Sans la création d'un budget européen, Macron ne peut réussir

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(Crédits : CC Andrzej Barabasz)
La création d'un budget de la zone euro que préconise Emmanuel Macron n'est pas seulement un sujet européen: sans la souplesse budgétaire qu'apporterait à la France une telle réforme, Macron échouera. Mais les allemands en voudront-ils? Par Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale, Harvard

La victoire d'Emmanuel Macron contre Marine Le Pen fut pour tous les défenseurs des sociétés ouvertes, libérales et démocratiques, contre leurs adversaires nativistes et xénophobes, la bonne nouvelle dont ils avaient besoin.

Le Pen a recueilli plus d'un tiers des suffrages au second tour, alors qu'hormis sa propre organisation, le Front national, un seul parti - le petit « Debout la France » de Nicolas Dupont-Aignan s'était rallié à sa candidature. En outre, la participation, très inférieure à celle des précédentes élections présidentielles, fait apparaître un grand nombre d'électeurs déçus. Si Macron échoue au terme de ces cinq années, Le Pen reviendra de plus belle dans le jeu politique, et les populistes nativistes en seront renforcés en Europe comme ailleurs.

Son positionnement en dehors des partis politiques traditionnels fut un atout, en ces temps de méfiance envers les structures existantes, pour le candidat Macron ; pour le président, il constitue en revanche un sérieux handicap. Son mouvement politique, En marche ! [aujourd'hui La République en marche !] n'est pas vieux d'un an. Il va devoir sortir des urnes, à partir de rien, une majorité à l'Assemblée nationale, à l'issue des élections législatives le mois prochain.

De couleur néo-libérale

Les idées économiques de Macron résistent aux étiquettes. Durant la campagne présidentielle, il fut fréquemment accusé de rester dans le flou. Pour beaucoup à gauche et à l'extrême-droite, c'est un néo-libéral, qui se démarque peu de la politique d'austérité ayant trahi les attentes en Europe et conduit à l'impasse actuelle. L'économiste Thomas Piketty, qui soutenait le candidat socialiste Benoît Hamon voit en Macron un représentant de « l'Europe d'hier ».

Nombre des propositions de Macron en matière économique ont en effet une couleur néo-libérale. Il souhaite ramener le taux d'imposition des sociétés de 33,5% à 25%, supprimer 120 000 postes de fonctionnaires, maintenir le déficit public sous la barre des 3% du PIB fixée par l'UE, et accroître la flexibilité du marché du travail (un euphémisme pour dire que les entreprises pourront licencier plus facilement). Mais il a également promis de maintenir le niveau des retraites, et son modèle social semble être celui de la flexisécurité des pays nordiques - qui combine sécurité économique et incitations axées sur le marché.

Rien ne prouve l'effet positif de la réforme du marché du travail

Aucune de ces mesures ne parviendra vraiment - du moins sur le court terme - à relever le grand défi de la présidence Macron : la création d'emplois. Comme le note Martin Sandbu, l'emploi est la première préoccupation des électeurs français, et devrait être, pour le nouveau gouvernement, la priorité des priorités. À 10% - et à près de 25% pour les moins de vingt-cinq ans - le taux de chômage en France reste élevé depuis la crise de la zone euro. À peu près rien ne prouve que la libération du marchés du travail relancera l'emploi, à moins que l'économie française ne connaisse aussi une accélération significative de sa demande.

C'est ici qu'entre en jeu l'autre élément du programme économique de Macron. Il propose un plan de relance de 50 milliards d'euros sur cinq ans, qui comprendrait des investissements dans les infrastructures et les technologies vertes, ainsi qu'un renforcement de la formation des chômeurs. Mais si l'on considère que ce plan de relance ne représente qu'à peine plus de 2% du PIB annuel de la France, il ne pourra à lui seul relever significativement le taux d'emploi.

Un bond en avant vers l'union budgétaire?

L'idée la plus ambitieuse de Macron est de faire un bond en avant vers l'union budgétaire de la zone euro, avec un Trésor public commun et un seul ministre des finances. Cela permettrait, de son point de vue, d'instaurer des transferts budgétaires permanents, des pays les plus forts vers ceux que désavantage la politique monétaire commune de la zone euro. Le budget de la zone serait financé par des contributions qu'alimenteraient les recettes fiscales des pays membres. Un parlement idoine en assumerait le contrôle et la responsabilité politiques. Cette unification budgétaire permettrait à des pays comme la France d'augmenter ses dépenses d'infrastructures et de relancer la création d'emplois sans voir sortir des clous leur propre budget.

