Uber : Frédéric Bastiat avait tout dit

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Frédéric Bastiat (1801-1850)
Frédéric Bastiat (1801-1850) (Crédits : DR)
Ou comment Frédéric Bastiat analysait en.... 1845 la problématique d'Uber. Par Jay L. Zagorsky, Economist and Research Scientist, The Ohio State University.

Le gouvernement et les chauffeurs de taxi français détestent Uber, l'entreprise d'origine californienne offrant le service populaire de VTC et de partage de voiture. Fin juin 2015, la justice française a arrêté deux dirigeants d'Uber France, pour les juger en correctionnelle. Quant aux chauffeurs de taxi, ils ont été très loin dans leurs manifestations violentes, on s'en souvient, brûlant des voitures et agressant les chauffeurs et les passagers d'Uber.

Ces débordements ont eu au moins une conséquence positive pour les chauffeurs de taxi. Uber a suspendu l'opération d'UberPop, un service fourni par des chauffeurs non professionnels. Le Conseil Constitutionnel lui-même s'est penché sur la légalité d'UberPop.

Cette situation me fait penser à un économiste français, bien connu à son époque, mais relativement obscur aujourd'hui. Frédéric Bastiat, né en 1801 à Bayonne, a travaillé dans l'entreprise d'exportation fondée par sa famille avant d'être élu à l'Assemblée nationale. Son expérience commerciale a nourri les idées économiques qu'il a théorisées dans un certain nombre d'essais polémiques publiés dans les années 1840. Malheureusement, il a contracté la tuberculose pendant un de ses tours en France. Retiré à Rome pour tenter de se soigner, il y est mort en 1850.

Une analyse de la frilosité des propriétaires de petites entreprises

L'expérience de Bastiat confirme qu'il est possible de changer l'orientation de sa vie professionnelle, même à un certain âge. Il a fait publier son premier essai sur les sciences économiques en 1844 dans le Journal des Économistes, auquel il a fourni des articles jusqu'à sa mort. Ce changement de carrière lui a permis de gagner une renommée internationale qu'il n'aurait jamais pu acquérir en restant commerçant ou même homme politique.

Son essai le plus célèbre est une satire qui s'applique fort bien à la situation contemporaine d'Uber France. Malgré le fait qu'il est né 200 ans avant la fondation d'Uber et qu'il n'entendait rien au partage de voitures, aux applications, et aux smartphones, son analyse de la frilosité des propriétaires de petites entreprises, tels les chauffeurs de taxi, est aussi pertinente aujourd'hui qu'en 1845, la date de la publication de Pétition des fabricants de chandelles. Cet essai prend la forme d'une supplique des fabricants de bougies au Parlement français. La pétition demande au gouvernement « de faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents, volets, rideaux, vasistas, œils-de-bœuf, stores, en un mot, de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d'avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd'hui à une lutte si inégale ».

Les effets nuisibles d'un concurrent étranger

Autrement dit, les fabricants de bougies veulent démontrer les effets nuisibles d'un « concurrent étranger » (le soleil) sur l'économie de la France. Fait aggravant, non seulement le soleil peut fournir le même « produit » que les bougies, mais il le fait gratuitement. Bastiat affirme - ironiquement, bien sûr - que si la population française utilisait uniquement des bougies, toutes sortes d'entreprises auxiliaires comme l'agriculture, le transport, et l'exploitation minière pourraient aussi prospérer.

« Humble Proposition » à la française

Bastiat fait partie de la tradition des grands écrivains satiriques comme l'Irlandais Jonathan Swift, l'auteur de Humble Proposition. Dans cet essai, Swift propose la notion de manger des bébés pour - en même temps - nourrir le peuple et réduire la surpopulation. La brillance de la satire de Bastiat réside dans la démonstration prétendue des effets nuisibles du soleil et l'exposition de l'illogisme absurde de cet effort de protéger les fabricants de bougies d'un « rival étranger qui possède des avantages compétitifs ». Si on remplace le soleil par Uber et les fabricants de bougies par les chauffeurs de taxi, on peut voir la même myopie aujourd'hui qu'en 1845.

Pétition des fabricants de chandelles est un texte d'à peine 1.600 mots. Mais malgré sa brièveté, l'essai illustre parfaitement la vision de Bastiat de la notion classique de la liberté économique, ainsi que son opposition au protectionnisme. En plus, l'essai révèle - pour le meilleur ou le pire - pourquoi ses idées ont été privilégiées par des chefs d'État contemporains comme Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Et par la nouvelle vague libertarienne. Cet essai - et d'autres par Bastiat - sont à lire d'urgence, surtout pendant que le Conseil Constitutionnel étudie la légalité d'UberPop et la direction que peut prendre l'économie française.

The Conversation_____

Par Jay L. Zagorsky, Economist and Research Scientist, The Ohio State University
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Andy Koppel, docteur en littérature française à Tufts University, a été le co-auteur de la version française de cet article. Il a été vice-président du marketing technique et relations OEM à North Atlantic Publishing Systems. Il n'a pas de relation, d'investissement ou de connexion particulière a un quelconque service d'auto-partage.

