'une « homologation » à laquelle un représentant de l'Etat - le délégué interministériel aux normes - peut s'opposer. Cette homologation est précédée d'une enquête publique, ouverte à tous, consistant notamment en la mise à disposition gratuite du projet de norme comprenant au moins une version française. L'enquête publique, garante d'un large consensus, et l'homologation par l'Etat, lui-même garant de l'intérêt général, sont les deux piliers sur lesquels repose la légitimité de nos normes.

 Dans une décision du 20 mars 2017 qui fera date, l'Afnor vient toutefois de s'autoriser à déroger à ces principes pour les normes françaises d'origine européenne.

 Au prétexte de satisfaire la demande - justifiée - des clients d'Afnor Edition de disposer au plus tôt des nouvelles normes européennes, le conseil d'administration de l'Afnor a introduit dans les règles de fonctionnement de la normalisation française les concepts de « consultation ouverte publiquement » (en anglais) et de « prépublication » (également en anglais) qui doublonnent en les dénaturant les principes réglementaires d'enquête publique et d'homologation[iv].

 Rupture de l'égalité entre citoyens

La décision permet désormais à l'Afnor de s'affranchir à la fois de l'obligation de consulter en français les parties intéressées (simples citoyens, consommateurs, professionnels, administrations, ONG etc.) mais aussi de la nécessité de s'assurer de l'accord du délégué interministériel aux normes. Pourront désormais figurer dans la collection des normes nationales, sans limitation de durée et à la seule initiative du directeur général de l'Afnor, des textes d'origine européenne jamais traduits en français (ni au stade de projet, ni ultérieurement) ou que ledit délégué interministériel aura refusé d'approuver. Mieux encore : un texte qui cumulerait les deux vices précités n'en sera pas moins mis à la disposition du public, dans sa version anglaise, en tant que norme nationale portant le sigle « NF ».

 Alors que la réconciliation des Français avec l'Europe est manifestement l'un des défis que devra relever le nouveau gouvernement, les dispositions en cours d'adoption par l'Afnor rompent l'égalité des citoyens, des entreprises et des associations - parmi d'autres encore - devant la norme française d'origine européenne. De surcroît, ces dispositions seront source d'insécurité juridique dans toutes les activités où, pour la protection des travailleurs et des usagers par exemple, l'usage du français est une nécessité voire une obligation. Enfin, l'abandon du devoir de traduction en France-même menace le statut privilégié du français comme deuxième langue européenne et internationale de la normalisation. Au détriment bien sûr de la communauté francophone en général et de l'influence de notre pays en particulier, mais au bénéfice probable de pays nouveaux venus en normalisation...

 L'administration désarmée

L'Administration ne s'y est pas trompée, qui s'est d'abord opposée au projet de l'Afnor. D'habiles concessions de façade, la complexification du dossier, ainsi que la relégation des opposants les plus fermes ont permis, hélas, d'infléchir cette position.

 Cependant, la légalité des nouvelles règles de normalisation reste incertaine. Il est encore temps pour l'Etat, qui verse une subvention annuelle de plusieurs millions d'euros à l'Afnor, de reprendre la main et de rappeler à d'imprudents décideurs, en paraphrasant peut-être Charles de Rémusat, que le sacrifice de notre langue n'aura point de dédommagement. Tout juste réédité, l'éminent journaliste, penseur et homme politique évoquait lui notre liberté[v] - ce qui, au fond, revient au même.

[i] En France : décret n° 2009-697 du 16 juin 2009 relatif à la normalisation.

[ii] Règlement européen n° 1025/2012 du 25 octobre 2012 relatif à la normalisation européenne.

[iii] Accord de l'OMC sur les obstacles techniques au commerce, en particulier son annexe 3 (Code de pratique pour l'élaboration, l'adoption et l'application des normes), entré en vigueur le 1er janvier 1995.

[iv] Rapport référencé CCPN/N580 dont les recommandations rappelées ici sont en cours de transposition dans les Règles pour la normalisation française publiées par l'Afnor.

