La planète à l'heure des villes-monde

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On estime qu'en 2030, sur ces 8,5 milliards de personnes, près de 5 milliards vivront dans des zones urbaines. L'Amérique latine est le continent le plus urbanisé au monde. Elle présente un taux d'urbanisation s'approchant de 80%, et, selon les estimations des Nations unies, d'ici à 2030, ce taux y atteindra 85%.
On estime qu'en 2030, sur ces 8,5 milliards de personnes, près de 5 milliards vivront dans des zones urbaines. L'Amérique latine est le continent le plus urbanisé au monde. Elle présente un taux d'urbanisation s'approchant de 80%, et, selon les estimations des Nations unies, d'ici à 2030, ce taux y atteindra 85%. (Crédits : Pixabay)
Le 21e siècle sera le siècle des villes. Le paysage urbain est déjà le cadre de vie de la majorité de l'humanité et les mégalopoles prennent de plus en plus de poids sur la carte du monde. C'est dans ces centres de créativité, d'innovation et d'échanges que s'inventent aujourd'hui les modes de vie résilients de demain.

En quelques semaines, partout sur la planète, le monde urbain a été mis à l'épreuve de sa très grande fragilité : l'ouragan Harvey a ravagé les États-Unis d'Amérique, laissant derrière lui au Texas des images impressionnantes d'un vaste territoire submergé par les eaux. À Houston, la quatrième ville du pays (6,5 millions d'habitants) les dégâts humains et matériels sont considérables. Ils sont bien plus importants que ceux combinés de Katrina en Louisiane en 2005 et de Sandy, à New York en 2012 : 230 milliards de dollars de pertes. Un bilan, encore provisoire, qui représente bien plus que le PIB de la Nouvelle-Zélande, de la Tunisie ou de l'Équateur ! On évoque déjà une amputation du PIB des États-Unis de l'ordre de 0,8 %, rien qu'avec ce phénomène climatique extrême.

Et cela n'est pas fini : avec l'ouragan Irma, les Caraïbes et la Floride sont confrontées à de nouvelles menaces sur les urbains peuplant ces territoires. À l'autre bout du monde, dans le continent le plus peuplé de notre planète, Mumbai (Bombay) en Inde, l'une des grandes mégalopoles mondiales, avec ses 21 millions d'habitants, a été également frappée, sinistrée et paralysée par des inondations hors du commun après quatre jours de pluies de moussons diluviennes. C'est ainsi l'ensemble de l'Asie du Sud qui s'est retrouvée littéralement noyée en cette fin d'août, avec des situations de détresse considérables.

Regardons de plus près la fragilité urbaine dont nous sommes les témoins aujourd'hui : réchauffement climatique, raréfaction des ressources, concentration urbaine, augmentation du nombre des métropoles, mégapoles, hyper mégalopoles, pression démographique, bouleversement des grands équilibres économiques mondiaux... L'ampleur des enjeux liés au phénomène urbain auxquels notre génération et celles qui suivront vont devoir faire face n'est plus à démontrer, tant ils sont amplifiés par cette menace majeure que sont le changement climatique et les effets de l'activité humaine.

Les images de villes paralysées, de réfugiés urbains cherchant du secours, de difficultés d'approvisionnement en nourriture, d'autoroutes submergées par l'eau, de gares paralysées car inondées, de couvre-feux pour protéger des maisons abandonnées, mettent en exergue cette réalité qui traverse la planète et qui change la donne depuis une trentaine d'années : c'est dans la ville que le cycle de vie des hommes se développe essentiellement de nos jours et cette fragilité devient aussi une évidence. De la naissance à la mort, le monde urbain est devenu l'univers principal, l'espace et le temps des humains. Une bascule s'est déjà produite car naître au 21e siècle dans une ville, c'est déjà appartenir à une culture urbaine, citadine, empreinte du rythme et du mode de vie des villes, métropoles, mégalopoles, de ces concentrations urbaines qui sont devenues des villesmonde. De l'enfance à l'adolescence, du passage à l'âge adulte et au vieillissement, plusieurs univers urbains de vie coexistent.

