Sûreté aéroportuaire : différencier les passagers pour mieux les protéger ?

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(Crédits : DR)
Face au renforcement des mesures de sûreté et à l'augmentation du nombre de passagers aériens, les aéroports sont obligés de revoir leur politique de sûreté. Parmi les pistes envisagées, la stratégie de différenciation qui consiste à concentrer les efforts de recherche sur les passagers potentiellement les plus dangereux. par Paul Chiambaretto (Montpellier Business School / Ecole Polytechnique)

La mise en place et le maintien de l'état d'urgence suite aux terribles attaques du 13 novembre dernier ont eu pour effet de mettre encore plus de pression sur les aéroports en général et sur la sûreté aéroportuaire plus précisément. Faisant face à un nombre croissant de passagers aériens, les acteurs du transport aérien européen commençaient déjà à ressentir les limites des mesures de sûreté mises en place par le passé. Les budgets consacrés à la sûreté s'envolent, les files d'attente de passagers s'allongent, l'expérience client se détériore ; autant de raisons contribuant à la réduction de la compétitivité du transport aérien et qui nous poussent à nous interroger sur la pertinence de telles mesures.

Une situation de plus en plus complexe à gérer

Le maintien de l'état d'urgence, tout comme l'augmentation du nombre de passagers, ne devraient pas améliorer la situation, mais bien au contraire la rendre plus complexe à gérer. Et si l'augmentation des mesures de sûreté rendait la situation tellement critique qu'elle pourrait en devenir une opportunité pour une remise à plat du système de sûreté aéroportuaire. Mark Stewart de l'Université de Newcastle en Australie et John Mueller de l'Ohio State University aux Etats-Unis s'interrogent ainsi sur la pertinence des mesures de sûreté actuelle. Dans un article récent intitulé « Responsible policy analysis in aviation security with an evaluation of PreCheck » publié dans le Journal of Air Transport Management, ces chercheurs proposent une analyse coûts-bénéfices des mesures utilisées actuellement et de solutions alternatives afin de rendre la sûreté aéroportuaire plus efficace.

Une analyse en termes de risque de la sûreté aéroportuaire

Selon ces chercheurs, le terrorisme doit être appréhendé comme un risque, de sorte qu'une approche en termes d'analyse de risques semble pertinente pour évaluer les mesures de sûreté aéroportuaire. Pour eux, deux principaux éléments doivent donc être pris en compte : le coût pour chaque vie sauvée et le niveau de risque acceptable.
Le premier élément implique de se demander quelle est la valeur d'une vie humaine. L'exercice est difficile, à la limite de l'éthique, pour autant la question est souvent posée. Combien sommes-nous prêt à dépenser pour sauver une vie ?

Les valeurs fluctuent, mais des travaux récents s'accordent à dire qu'une vie humaine « vaudrait » entre 8 et 15 millions de dollars. Ainsi, les auteurs de l'article notent que pour compenser les 100 milliards de dollars dépensés chaque année aux Etats-Unis pour lutter contre le terrorisme, il faudrait que le terrorisme fasse a minima 7000 morts par an.
Le deuxième élément à prendre en compte est le niveau de risque acceptable. La question sous-jacente est de savoir si le risque de mort associé au terrorisme est considéré comme acceptable (par rapport à d'autres risques comme celui de mourir dans un accident de voiture par exemple). Il apparaît ainsi que l'être humain considère un risque comme inacceptable quand la probabilité de mourir est supérieure à 1 sur 10 000. A l'inverse, le seuil d'acceptabilité du risque pour les humains tourne autour de 1 sur un million. Or dans le cadre du terrorisme aérien, le seuil actuel de risque est de l'ordre de 1 pour 4 millions. Il semblerait donc que les efforts supplémentaires pour maintenir ou réduire ce risque déjà très faible ne soient que peu justifiés.

Combien d'attaques terroristes?

Une analyse simple de type bénéfice-risque permettrait ainsi de calculer combien d'attaques terroristes seraient nécessaires pour rentabiliser les frais engagés dans la lutte contre le terrorisme. Mais cette approche peut-être complexifiée en prenant en compte les probabilités de détection des terroristes, les dégâts causés, les coûts des mesures etc. Ces analyses peuvent aussi être développées à l'échelle d'une mesure en particulier. Ainsi, dans de précédents travaux, ces mêmes auteurs ont évalué selon cette méthode la pertinence de mesures telles que la présence de marshals à bord des avions, le renforcement des portes de cockpit, l'utilisation de scanners corporels, etc. A l'exception de quelques cas, la majorité des mesures de sûreté dans l'aérien ne passent pas le test de l'analyse de bénéfice-risque, rendant plus urgent le besoin de réforme.

