La Tribune

Carbon Valley : Lacq prépare l'ère "post-Total"

Photo de l'usine de Lacq / DR
Photo de l'usine de Lacq / DR (Crédits : Etienne Follet)
Nicolas César, à Bordeaux (Objectif aquitaine)  |   -  757  mots
Après soixante ans d'exploitation par Total, le gisement de gaz de Lacq, près de Pau, dans le Béarn, est presque épuisé. Mais, Lacq va devenir une « Carbon Valley ». Autrement dit un bassin de production de matériaux composites à base de carbone. Ainsi, le puissant groupe japonais Toray y installe actuellement une unité de production de fibres de carbone. L'État et les collectivités locales se sont battus pour impulser ces nouvelles filières.

C'est un symbole fort en ces temps de crise et de débat sur la désindustrialisation de la France. Le puissant groupe japonais Toray a choisi d'implanter une nouvelle usine de 160000 m2 pour produire des matériaux composites sur le bassin de Lacq, près de Pau. Un investissement de 130 millions d'euros.
Après le Japon et les États-Unis, la France va ainsi devenir le troisième pays dans ce secteur pour ce géant nippon qui réalise un chiffre d'affaires de 15,5 milliards d'euros et emploie 39000 salariés dans le monde. Cette usine, qui devrait être mise en service en mai 2014, est implantée sur un terrain acheté à Total. Le groupe pétrolier cherche à compenser son départ du site de Lacq prévu pour 2013 avec la fin de l'exploitation du gisement naturel de gaz, découvert en 1951. Dans cette unité sera fabriquée la matière première de la fibre de carbone - le polyacrylonitrile - (11500 tonnes par an dès 2015), actuellement importée du Japon. L'arrivée de la première des trois lignes de production va créer 50 emplois directs.
Son premier client sera l'usine de Toray (ex-Soficar) à Abidos, qui produit de la fibre de carbone à quelques kilomètres. Le site compte 330 salariés et va donc se développer. Les plus optimistes parient sur un doublement des effectifs de Toray à Lacq dans cinq ans. Poussé par une demande croissante (15% par an) de fibre de carbone, Toray ambitionne de faire de Lacq sa base européenne pour fournir des secteurs tels que l'aéronautique, l'automobile et l'éolien. « L'Airbus A320, c'est 8% de composite carbone. L'A350, ce sera 50% », souligne Bernard Martin, PDG de Toray. Sur le marché, la demande mondiale s'envole. De 40000 tonnes en 2012, elle sera de 60000 en 2015. « Cet investissement est d'abord guidé par une volonté stratégique de se rapprocher d'Airbus, qui souhaite sécuriser son approvisionnement. Cette usine, la seule en Europe, nous permettra d'être plus réactif par rapport au marché », explique Bernard Martin. Mais « rien ne se serait fait sans les collectivités locales », insiste-t-il. Le conseil régional d'Aquitaine, le conseil général des Pyrénées-Atlantiques et la communauté de communes de Lacq soutiennent ce projet à hauteur de 4 millions d'euros chacun.

Lacq s'est imposé face à un concurrent coréen

« C'est un concours financier important, mais justifié par les pers-pectives considérables d'emploi qu'il générera », soulignent les élus locaux, qui ne cachent pas leurs objectifs de faire de Lacq la « Carbon Valley ». En réalité, « c'est le fruit d'une politique industrielle menée sur ce territoire depuis trente ans », rappelle Bernard Martin. En 1983, le gouvernement français considérait déjà la fibre de carbone comme matériau stratégique et avait missionné Elf Aquitaine (tombé par la suite dans l'escarcelle de Total), qui avait créé à Lacq la Soficar (Société des fibres de carbone), la seule unité française de production de fibres de carbone, alors détenue à 65% par Elf et à 35% par Toray. .En 1992, le bassin industriel de Lacq a perdu, entre autres, Pechiney, qui a fermé son usine employant 600 personnes. « Pour compenser, nous avons développé de nouvelles filières. Nous sommes passés de la chimie de l'extraction à la chimie de la molécule avec l'aide de la Sobegi [Société béarnaise de gestion industrielle, ndlr] - qui héberge et accompagne de nouvelles entreprises sur 300 hectares - puis à la chimie de l'énergie avec l'arrivée d'Abengoa, groupe espagnol spécialiste des biocarburants », analyse David Habib, président PS de la communauté de communes de Lacq, député des Pyrénées-Atlantiques et maire de Mourenx.
Les collectivités locales ont dynamisé les centres de recherche comme le GRL (groupement de recherches de Lacq). Et ont lancé en 2000 Chemparc, un groupement d'intérêt public impliquant l'État, les collectivités locales, mais aussi les universités et les syndicats. Ce site unique en France regroupe quatre plates-formes classées Seveso et propose aux entreprises (24 aujourd'hui) une ore de services clés en main et des mutualisations permettant de faire de belles économies d'échelle. Ne serait-ce qu'entre 2009 et 2012, 409 millions d'euros ont été investis sur le bassin de Lacq, dont 43 millions de fonds publics. À cela, il faut ajouter un lobbying politique intense. En 2008, David Habib s'était rendu à Toray au Japon pour vanter les atouts de Lacq : son savoir-faire, ses infrastructures, une bonne cohabitation avec les habitants, un appui financier des collectivités locales. Voilà comment Lacq a fait la diérence avec l'autre concurrent, la Corée.

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