5 milliards d'urbains

Nous sommes aujourd'hui 7 milliards d'habitants sur Terre et serons plus de 8,5 milliards en 2030. Dans le même temps, alors qu'on annonçait, à une époque pas si lointaine, un rééquilibrage entre zones urbaines et zones rurales, grâce au développement d'infrastructures de transport de qualité et au télétravail, on observe au contraire, au niveau mondial, un phénomène d'explosion urbaine : aujourd'hui, plus de 50% des humains vivent dans les villes. En Europe, ce chiffre atteint 77%. Et l'on estime qu'en 2030, sur ces 8,5 milliards de personnes, près de 5 milliards vivront dans des zones urbaines. L'Amérique latine est le continent le plus urbanisé au monde. Elle présente un taux d'urbanisation s'approchant de 80% et, selon les estimations des Nations unies, d'ici à 2030, ce taux y atteindra 85%. Le basculement vers une vie urbaine au détriment de la ruralité, l'augmentation considérable du nombre des villes et leur croissance dans tout le sous-continent ont donné lieu à une transformation majeure. Plus qu'un continent composé de pays, c'est un vrai continent constitué de villes qui est en train de naître.

L'ancien maire de Denver (Colorado), Wellington Webb, a prononcé en 2009 à la Conférence des maires des États-Unis une phrase inspirante, résumant les enjeux urbains de l'humanité :

"Le 19e siècle était un siècle d'empires, le 20e siècle un siècle d'État-nations. Le 21e siècle sera un siècle de villes."

En effet, dans quelques décennies, nos villes constitueront le cadre de vie de la quasi-totalité de l'humanité dans un monde qui est déjà aujourd'hui majoritairement urbanisé.

Cinq défis pour les villes du 21e siècle

Partout dans le monde, ces espaces urbains doivent faire face à cinq grands défis, pour répondre aux besoins et aux attentes de leurs habitants : défi social, économique, culturel, environnemental, et de résilience. Nos villes sur tous les continents sont concernées : il s'agit de s'adapter au changement climatique, combattre l'exclusion sociale, faire reculer la pauvreté, favoriser l'accès à l'éducation et à la culture, créer de l'emploi et de la valeur, permettre de se déplacer plus facilement, intégrer nature et biodiversité, offrir des services et des usages nouveaux qui améliorent le quotidien de toutes les générations, faire face aux crises de plus en plus violentes, etc.

Nous sommes aux portes de la troisième décennie du 21e siècle. Elle est porteuse d'une ubiquité massive, avec le numérique et son corollaire de présence possible simultanée en tout lieu et à tout moment. Elle s'amplifie avec l'arrivée de la 5G à très court terme, comme hyperlien de connectivité. Les premiers smartphones de nouvelle génération chinois - implémentant des puces porteuses d'une intelligence artificielle, tel le processeur Kirin de Huawei avec ses 5,5 milliards de transistors -, deviennent maintenant une réalité.

La transformation massive et planétaire par l'urbanisation tous azimuts faisant des habitants des villes le coeur d'une nouvelle culture de vie citadine, va de pair avec l'hybridation entre le monde physique et le monde numérique, rendue possible par le paradigme du massivement augmenté, qui porte un potentiel énorme de transformation de la vie urbaine. La facilitation des déplacements physiques, avec des voyages qui sont maintenant à la portée de toutes les bourses contribue également à faire émerger ce nouveau monde hybride.

Les métropoles et les grandes concentrations urbaines se trouvent aujourd'hui au coeur d'un nouveau rythme de vie qui irréversiblement devient un attracteur tout autour de son territoire. Les villes, dont beaucoup sont millénaires, ont survécu aux royaumes, aux empires, aux nations, aux États et aussi aux guerres, aux crises et à toute sorte d'événements. La ville, de manière intrinsèque est, sans aucun doute, plus durable que toute autre structure socio-territoriale. Elle est un repère solide et constitue le socle majeur de l'expression des habitants face aux défis d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Un regard sur l'histoire est édifiant pour comparer la pérennité des villes et celle des États. En moins de trente ans, les frontières de l'Europe et celles du monde ont été profondément modifiées et elles continueront de l'être. Éclatement des États-nations, naissance de nouveaux États, perte des zones d'influence, pour n'évoquer que quelques faits.