[v] « Quand la France abdique la liberté, elle ne trouve plus le repos et apprend de l'expérience que le sacrifice de la liberté n'a point de dédommagement » in Charles de Rémusat, Mémoires de ma vie, Préface de Jean Lebrun, Editions Perrin, 2017.

[vi] Gilles Chopard-Guillaumot est directeur d'un organisme de normalisation sectoriel. Il s'exprime ici à titre personnel.

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Commentaires
a écrit le 21/05/2017 à 8:10 :
il faut virer toute la direction et sans indemnite
pour faute grave
a écrit le 20/05/2017 à 18:04 :
L’anglais permet aussi à nos cadres de délocaliser plus facilement dans les pays à bas coût.
a écrit le 20/05/2017 à 11:25 :
La norme est devenu un business mondial, capté par quelques tres crans organismes.....qui veulent et echapper aux états et imposer leurs propres regles....
Les conséquences.....cout économique,disproportionné par rapport aux objectifs, et de plus pénalisant pour les petites et moyennes entreprises....
Qui sont,rachetées par des,groupe financiers seuls a mêmes,de mutualiser les couts.....confère tout le business des labo d analyse.....
La norme européenne concernant l instrumentation médicale est passee,de 60 paces a 600, âpre l affaire des prothèses plip......tout cela parce que le simple bon sens a été oublié....controle sur pièce et non pas contrôle,exclusivement documentaire....soit disant parceque ca coutait trop cher
Résultat, hyper rencherissement du cout d accès a la norme....excluant presque de facto les petites entreprises innovante
a écrit le 20/05/2017 à 9:27 :
Personnellement, je préfère que les textes soient carrément en anglais, plutôt qu'en langage de macaque, qui est un mélange d'un peu tout que les gens ne comprennent pas de toute façon :-)
a écrit le 20/05/2017 à 8:53 :
Nouvel exemple du mal français.On croit marché sur la tête.
a écrit le 20/05/2017 à 7:23 :
il faut dégager toute la direction d'afnor
et sans indemnité
ras le bol des vendus
incapable de vivre francais
a écrit le 19/05/2017 à 20:32 :
Normes rédigées par les élites pour les élites. Le simple mortel est un obstacle sans importance non concerné par les milliards en jeu !
a écrit le 19/05/2017 à 19:25 :
Rappelons seulement que la part du Français dans le monde va doubler d'ici 2050 et que les marchés d'avenir sont Francophones.

Et puis par principe, un organisme public ou para-public français DOIT fournir une version française (ce qui n'empêche pas les traductions), ne serait ce que pour des raisons juridiques. Je ne vois aucun tribunal accepter de traiter en France des litiges entre français sur la base de documents en langue étrangère.
Réponse de le 20/05/2017 à 19:04 :
@courte vue: faux ! "L'Assemblée nationale a adopté, le 26 septembre 2007, le Projet de loi sur la traduction des brevets européens autorisant la ratification du Protocole de Londres, supprimant l'obligation de traduire les brevets d'invention européens en français. Enterrement de la langue de la République, dans le domaine clef de la science, défendu par Jean-Marie Bockel, secrétaire d'État à la coopération et à la francophonie (sic)... Une décision historique dont il faudra se rappeler lorsque l'on évoquera la présidence Sarkozy" :-)
a écrit le 19/05/2017 à 17:59 :
Ca devait arriver : la majorité des Français, même des ingénieurs très diplômés, ceux de l'Afnor probablement, ne savent plus s'exprimer correctement en français. Ils le feront donc en globish, qui donne l'impression aux ignorants, les uns qu'ils parlent anglais, les autres qu'ils le comprennent. Il n'y aura plus que les grincheux qui s'en plaindront, mais ils disparaissent tous les mois.
a écrit le 19/05/2017 à 17:02 :
La décision de cet organisme, à rebours de ses missions d’intérêt public, est totalement aberrante comme le souligne justement l'auteur de l'article.
Économiquement, pour réduire les coûts, cela se comprend. Hop on estampille le sigle NF à une norme que l'on a pas traduite et on fait payer pour y avoir accès !
a écrit le 19/05/2017 à 16:47 :
Quand l'AFNOR s'assied....

deux heures de retenues contre l'auteur du titre.

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