Tzvetan Todorov, adieu au penseur humaniste

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Dans son dernier ouvrage, Les Insoumis, Tzvetan Todorov a rendu hommage aux femmes et aux hommes qui se sont dressés contre le totalitarisme, la dictature, la manipulation des esprits, la négation du genre humain et le manichéisme : Etty Hillesum, Germaine Tillion, Malcolm X, Nelson Mandela, Boris Pasternak, Alexandre Soljenitsyne, Edward Snowden.
Dans son dernier ouvrage, "Les Insoumis", Tzvetan Todorov a rendu hommage aux femmes et aux hommes qui se sont dressés contre le totalitarisme, la dictature, la manipulation des esprits, la négation du genre humain et le manichéisme : Etty Hillesum, Germaine Tillion, Malcolm X, Nelson Mandela, Boris Pasternak, Alexandre Soljenitsyne, Edward Snowden. (Crédits : Reuters)
Tzvetan Todorov, un grand philosophe humaniste, qui préférait être considéré comme un «historien des idées», vient de s'éteindre à Paris à l'âge de 77 ans.

Sa vie, son parcours, son œuvre, sa démarche «d'observateur engagé», d'homme libre, de penseur de la liberté, son regard sur lui-même et sur les autres, son ouverture vers le monde, sa défense intransigeante de la force des idées pour faire face aux totalitarismes, à la médiocrité, sa croyance profonde dans la qualité de l'humain pour résister face aux obscurantismes, aux extrémismes... tout cela a fait de lui un homme qui a profondément marqué la pensée humaniste.

Lui rendre hommage, c'est aussi faire référence à sa pensée face aux enjeux d'aujourd'hui. En 2012, dans son texte «Les ennemis intimes de la démocratie», il nous rappelait - avec une telle actualité aujourd'hui- que nos sociétés ont engendré ces menaces comme l'ultra-libéralisme et le populisme, qui mettent en danger, de l'intérieur, nos sociétés.

En 2015, dans son ouvrage «Les insoumis» -et hasard du calendrier, réédité ce mois-ci en collection de poche-, il rend hommage à ce à quoi il croyait profondément, à savoir l'incarnation des idées portée par des hommes et des femmes qui ont décidé de résister face aux totalitarismes, à la dictature, à la manipulation des esprits, à la négation du genre humain et au manichéisme : Etty Hillesum, Germaine Tillion, Malcolm X, Nelson Mandela, Boris Pasternak, Alexandre Soljenitsyne, Edward Snowden.

"Les autres vivent en nous, nous vivons dans les autres"

Né en Bulgarie en 1939, il a vécu de l'intérieur le totalitarisme communiste avant d'émigrer en France à l'âge de 24 ans. Naturalisé français en 1973, docteur en psychologie, théoricien de la littérature -fantastique, en particulier-, sémiologue, il a consacré ses travaux à l'humanisme, à l'altérité (son ouvrage "Nous et les autres : la réflexion française sur la diversité"), à la défense de la démocratie et à la diversité des cultures et des idées.

« Après avoir traversé moi-même les frontières, j'ai essayé d'en faciliter les passages à d'autres. Frontières entre pays, langues, cultures... mais aussi entre le banal et l'essentiel, le quotidien et le sublime, la vie matérielle et la vie de l'esprit. »

Le recueil de ses essais écrits entre 1983 et 2008, publiés sous le titre «La signature humaine», explicite cette pensée qui s'est construite en analysant le regard des autres, évidemment colorée par son itinéraire personnel fortement marqué par l'altruisme :

« C'est la seule immortalité qui vaille : les autres vivent en nous, nous vivons dans les autres. »

La mémoire : la pire et la meilleure des choses

Dans ce portrait de la pensée humaniste, face à l'inquiétude et aux menaces de tout ordre au travers l'histoire, il nous montre que la condition humaine, la construction de soi, est faite de rencontres, de croisements, qui permettent de forger une œuvre :

« Je vis sans doute avec la conviction que la condition de l'être humain reste marquée par ses rencontres avec les autres. »

Tzvetan Todorov a forgé le concept de «travail de mémoire» qu'il préférait à celui du «devoir de mémoire» :

«En elle-même, la mémoire n'est pas une bonne ou mauvaise chose. Tout dépend de l'usage que l'on en fait. Les pires crimes ont souvent été justifiés par des appels à la mémoire. Hitler n'a eu de cesse d'utiliser l'humiliation subie par l'Allemagne en 1919 pour justifier son entreprise. »