C'est dans quelque 4.200 villes de plus de 100.000 habitants qu'habite 70% de la population mondiale, devenue majoritairement urbaine. De nos jours, une personne sur huit, soit 12,5% de la population urbaine mondiale, habite dans l'une des 28 mégalopoles du monde, villes de plus de 10 millions d'habitants, tandis que 8% habitent dans une ville entre 5 et 10 millions d'habitants et 20% dans une ville entre 1 et 5 millions d'habitants. 140 villes concentrent aujourd'hui 44% du PIB en Europe et à l'horizon 2030, 750 villes porteront 60% du PIB mondial.

La distribution de la population urbaine mondiale montre la bascule qui s'est produite dans le monde, avec un changement de paradigme vers l'irruption du « Sud global », l'émergence de l'Asie, la montée en puissance de l'Amérique latine et la croissance accélérée de l'Afrique : 90% de la croissance mondiale urbaine a lieu en Afrique et en Asie. Plus d'un tiers se concentre dans seulement trois pays, l'Inde, la Chine et le Nigeria, qui devront accueillir, dans les trente prochaines années, un accroissement de leur population urbaine équivalente à 1,5 fois l'Europe.

Une vision stratégique pour les "smart métropoles"

Les six premières villes du monde en population se trouvent dans l'axe Asie-Amérique latine, avec Tokyo, 38 millions d'habitants, Delhi, 25 millions, Shanghai, 23 millions, Mexico, Mumbai et São Paulo, 21 millions d'habitants.

Le développement urbain s'accélère aussi en Afrique, qui est en passe de franchir le cap de 50% de population citadine avec, en particulier, une croissance accélérée de villes d'un million d'habitants, en parallèle de quelques grandes mégalopoles comme Lagos, Le Caire, Kinshasa, Luanda, qui continueront leur expansion irréversible. Alors que l'on prend conscience de la puissance et du poids des villes dans le monde, il est essentiel de réfléchir, à l'horizon des vingt années à venir, à l'impact croissant de cette transformation sur les territoires et aux effets de l'hyper métropolisation, voire de la mégalopolisation du monde.

Au-delà des terminologies qui apparaîtront, comme cela est le cas pour les villes, avec la « smart city », il ne sera pas suffisant de faire appel à la « smart métropole », ou à la « smart région » pour apporter des réflexions stratégiques et des solutions opérationnelles afin de faire face à cet enjeu majeur qui se dessine dans un monde complexe et urbanisé.

Nous assistons aujourd'hui en Chine à l'émergence de mégalopoles telle la région urbaine de Shanghai qui compte près de 80 millions d'habitants avec ses grandes villes Nanjing, Hangzhou et Ningbo, plus les espaces ruraux qu'elle domine. Shanghai est la métropole surplombant le delta du Yangzi qui, domestiqué par le barrage des Trois Gorges, est aujourd'hui un axe majeur du territoire chinois. Le pôle de commandement de Shanghai a ainsi changé d'échelle : il est constitué par un réseau de 160 villes, polarisant cette région, devenue l'une des plus dynamiques et urbanisées au monde, et dotée du plus grand port maritime mondial.

Au Japon, l'aire urbaine de 1.000 km reliant Tokyo à Fukoda rassemble 110 millions d'habitants, soit 80% de la population du Japon concentrée sur 6% du territoire.

En Afrique du Sud, l'axe Johannesbourg-Pretoria, constitue un axe de développement hyper métropolitain en constitution. En Inde, l'aire urbaine de Mumbai s'étend de manière chaotique sur 100 km dans l'axe nord-sud, et 60 km sur l'axe est-ouest, pour une population de 25 millions d'habitants.

À l'heure des tensions majeures entre le gouvernement fédéral américain de Donald Trump et les grandes villes, il n'est pas inutile de se pencher sur l'approche visionnaire du géographe français Jean Gottmann qui a inventé le terme de « mégalopole » en 1961. C'est lui qui a baptisé « BosWash » la région urbaine qui s'étend sur 800 km entre l'agglomération de Boston et celle de Washington DC. Elle englobe Hartford, New York, Philadelphie, ainsi qu'une multitude de villes de plus de 100.000 habitants sur la côte Est des ÉtatsUnis. Connectées tant économiquement que par les moyens de transport et de communication, elles regroupent plus de 70 millions d'habitants.

