A la Saint-Valentin, dans quel genre de ville voulons-nous vivre  ?

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« C'est un urbanisme d'hommes, le XXe siècle. C'est-à-dire que la civilisation de l'automobile, l'architecture sur dalles, les grandes avenues, tout ça, c'était construit par des hommes. (...) Et là, on voit bien comment cette architecture vieillit mal ».
« C'est un urbanisme d'hommes, le XXe siècle. C'est-à-dire que la civilisation de l'automobile, l'architecture sur dalles, les grandes avenues, tout ça, c'était construit par des hommes. (...) Et là, on voit bien comment cette architecture vieillit mal ». (Crédits : Reuters)
A grand renfort de marketing, la Saint-Valentin inonde l'espace urbain planétaire. Cette fête nous invite à manifester notre élan amoureux. Celui-ci est du ressort de l'intimité et du libre choix de chacun, il n'en reste pas moins que la vie urbaine est un élément majeur dans son succès.

La naissance de la ville, après la sédentarisation de l'homme, s'est accompagnée de sa figure protectrice et « nourricière ». Les rôles traditionnels assignés, la femme au foyer, s'occupant des enfants et de l'intendance, l'homme au travail, ont été les premiers repères, principes bâtisseurs d'un monde urbain ségrégatif, fait par les hommes pour les hommes. La puissance masculine de la voiture, le confort du trajet pour aller au bureau, les bistrots autour pour se retrouver entre amis avant de rentrer chez soi.

Les combats féministes ont changé la donne

Pour citer le chercheur Yves Raibauld :

« C'est un urbanisme d'hommes, le XXe siècle. C'est-à-dire que la civilisation de l'automobile, l'architecture sur dalles, les grandes avenues, tout ça, c'était construit par des hommes. C'était une architecture d'hommes blancs des classes supérieures qui envisageaient comment aller de leur résidence de campagne à leur bureau en pouvant garer leur auto le plus près possible, et avoir tout le confort dans les cités. Et là, on voit bien comment cette architecture vieillit mal.»

Un univers urbain masculin a longtemps façonné la ville, aussi bien dans sa gouvernance que dans sa conception et réalisation.

Les bouleversements sociétaux liés aux combats féministes dans les dernières décennies sont venus modifier la donne en profondeur.

Mais quid du monde urbain ? Peut-on affirmer aujourd'hui en 2015, que l'espace urbain soit au moins neutre, voire universel, accessible et disponible à tous et à toutes ? Les espaces publics, les rues, les parcs, les lieux chantés par les poètes et Brassens avec «ses bancs publics et ses amours bien sympathiques », sont-ils un vrai lieu de sociabilité et de mixité ?

La réalité est que nos villes, en France et ailleurs, sont des lieux dans lesquels s'incarnent  les enjeux de vie qui restent fortement influencés par le genre. Au travers du temps, l'usage de l'espace public en particulier, répond à une claire codification dans ce sens.

L'espace urbain à l'aune de la publicité sexiste et de la "Manif pour tous"

De la publicité en ville, cherchant majoritairement à perpétuer une image asservie de la femme à la puissance masculine, jusqu'à l'expression dans la rue en France de la « Manif pour Tous »,  se posant en défenseurs de l'hétérosexualité, comme seule expression sociale valable de l'amour et du désir, c'est le fait urbain qui est au cœur de cette expression publique :

-        La publicité sexiste en ville, objet permanent de mises en gardes, reflète les tendances dominantes qui consistent à faire naître des pulsions de consommation dans nos univers urbains;

-        La « Manif pour Tous » a prétendu être le rempart d'un code du bien être hétérosexuel. Ce mouvement s'est érigé en pourfendeur des  couples homosexuels à disposer de leurs droits civils dans la vie et l'espace public. Bien que touchant la vie nationale, cette tendance  sociétale a pour cible un mode de vie qui s'exprime de façon ouverte dans un quotidien urbain.