Nécessité d'un profond renouvellement démocratique

Entre sacralisation et banalisation, le souvenir du passé doit être avant tout la capacité à garder une mémoire vivante pour s'autoriser à agir dans le temps présent, non pas par un esprit de vengeance mais pour continuer à construire une identité collective :

«Reconnaître le droit de la personne humaine à la dignité fait également partie de la conception moderne de la justice, c'est pourquoi aucun rappel du passé ne peut justifier la légalisation de la torture, qui est un déni de dignité... La vie a perdu contre la mort, mais la mémoire gagne dans son combat contre le néant. »

La pensée de Tzvetan Todorov - qui a échappé aux étiquettes - est de toute actualité dans un moment charnière de notre histoire où autoritarismes, populismes, démagogies, menacent de partout avec leur lot d'exclusion, de réflexes identitaires, de rejet de l'autre, de repli sur soi, et aussi de violences de toutes sortes. Il nous mettait en garde contre la montée des extrémismes, et sur l'incapacité des démocraties à trouver une expression humaniste au service d'une identité collective, respectueuse du multiculturalisme et de la diversité. Il nous rappelait l'importance pour notre démocratie de s'être forgée une identité, en Europe, au contact de deux totalitarismes qui l'ont traversée, le communisme et le nazisme, et la nécessité d'un profond renouvellement démocratique face à ce qui est en jeu dans la situation présente des inégalités croissantes :

«C'est une page qui doit être bien lue avant qu'on ne la tourne définitivement.»

Lanceur d'alerte (dévoiement des mots inclus)

Tzvetan Todorov fut ainsi un lanceur d'alerte d'une démocratie qui se dénature quand elle n'est plus en capacité de garantir le pluralisme des pouvoirs, la diversité des cultures et des idées lorsqu'apparaissent et se multiplient des espaces de vie de la société où la présence démocratique se dilue ou n'existe plus. Lanceur d'alerte aussi, concernant l'usage du terme liberté, dont il signale l'abus, par exemple depuis 2011 quand il devient l'étendard des partis xénophobes européens, et dont il considère qu'ils sont un danger pour la démocratie :

"Celle-ci est menacée non pas par ceux qui se présentent ouvertement comme ses ennemis de l'extérieur, mais plutôt de dedans, par des idéologies et des mouvements qui se disent être ses défenseurs."

La pensée profondément humaniste de Tzvetan Todorov est un rempart contre les desseins isolationnistes, protectionnistes et identitaires, qui font de l'immigration et de l'étranger les bouc-émissaires de changements sociétaux et de situation de crises que nous traversons :

"Le mode de vie des Français a changé de manière spectaculaire au cours des cent dernières années, sous la pression de nombreux facteurs, comme le recul de l'agriculture, la montée de l'urbanisation, l'émancipation des femmes, le contrôle des naissances, les révolutions technologiques et l'organisation du travail. Les contacts avec la population étrangère sont à cet égard un facteur plutôt marginal."

Condamnés à réussir -ou à échouer- ensemble

Totalement convaincu que l'altruisme et le regard de l'autre qui anime chacun sont la clé pour comprendre et transformer le monde, terminons cet hommage avec ces mots que Tzvetan Todorov nous lègue pour continuer à faire rayonner une pensée humaniste :

« Nous tous, habitants de la terre, sommes engagés aujourd'hui dans la même aventure, condamnés à réussir ou à échouer ensemble. Même si chaque individu est impuissant devant l'énormité des défis, ceci n'en reste pas moins vrai : l'histoire n'obéit pas à des voies immuables, la Providence ne décide pas de notre destin et l'avenir dépend des volontés humaines.»

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Commentaires
a écrit le 15/02/2017 à 8:55 :
"« C'est la seule immortalité qui vaille : les autres vivent en nous, nous vivons dans les autres. »"

C'est ça.

Merci pour cet hommage, il y a des centaines de personnages du spectacle qui meurent chaque année et n'ont que peu ou pas d'intérêt, là c'était un véritable penseur car humaniste convaincu.

Puis un penseur qui refuse le terme de philosophe est forcément toujours intéressant car on les voit souvent passer à la caisse nos soit disant philosophes, faut voir la camelote qu'on nous vend sous ce terme.

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