Un budget européen indispensable à la réussite de Macron en interne

Une union budgétaire complétée par une intégration politique est une solution éminemment raisonnable. Elle représente du moins un chemin cohérent pour sortir la zone euro du no man's land où elle est aujourd'hui enfermée. Mais les mesures imperturbablement européistes que préconise Macron ne sont pas seulement une question de politique et de principes. Elles sont aussi essentielles au succès de son programme économique. Faute d'une plus grande flexibilité budgétaire, ou bien de transferts venant du reste de la zone euro, la France ne sortira vraisemblablement pas de sitôt de la déprime du chômage. Le succès de la présidence Macron dépend donc, dans une large mesure, de la coopération européenne.

Résistance allemande à toute réforme

Ce qui nous ramène à l'Allemagne. La première réaction d'Angela Merkel au résultat de l'élection présidentielle française n'a guère été encourageante. Elle a félicité Macron, qui « porte les espoirs de millions de Français », mais elle a également rappelé qu'elle n'envisageait pas de modifier les règles budgétaires de la zone euro. Même si Merkel (ou Martin Schulz, s'il était élu chancelier) faisait preuve de plus de bonne volonté, le problème de l'électorat allemand ne se poserait pas moins. Après avoir présenté la crise de la zone euro non comme une question d'interdépendance, mais comme une affaire de morale - opposant des Allemands économes et durs à la peine à leurs débiteurs dépensiers et hypocrites - les responsables politiques allemands vont avoir bien du mal à convaincre leurs électeurs du bien-fondé d'une quelconque mise en commun budgétaire.

Anticipant la réaction allemande, Macron l'a déjà contrée : « Vous ne pouvez pas dire que vous êtes pour une Europe forte et pour la mondialisation et refuser à corps et à cris une union budgétaire. »

Ce serait, pense-t-il, la route directe vers la désintégration et la victoire des politiques réactionnaires :

« Sans transferts, vous ne permettrez pas aux pays de la périphérie de converger et vous créerez des divergences politiques qui feront le jeu des extrémistes. »

Si la France n'est pas un pays périphérique, le message de Macron à l'Allemagne est clair : ou bien vous m'aidez à construire une véritable union - économique, budgétaire, et par la suite politique - ou bien nous serons écrasés par les extrémistes.

Macron, selon toute probabilité, a raison. Pour le bien de la France, de l'Europe et du reste du monde, souhaitons que sa victoire s'accompagne d'un changement d'attitude de l'Allemagne.

Traduction François Boisivon

Dani Rodrik, professeur d'économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l'université d'Harvard, est l'auteur de  Economics Rules: The Rights and Wrongs of the Dismal Science  (« Les règles de l'économie : les raisons et les torts de de la pseudo-science »).

© Project Syndicate 1995-2017

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a écrit le 19/06/2017 à 10:19 :
Article d'un prof de gauche qui essaie de rendre ses idées goûtables alors qu'il n'a pas encore compris que 40 ans de socialisme, de dirigisme et d'une droite faisant comme la gauche et inversément ont amené à l'impasse. Il n'a pas non plus compris que la discipline, le rigueur et l'austérité sont des valeurs et la dépense, la nonchalance, et l'absence de rigueur des "péchés". Ensuite il se met le doigt dans l'oeil s'il croit que les pays du Nord germaniques croient les pays du club on l'a vu avec l'Italie, la Grèce, la France, l'Espagne, le Portugal qui se gaussent de l'esprit méditerranéen, c'est le Maroc, l'Algérie, etc avant l'heure, s'il croit que Macron va faire payer aux Allemands et pays du nord contributeurs nets pour les fautes de la France et du club, ou mieux essayer de berner les Allemands comme cela devient une habitude pour la nation française ou anglaise, que l'on se rappelle Daladier, Chamberlain ou l'invasion de la Pologne et la passivité de la France ou plus récemment le non respect par Bercy des conventions de double imposition, il n'est pas possible de considérer la France comme un pays de confiance, par contre c'est le cas des pays du nord qui regardent par méfiance le club. Le prof se trompe complètement lorsqu'il affirme que les idées de Macron sont néolibérales, on rappellera que Macron a été ministre sous un président de gauche, que sa politique n'a pas encore déployé d'effet, d'efficacité que le Gnal de Gaulle avait déjà vu que la France est ingouvernable, Necker avait vu un peuple ingrat et inconsistant et que la révolte gronde dans le peuple.
Réponse de le 26/06/2017 à 22:48 :
Il y a seulement 2 possibilités: soit l'allemagne paye, soit la zone euro explose. Vous dites que l'allemagne ne paiera pas et vous avez raison.
a écrit le 09/06/2017 à 15:18 :
Bonne analyse, qui tempère un peu la Macron mania actuelle. Macron a du pain sur la planche ; à supposer qu’il ait une majorité a sa botte, ne pas oublier que sa politique est d’essence néo libérale et que les conflits ne tarderont pas à venir. Les principes recherchés de flexibilité du travail, ne sont pas la panacée pour faire redémarrer l’économie française. L’effort principal doit être fait par les entreprises qui ne recherchent pas suffisamment la qualité des produits proposés sur les marchés.
Qualité et innovations sont les moteurs principaux de la réussite économique. Les couts main d’œuvre sont accessoires : la meilleure preuve en est donnée dans l’industrie Allemande, ou les salaires élevés n’empêchent pas bons résultats des entreprises.
Maintenant il ne faut pas perdre de vue que le retour au plein emploi et aux rentabilités des années antérieures a la crise de 2008, sont devenues utopiques. La financiarisation excessive de notre économie, est une source de la perte des emplois. Je ne parle même l’évolution numérique de notre société. Aujourd’hui l’homme n’a plus le temps de s’adapter à l’évolution technologique, c’est un paramètre dont il faut tenir compte. Lire ce livre « L'homme peut-il s'adapter à lui-même ? »de jean françois Toussaint , Gilles Bœuf, Bernard Swynghedauw.
a écrit le 31/05/2017 à 2:57 :
Je ne sais pas à quoi sert votre article : Schauble a été très précis sur la question.