Les nouveaux fragments numériques du désir amoureux

Dans le même temps, et c'est un fait majeur, avec le numérique, les réseaux sociaux sont venus aussi modifier l'expression de la relation amoureuse au XXIe siècle, qu'elle  soit éphémère ou durable, et en particulier en ville. L'éclosion, la multiplication et le succès de toute sortes de réseaux de rencontres, géolocalisés et en temps réel, disposant de puissants moteurs d'inférence, de « matching », voire d'analyse d'images, traduisent un nouveau mode d'expression du code amoureux, qui bouleverse les conventions de rencontres. Que l'un des plus grands hacking de 2015 ait été celui du réseau de rencontres Ashley Madison, est, à cet égard, symptomatique.

Inégalités de genre dans l'usage des espaces urbains

Dans le magnifique  texte « Les femmes et la ville. Pour une géographie sociale du genre », le  professeur et géographe Guy di Méo, précise ceci:

« Dans une ville européenne, aucun lieu ne paraît vraiment inaccessible aux femmes, de même qu'aucun n'est interdit aux hommes. D'où ce sentiment de déterritorialisation du genre qui rejoint certaines considérations sur l'évolution de nos sociétés urbaines vers une indifférenciation des sexes, vers l'androgynie, le queer, la queerness. Cependant, les choses ne sont pas si simples, et la thèse des murs invisibles demeure pertinente. L'opposition espace public/espace privé n'est pas uniquement topographique et politique, elle génère aussi des rapports sociaux de genre différenciés .»

Dans la vie urbaine, la réalité est que l'usage de l'espace public continue à traduire pour l'essentiel l'expression de codes sexués, issus des pratiques dominantes masculines. Cela va des noms de rues, par exemple, à l'usage très typé des équipements urbains. Une proportion de 2/3 hommes, 1/3 femmes, pour citer la thèse de la sociologue Edith Maruéjouls,  sur l'usage féminin de la ville et qui nous rappelle le chemin qui reste à faire.  Elle précise en particulier les inégalités de genre dans l'usage des espaces dédiés au sport et dans les pratiques de loisirs des jeunes, filles et garçons.

La sécurité dans la rue, typiquement une frontière de genre

Les hommes et les femmes,  ne se déplacent pas de la même façon dans la ville, n'utilisent pas les mêmes lieux, n'y ont pas les mêmes rôles, ne sont pas exposés aux mêmes difficultés, les questions sécuritaires ne se posent pas de la même façon pour les femmes et les jeunes filles, de jour et de nuit. Les espaces publics, parcs, rues et autres mieux sont ouverts à tous, dans les environnements urbains mais il est aisé de constater souvent également l'absence de présence féminine par le sentiment d'insécurité, «facteur numéro 1 de non-mixité» en ville, tel qu'exprimé par l'association Genre et Ville dirigée par la chercheuse Chris Blache.

Les espaces publics et l'usage qui en est fait sont un exemple intéressant de comment la ville est appréhendée différemment. Les impératifs de la « conciliation » entre les sphères professionnelles et familiales incombent toujours prioritairement aux femmes. Les déplacements des femmes restent fortement liés à des activités en lien avec le foyer et les enfants, et se traduisent par une plus forte dépendance de la voiture.

Confort: quand prendre les transports en commun est un problème

Au-delà d'un enfant, le transport en vélo, devient plus difficile à gérer. En cas de maladie également, la prise de transports en commun se complexifie également. Lidewij Tummers, urbaniste, Faculté d'architecture TU Delft, Pays-Bas propose d'aborder le  genre dans la ville comme une force innovatrice d'urbanisme pour une meilleure compréhension de l'interaction entre environnements humains, social et physique.  « Les relations que nous avons avec les villes où nous vivons sont fortement inégales. Le même milieu urbain qui crée l'occasion pour se lier entre certains, crée aussi de la discrimination même écrasante pour d'autres. Parfois elles ne sont pas visibles mais elles sont présentes. Elles obèrent la capacité de partage de la ville et c'est la ville même dans sa conception et  dans le développement du milieu urbain qui aide à créer et à structurer ces inégalités ».

Les marches exploratoires initiées à Toronto en 1989,  par le Metropolitan Action Committee on Violence against Women and Children de Toronto avaient pour but d'évaluer le degré de confort et de sécurité que vivent les femmes dans l'espace public urbain.