Considérons aussi la mégalopole californienne de « SanSan », rassemblant plus de 40 millions d'habitants sur les 600 km de San Francisco à San Diego. De manière transnationale, nous avons également l'aire urbaine des Grands Lacs en Amérique du Nord « ChiPitts », de 65 millions d'habitants, regroupant des métropoles américaines (Chicago, Détroit, Pittsburgh) et canadiennes (Montréal, Toronto, Québec, Ottawa).

Les villes-ports, carrefours cosmopolites de nos façades maritimes

Dans notre vieille Europe, nous pouvons citer pour l'anecdote la « banane bleue » ou « dorsale européenne » chère à Roger Brunet et à feu Jacques Chérèque, allant de Londres à Milan. Plus près de nous, nous nous interrogeons sur la portée d'une évolution qui sera inévitable, la naissance d'une hyper métropole de Paris au Havre, ainsi que sur nos relations avec notre ville monde concurrente, la mégalopole de Londres.

Nos façades maritimes, voilà un enjeu de taille planétaire ! Il s'agit de réfléchir au spectre de l'arc territorial atlantique, et à ce que représente une vision métropolitaine méditerranéenne des villes-ports. Partout dans le monde, avec le changement d'échelle, elles possèdent également une présence puissante et particulière. Les villes-ports sont en effet des espaces-mondes, à la fois poumons de la vie économique d'un pays, et centres névralgiques de ses relations avec le monde. Bien souvent porteuses d'une vie trépidante, elles incarnent une importante diversité et sont autant de carrefours cosmopolites, d'économies multiples et de mélanges en tous genres. Elles sont en outre directement exposées aux conséquences du réchauffement climatique, notamment à la montée du niveau des mers. Le dernier rapport du Giec a une fois de plus sonné l'alarme à propos de cette menace qui pèse sur la planète, et appelé à se mobiliser radicalement pour inverser la tendance.

Il est question désormais de bien prendre conscience des conséquences d'une augmentation de quelques degrés seulement de la température du globe sur l'eau, l'alimentation, les écosystèmes ou encore la météo : un grand nombre de villes menacées par la hausse du niveau de la mer, une diminution de la production alimentaire dans toutes les régions du globe, l'extinction d'un grand nombre d'espèces, une intensité accrue des épisodes météorologiques extrêmes, etc. Ce qui exposera une grande partie de la population mondiale à de nouveaux risques majeurs : migrations de population, apparition de nouvelles maladies, diminution des ressources naturelles, événements météorologiques (cyclones, tempêtes...) plus intenses et plus violents, etc.

Développer la transition vers une ville post-carbone

En parallèle, il est indispensable de développer cette autre transition vers une ville post-carbone. Un enjeu capital s'il en est. Cela signifie avant tout trouver de nouveaux modèles de vie et systèmes économiques décentralisés, sobres en énergie et frugaux dans leur consommation de ressources naturelles. Il nous faut aussi absolument changer notre paradigme en termes de gouvernance, de fiscalité, de régulation des marchés, de normes. Enfin et surtout, il nous faut changer les comportements de nos citoyens en leur offrant, grâce au numérique et aux révolutions technologiques, l'accès à de nouveaux usages et services.

À l'heure de la révolution technologique, nous voyons s'ouvrir devant nous une infinité de possibles urbains. La métropole de demain s'invente aujourd'hui, et nous la rêvons tous plus intelligente, plus efficace, plus fluide... Mais seule une métropole qui place le citoyen au centre de ses préoccupations est à même de répondre aux nombreux défis de notre avenir urbain. Elle se construit autour du citoyen, sur un territoire qui lui est propre. En effet, ce qui est vrai à Paris ou à Marseille ne l'est pas forcément à Rio de Janeiro, Sydney, Mumbai ou Lagos. D'où le besoin également de prendre en compte l'identité du citoyen dans son territoire.

Il n'y a pas de modèles de ville, il n'y a que des sources d'inspirations. Plus que jamais les trois leviers que sont l'intelligence urbaine, l'innovation sociale et la révolution numérique sont indispensables pour que les villes-monde demeurent innovantes, créatrices de culture, de valeurs, de richesses et ouvertes aux autres.

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