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Commentaires
a écrit le 13/02/2016 à 15:29 :
Drôles de comparaison !!
a écrit le 12/02/2016 à 16:01 :
Cette comparaison est tout à fait absurde. Uber n'est pas la révolution technologique avancée par les partisans du néolibéralisme. Il s'agit toujours de conduire un individu avec un véhicule d'un point A à un point B contre rémunération. Uber a juste inventé un mode de mise en relation différent entre les chauffeurs et les particuliers qui d'ailleurs existe désormais aussi pour les taxis via certaines radios. Ce qu'a inventé UBER, c'est le retour à l'esclavagisme en faisant tourner une véritable armée de forçats qui doivent se rendre disponible pour l'éventuel client qui se moque bien de savoir combien il est rétribué pourvu qu'il paye le moins possible et qu'il soit servi comme un roi. UBER se remplit les poches avec une application qui tourne toute seule et sans payer ni impôt ni charge sociales de surcroît en exploitant la précarité et en surfant sur le chômage. Si c'est ça l'évolution, alors à bas l'évolution!
a écrit le 12/02/2016 à 10:54 :
On voit où cela nous mène!!! Théoricien à deux balles...
a écrit le 12/02/2016 à 10:21 :
Mais j'arrive pas a comprendre comment ce" journalite " ponse ? Alors en est dans un etat de droit il ya des regles a respecter pour tous le monde , c'est vraiment en veux un changement de notre economie gèneral , il faut une transition de 50 ans fonder sur des bonne base , chaqun a le droit est les devoire vers l'ètat , puisque actuallement avec uber tanque en telechage leur application on est localiser meme en arrier plan , est puis a mon avis il font le meme travaile que taxi
a écrit le 12/02/2016 à 9:43 :
Argument libéral traditionnel et fallacieux basé sur une représentation d'une concurrence naturelle et dépourvue d'implications politiques.
Les taxis ne sont pas en concurrence avec le soleil mais avec des travailleurs plus précaires.
L'industrie du textile n'est pas en concurrence avec le soleil mais avec le Bangladesh, où les droits de l'homme et la dignité du travailleur sont de douces lubies.
Quand nous autorisons la compétition sur le prix et le prix seulement, nous acceptons tout ce qui va avec.
a écrit le 12/02/2016 à 9:41 :
Sauf que le soleil n'a pas payé à l'état 200.000 euros pour acheter une licence lui permettant de luire...
Comparaison n'est pas raison!
Réponse de le 12/02/2016 à 10:59 :
le gros du pb il est effectivement la
pour vous rassurer ( enfin facon de parler) c'est la meme chose pour les buralistes les notaires les pharmaciens....etc
ils ont paye une lourde charge, et on veut mettre un croix dessus du jour au lendemain ( tt en renforcant leurs charges et obligations!)
l'ideal serait de rembourser les taxis ' prorata temporis', mais les ciasses de l'etat sont vides, alors on magouille....
Réponse de le 12/02/2016 à 12:48 :
... Sauf que les taxis non plus n'ont pas versé 200K€ à l'état mais à d'autres chauffeurs de taxi spéculant entre autre sur une augmentation de son prix.
(Belle solidarité!)
Cette licence est le prix payé pour avoir une rente de situation. Vous en avez beaucoup des jobs comme cela ?

Vive l'uberisation de l'économie !
Réponse de le 12/02/2016 à 14:01 :
@churchill
Quelle compassion pour les notaires et autres pharmaciens....vous qui d'habitude n'avez pas de mots assez dur contre les "assistes", contre le model social francais, bref le discours du vrai liberal (version année 60)
Bon il est vrai que les professions citee plus haut sont des modeles de vertus...quelques menus magouille peut etre ....des situtations de rentes contraire à la doxa liberale...rien de bien grave....
Votre empathie pour les taxis vous entraine vers des solutions etonnantes pour un croyant du marche libre et concurentiel....l'etat , c'est à dire nous devrions intervenir, et la main inivisible du marche, alors ?
En meme temps il ne s'agit pas de blamer c'est dans la nature humaine particulierement chez les ideologues obtus d'adapter le systeme a leur convenance...
a écrit le 12/02/2016 à 9:20 :
Très bien Bastiat a théorisé une tranche de sa vie dans un commerce, mais rien ne sort de son œuvre de comment l'a t il lui même appliqué concrètement ! Les conseillers ne sont jamais les payeurs !
a écrit le 12/02/2016 à 8:36 :
Disons que l'école de pensée libérale française de l'époque avec Bastiat à droite et Proudhon à gauche était intellectuellement très puissante. Elle a malheureusement été balayée à la fin du siècle par le marxisme et les droites autoritaires issues du second empire. Ceci a verrouillé le XXème siècle. Le retour aux origines de cette pensée riche qui fut longtemps oubliée est nécessaire aujourd'hui.

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