Ville et numérique : au-delà de la Data

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L'important n'est pas la data en elle-même ou que les objets soient devenus des objets technologiques, mais bien qu'ils soient devenus des objets sociaux, faisant naître du même coup, à l'échelle mondiale, une culture sociale de l'homme numérique, la data sociale.
L'important n'est pas la data en elle-même ou que les objets soient devenus des objets technologiques, mais bien qu'ils soient devenus des objets sociaux, faisant naître du même coup, à l'échelle mondiale, une culture sociale de l'homme numérique, la data sociale. (Crédits : iStock)
Une ville se définit par sa complexité. A l'image d'un corps humain avec ses milliards de réseaux, de connexions et d'interactions, elle est faite de flux de données en mouvement perpétuel qui dessinent un maillage multiforme. Savoir et comprendre comment ces datas s'organisent permet, à l'ère digitale, d'engendrer de nouveaux usages sociaux pour l'Homo Numericus. Par Carlos Moreno, spécialiste de la ville intelligente et humaine

Raréfaction des ressources, réchauffement climatique, explosion démographique, concentration urbaine, augmentation du nombre de mégapoles, bouleversement des grands équilibres économiques mondiaux... L'ampleur des enjeux liés au phénomène urbain auxquels notre génération et celles qui vont suivre vont devoir faire face n'est plus à démontrer. A l'heure où nombre d'acteurs mettent en avant la Smart City ou ville intelligente comme une réponse possible à ce problème d'importance cruciale, il paraît opportun de rappeler ce qu'est une ville, et de s'interroger sur les immenses possibilités que la technologie, notamment numérique, ouvre pour elle aujourd'hui.

La ville constitue un sujet majeur dans notre monde actuel, un monde urbanisé et en pleine mutation. Néanmoins, lorsqu'on se tourne vers la réalité, force est de constater, que la Ville dans l'absolu n'existe pas, car elle s'efface au profit des villes, qui du nord au sud et de l'est à l'ouest de notre vaste planète, naissent, croissent, se transforment et même meurent. Le point de départ essentiel de toute réflexion sur la ville doit ainsi se situer dans la reconnaissance du fait que chaque ville possède une histoire et un territoire qui lui sont propres, qui forgent son identité et en font une entité unique.

Ville et sciences de la complexité

Autre caractéristique essentielle de la ville qu'il faut souligner, sa complexité.  La ville est une agrégation d'êtres humains dont les besoins vitaux, d'épanouissement et de développement se croisent de multiples manières. D'une part, elle doit satisfaire ses besoins pour croître : toute ville a pour fonction de satisfaire les besoins vitaux de ses habitants et leur quête de bien-être. D'autre part, elle est soumise à un certain nombre d'aléas qui la rende fragile : tempêtes, pannes, incendies, attentats, épidémies etc. La ville doit donc être résiliente, c'est-à-dire être capable de surmonter ces aléas.

D'où la nécessité d'adopter, pour penser la ville, une approche par les sciences de la complexité. Pour comprendre la réalité profonde de phénomènes de notre vie courante aussi variés que les mouvements de populations, les approvisionnements énergétiques, la gestion des flux en matières premières, le transport et la circulation, les impacts du changement climatique, des catastrophes naturelles, les situations de crise de tout type etc., il est ainsi nécessaire d'étudier et de comprendre les interactions, interconnexions et réseaux entre les diverses entités.

Le numérique, un rôle majeur dans la gestion des flux

Dans une ville, il existe en effet une multiplicité de besoins, d'usages, de services, de flux : l'alimentation, l'habitat, l'environnement, l'éducation, la culture, les transports, la santé, la sécurité, l'énergie, les déchets, la communication etc. Les modéliser, les analyser, les comprendre dans une dynamique transverse conduit à une autre manière de concevoir des solutions pour la ville. Dans cette démarche de transformation et d'action, le numérique joue un rôle majeur.  S'il est essentiel de se démarquer de toute approche technocentriste pour penser la ville dans toute sa complexité, il nous faut néanmoins souligner avec force le rôle que la technologie sera amené à jouer, et joue déjà au sein des villes du 21e siècle.

Le 21e siècle fait vivre à l'humanité pour la première fois, quatre révolutions technologiques majeures en simultané : numérique, biosystémique, robotique et nanotechnologique. Ces révolutions font naître de nouveaux enjeux auxquels il est aujourd'hui crucial de réfléchir. La révolution numérique, notamment, est en train de modifier profondément le phénomène urbain de par le monde. Cette dimension nous amène ainsi à ajouter un nouvel élément qui qualifie la ville du 21e siècle, l'ubiquité ou la capacité à bénéficier d'une connexion technologique à tout moment, en tout lieu, en permanence.