Elles sont un outil pour diagnostiquer les conditions d'aménagement d'un territoire avec des observations  faites sur le terrain. Une pratique qui se répand de plus en plus, pour encourager l'implication dans la ville locale, et la pratique de la démocratie participative au féminin.

Vaincre les inégalités : le bon exemple des arrêts de bus la nuit

Rien que la gestion des arrêts de nuit de bus à la demande, tel que le fait la ville de Montréal, pour les femmes voyageant seules, représente une prise en compte de ces inégalités à vaincre dans un usage de la ville.

Depuis 2006, avec le Prix de thèse sur les Etudes de Genre, la Ville de Paris encourage la recherche sur les relations femmes/hommes. « La ville coté femmes » est une initiative d'un collectif de chercheuses et artistes pour aborder l'idée du corps de/s femmes dans l'espace public. Mais à  l'heure de #JamaiSansElles, rappelons aussi que seulement 16% des maires de France sont des femmes et elles sont uniquement 6 sur les 42 villes de plus de 100 000 habitants, (Paris, Nantes, Lille, Rennes, Amiens, Aix-en-Provence).

Et pourtant, pour citer « le blog de l'architecte Meredith » combien de Pritzker Prize, le prix Nobel d'architecture ou de Grands prix de l'Architecture décernés à des femmes ?  Zaha Hadid, lauréate il y a 12 ans en 2004, Kazuyo Sejima en 2012 soit deux femmes en 36 éditions  Grand prix de l'Architecture : Anne Lacaton, en 2008, soit une femme en 26 éditions.

N'oublions pas également l'exemple pionnier de Renée Gailhoustet, bâtisseuse de l'architecture sociale des années 1970, et ses propositions en faveur de la multiplicité :  « chaque habitant doit pratiquer la ville à sa manière ». Elle oeuvrait déjà pour de belles ambitions urbaines et pour donner de la vie et de la mixité à nos villes. Une génération des femmes architectes - urbanistes.

L'égalité femmes hommes dans l'espace public, est un combat essentiel pour  la transformation de nos vies urbaines.

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Commentaires
a écrit le 17/02/2016 à 15:05 :
L'interprétation de M. Moreno de ce qu'il pense être le mouvement traduit par La Manif pour Tous est absolument tendancieuse. Il ne s'agit pas de bien-être hétérosexuel mais de défendre l'intérêt de l'enfant et de réaliser que la famille en tant qu'institution sociale a notamment pour vocation de permettre aux parents d'élever leurs enfants en sécurité, non de promouvoir un mode de sexualité particulier.
Que des couples homosexuels souhaitent bénéficier d'un degré de reconnaissance sociale en tant que couple, c'est fort compréhensible mais n'a rien à voir avec la notion de famille.
Il est surprenant que cet article mêle sans raison pertinente une interrogation sur l'architecture urbaine, légitime, avec des réflexions qui montrent une incompréhension totale des enjeux réels.
a écrit le 17/02/2016 à 14:36 :
Vous devriez sortir un peu de votre bulle. Je me suis arrêté au premier paragraphe de votre tirade, tant ce que vous présentez est une vision totalement reconstruite de la réalité historique.
Mais par équité j'ai quand même fait l'effort de vous lire jusqu'au bout. Un seul autre exemple de ce biais permanent dans votre lecture du monde: la sécurité dans la rue comme frontière de genre... Donc en somme, l'insécurité est une violence faite aux femmes. Les hommes eux ne peuvent en être qu'acteurs et non destinataires ou victimes... Que dire des vieux, des enfants, des familles etc. Que dire également de l'évidente inférence, i.e. que les femmes sont faibles etc... Oui la liberté de circuler et de jouir de sa tranquillité comme de sa propriété sont essentielles dans l'espace social. Pour tous. Quant à la vision imposée de la femme par publicités interposées dont vous parlez, vous êtes vous jamais demandé qui en étaient les initiateurs? Pourquoi aucune étude n'a jamais été entreprise, et pourtant les fonds ne semblent manquer pour des études de genre actuellement, concernant le profil de ceux qui déclinaient ainsi l'image de la femme, et des processus de décision amenant des annonceurs à avaliser leurs choix. Gageons qu'une telle étude amènerait de quoi réfléchir.

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