Différencier les passagers pour se concentrer sur les plus dangereux

Parmi les pistes de réforme régulièrement évoquées, on retrouve l'approche différenciée qui consiste à traiter les passagers de manière différente selon leur profil lors de leur arrivée à l'aéroport. Cette approche fait écho aux recommandations de l'IATA (International Air Transport Association) qui cherche à renforcer la sûreté en concentrant les ressources sur les activités et les passagers les plus risqués, en s'appuyant sur les données des passagers pour mettre en place une véritable gestion des risques passagers, en vue de réduire le temps de contrôle pour la majorité des passagers qui ne présentent pas de risque réel en termes de terrorisme. Cette allocation optimale des ressources consacrées à la sûreté permet de concentrer les efforts sur les individus qui sont potentiellement les plus dangereux. De façon plus imagée, afin de trouver une aiguille (le terroriste) dans une botte de foin (l'ensemble des passagers), la logique différenciée consiste à réduire la taille de la botte de foin pour se concentrer sur les zones où l'aiguille a le plus de chance de se trouver.

Une procédure allégée pour les passagers connus

De telles mesures ont déjà été mises en place progressivement par le passé, comme le programme PreCheck aux Etats-Unis. Initié en 2011, ce programme permet à un nombre important de passagers voyageant régulièrement et ayant passé un test d'évaluation de bénéficier d'une procédure allégée lors du passage de la sécurité de plusieurs aéroports américains. Potentiellement, en 2014, près de 40% des passagers aériens américains auraient été éligibles pour ce traitement différencié.

Mark Stewart et John Mueller entament donc une analyse en termes de bénéfices et coûts pour évaluer la pertinence de ce programme. Du point de vue des bénéfices, ils notent qu'un programme comme PreCheck n'a pas d'impact sur la catastrophe en tant que telle mais uniquement sur sa probabilité de réalisation. Ils observent alors que le traitement différencié, en évitant à certains passagers d'un contrôle approfondi, peut créer une situation dans laquelle un terroriste ne fait pas l'objet d'un contrôle. Pour autant, compte-tenu de la distribution des terroristes dans la population des passagers aériens, la mise en œuvre d'une politique différenciée n'augmente pas significativement la probabilité qu'un terroriste passe entre les mailles du filet. Au contraire, à ressources constantes, si le terroriste répond au profil existant, la probabilité d'être identifié et attrapé augmente du fait du nombre réduit de passagers qui font l'objet d'un contrôle plus poussé.

Améliorer l'expérience de la majorité des passagers

Du point de vue des coûts, la mise en place d'un programme différencié permet de réduire le nombre d'employés dédiés au contrôle des passagers puisque les flux de passagers contrôlés sont potentiellement réduits de moitié. Par ailleurs, tant du point de vue des aéroports que des compagnies, le développement de telles procédures permet d'améliorer l'expérience de la majorité des passagers, les délais d'attentes et les éventuels coûts en cas de retard de passagers à l'embarquement. Une approche différenciée, telle que PreCheck, semblerait donc passer le test de l'analyse coûts-bénéfices.

Une approche basée sur les risques

Tant les institutions internationales que les aéroports s'accordent à dire qu'il devient urgent de réfléchir à la mise en place d'une approche basée sur les risques pour faciliter le maintien et le développement d'une véritable politique sûreté aéroportuaire. Mais cette approche présente une faille majeur que ces travaux n'ont pas réussi à intégrer: la nature changeante du risque quand il est humain. Par définition, le risque est évalué en fonction d'éléments et statistiques historiques. Contrairement à un volcan ou un fleuve dont le comportement ne changera pas si on met en place un plan de prévention des risques, rien ne garantie pour autant que les profils des terroristes resteront les mêmes à l'issue de la mise en place de ce programme différencié. L'analyse des risques fait-elle donc réellement sens quand le risque est humain et donc changeant ? Le transport aérien est-il prêt à prendre le risque de mettre en place une politique de sûreté aéroportuaire basée sur l'évaluation des risques ?

Pour plus de détails : http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0969699715000733


Paul Chiambaretto est professeur de marketing et stratégie à Montpellier Business School et chercheur associé à l'Ecole Polytechnique. Spécialiste du transport aérien, il intervient dans de nombreuses institutions comme l'ENS Cachan, l'ENAC, l'ISAE-Supaero et l'Ecole Centrale de Lyon.



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