Citoyens ubi, mobi et hyper connectés

Un véritable maillage capillaire planétaire est en train de prendre vie, reposant sur l'usage des « smart devices » par des citoyens ubi, mobi et hyper connectés. C'est aussi une masse de données en mouvement constant qui se présente à nous. La ville elle-même est façonnée par cette révolution. La technologie est ainsi, incontestablement, un levier de transformation des vies humaines. Mais s'il est important de souligner ces faits, ils ne suffisent cependant pas à expliquer ce qui fait la spécificité de la révolution ubiquitaire. L'important n'est pas la data en elle-même ou que les objets soient devenus des objets technologiques, mais bien qu'ils soient devenus des objets sociaux, faisant naître du même coup, à l'échelle mondiale, une culture sociale de l'homme numérique, la data sociale. Les objets du 21e siècle intègrent ainsi 3 composantes : technique, de savoir-faire et sociale. Cette hybridation entre le monde physique, social, et le monde numérique, nous offre de nouvelles et puissantes capacités d'action quotidienne. Elle porte également en elle un potentiel énorme de transformation de la vie urbaine, puisqu'elle permet de partir du monde physique pour le réinventer, par le biais du monde numérique et de l'usage social qui en est fait, en proposant des usages et des services entièrement nouveaux.

Réinvention des usages par l'hybridation

Ainsi les usages sont aujourd'hui réinventés par l'hybridation. Il convient en outre de souligner le rôle que jouent les plateformes dans ce processus d'hybridation. Les plateformes sont des systèmes qui permettent d'agréger, d'enrichir, de récréer, de contextualiser des informations, mais c'est surtout par leur biais que les usages et les fonctionnalités peuvent être repensés et incarnés. Véritables espaces d'agrégation et de rencontres dans lesquels convergent les mondes physiques, numériques et sociaux, les plateformes sont des lieux où l'on appréhende autrement les usages. A travers les plateformes dédiées à la mobilité en ville par exemple, la voiture n'est plus pensée comme un objet propre, mais comme une fonctionnalité, parmi d'autres, pour se déplacer. Les plateformes font ainsi naître une culture de l'aller-retour indispensable entre la vie sociale et le monde physique par le biais du monde numérique, l'hybridation permettant d'augmenter les possibilités, et l'immersion sociale de les concrétiser.

Ce qui fera de la ville de demain une ville vivante

Transports à la demande, auto-partage, mobilité multimodale, énergies décentralisées, valorisation du patrimoine, espaces publics urbains de convivialité, santé publique personnalisée, meilleure qualité de vie pour le troisième et le quatrième âge, éducation de masse en ligne, espaces ouverts de culture, d'art et de loisirs, démocratie participative sous des systèmes de gouvernance ouverts, systèmes d'information collaboratifs... : voilà quelques exemples de services qui sont en train de naître aujourd'hui, et qui feront la ville de demain une ville vivante, combinant l'intelligence urbaine, l'inclusion sociale et l'innovation technologique. Des exemples dans lesquels l'ubiquité offre au citoyen de nouveaux espaces de vie, pour que l'espace urbain lui apporte de meilleures conditions de vie, en accord avec une véritable politique du bien public, de bien commun, dont la data doit être l'un de ses piliers.

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Commentaires
a écrit le 21/10/2017 à 13:08 :
Le numérique n’apportera une valeur ajoutée qu’à condition qu’on ne lui demande de compenser d’autres problèmes disons plus structurels, de conception ou d’adéquation.

On peut rappeler de la vitesse à la quelle les concepts de villes dortoir ont dégénéré, alors que sur le papier tout allait être pour le mieux dans le meilleur des mondes.

On aura beau rajouter une couche de fibre optique dans immeubles délabrés ou mal conçus, cela ne résoudra pas le problème de cadre de vie des habitants. Les datas peuvent s’inscrire dans la mobilité, la communication, le commerce et autres flux, mais certainement pas s’y substituer. Sauf à virtualiser la vie des habitants, ce qui n’a rien à avoir avec du social et relève plutôt des artifices.

Cela n’empêche pas d’agir et d’essayer de concevoir l’agglomération idéale (le terme me parait plus adapté puisqu’on agglomère, plutôt que ville) et qu’il est important de trouver les proportions justes entre espace de vie, de travail, de culture, de commerce, de génération, …
Homo Numericus est avant tout un Homo sapiens et puisque on a à faire à des êtres humains le social joue un rôle prépondérant. (un animal social, d’après Aristote).
Pour le social qui renvoie à la société, mieux vaut faire confiance aux sociologues plutôt qu’aux experts en codage, en langages objet et autres algorithmes (utiles par ailleurs).
Pour avoir confirmation je propose à chacun de comparer un ouvrage d’Edgar Morin « penseur de la complexité », avec un livre sur l’UML, java ou autre. Les deux catégories sont complexes, mais l’un tend à prôner la pensée globale, l’humanisme, la conscience, etc… l’autre à les simplifier pour les rendre prévisibles et programmables.

Après, on peut toujours discuter de l’intérêt des outils et de leur bon usage.

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