NEIN !


(ca fait juste 20 ans que c'est comme ca, ca va finir par rentrer, un jour)
a écrit le 23/05/2017 à 21:02 :
Il n'y a aucun bond en avant à faire. Le statu quo convient en montrant les dents sur quelques aspects où l'Europe a été trop loin (travailleurs détachés...). Que chaque pays s'occupe de sa dette et de son budget, et soit maître du budget européen investi chez lui (chez nous ça fait à peu près 13Ge recyclés de notre propre contribution brute). Donc pas de budget de la zone euro, je suis d'accord avec les allemands là-dessus. La France doit régler ses propres problèmes chez elle sans invoquer d'hypothétique changement européen.
a écrit le 21/05/2017 à 11:55 :
La France contributeur net au budget de l' UE perd 9 milliards par an pour renflouer les pays de l' est de l' Europe et leur rendre l' idée européenne acceptable, regarder partir ses usines dans les délocalisations rendues possibles par Maastricht et permettre d' installer le missiles de l' Otan aux portes de la Russie et il faut dire merci. Masochisme quand tu nous tiens et chapeau bas devant nos hommes politiques européïstes ....

https://www.upr.fr/actualite/scandale-cache-financement-par-la-france-des-rabais-europeens-verses-aux-pays-les-plus-riches
Réponse de le 23/05/2017 à 21:05 :
Il faut subventionner la main d'oeuvre en commençant déjà par déporter les cotisations vers l'impôt. Sinon on aurait dépensé une partie de cette somme au titre de l'aide au développement.
a écrit le 12/05/2017 à 18:18 :
Citation
"Si la France n'est pas un pays périphérique, le message de Macron à l'Allemagne est clair : ou bien vous m'aidez à construire une véritable union - économique, budgétaire, et par la suite politique - ou bien nous serons écrasés par les extrémistes."

Je garde précieusement cet article pour le resservir lorsque Mme Angela sera de nouveau Chancelière d'Allemagne en septembre 2017 (coalition probable).

Afd et FN/LFI n'auront jamais le pouvoir en Allemagne et en France.

Dans ce cadre, il est souhaite de lire l'article de M. Fiorentino de ce jour "Les caisses de l'Allemagne sont pleines".
Cordialement
Réponse de le 26/06/2017 à 22:43 :
Il est clair que ce ne sera pas le FN qui succedera a Macron quand il échouera, car il échouera. Les tenants du système qui aiment tellement le FN car ils sont certains de toujours gagner face a lui, seront cette fois bien déçus.
a écrit le 12/05/2017 à 14:03 :
C'est une excellente analyse il est évident que sans changement des allemands l'europe sera bientôt à la botte des partis d'extrême droite pourtant en fin de règne.

Cela reste le problème de macron, s'il ne menace pas ces allemands sourds aveugles mais pas muets d'une possibilité de quitter l'UE, les allemands, trop vieux, trop conservateurs, trop réactionnaires, ne feront rien.

Et du coup on peut se demander quand même s'ils ont tant peur que cela du fascisme tous, la seconde guerre mondiale nous ayant prouvé que nombreuses fortunes allemandes et françaises ont multiplié puissamment leurs revenus.

Il vaut quand même mieux un frexit, regardez ce qu'il s'est passé en Angleterre qui depuis sa sortie de l'UE voit son parti xénophobe dévisser, que le retour des chemises brunes.

Pour ma part je n'ai pas envie de me réveiller comme dans "Matin Brun" et la plupart de ceux qui ont voté macron non plus.
a écrit le 12/05/2017 à 13:19 :
C'est à la France d'harmoniser la fiscalité de ses entreprises avec celle de l'Allemagne, ce qui implique de répartir les charges sociales sur les entreprises et sur la consommation d'énergie des ménages et des entreprises.

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