Les villes intelligentes : vers un modèle à la française ?

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In fine, qui utilisera la ville intelligente ? Celle-ci représentera-telle un progrès social en faveur d'une « e-démocratie » globale ou un amas d'outils réservé à une élite « numérique » ?
In fine, qui utilisera la ville intelligente ? Celle-ci représentera-telle un progrès social en faveur d'une « e-démocratie » globale ou un amas d'outils réservé à une élite « numérique » ? (Crédits : Reuters)
Le retour d'expérience issu des programmes de Smart City menés dans de nombreuses métropoles devrait permettre de clarifier progressivement les schémas organisationnels et de gouvernance les plus adaptés et confirmer les modèles économiques viables. Par Philippe Rambal, EY, associé.

Le concept de ville intelligente renvoie à des réalités et priorités multiples, variant d'une société à l'autre. Si, en Europe, la smart city est spontanément perçue comme une ville « connectée » ou « verte », dans les pays émergents, l'intelligence d'une ville se mesure avant tout à ses infrastructures de transport, d'énergie et d'eau courante. Pourtant, face à l'explosion de la population urbaine dans les économies à croissance rapide, cette réalité est rapidement appelée à évoluer, pour voir la ville « connectée », « numérique » ou « verte » s'inscrire au coeur des enjeux de développement. En témoigne aujourd'hui le programme « 100 Smart Cities » engagé en Inde. Et il s'agit d'une tendance de fond : partout dans le monde fleurissent les initiatives pour imaginer et développer la ville de demain. La France souhaite s'inscrire d'une seule voix au coeur de ces débats.

Selon un sondage de l'Observatoire des politiques publiques, réalisé par l'Ifop pour EY et Acteurs publics en septembre 2015, le développement numérique constitue un enjeu central pour la ville de demain. Près de huit Français sur dix jugent important ou prioritaire le développement numérique des villes. La réduction de la dépense publique et l'amélioration de la sécurité arrivent en tête des priorités assignées aux « villes intelligentes ». Mais les Français interrogés mettent également l'accent sur la dimension écologique de la smart city, 26 % d'entre eux jugeant que l'un des enjeux principaux de la ville intelligente reste la diminution de la consommation énergétique.

Les programmes de smart city sont des projets complexes qui doivent être pensés autour de grandes thématiques : le développement économique et les nouveaux écosystèmes de startup, le développement de la mobilité des citoyens, les projets innovants dans le secteur de l'énergie pour soutenir le développement durable, et les e-services pour développer l'e-administration. Une vision séduisante du futur certes, axée autour des technologies de l'information qui optimisent et pilotent les infrastructures et les services publics, mais qui ne doit pas en omettre les acteurs principaux, ses habitants.

Cinq piliers sur lesquels bâtir la "Smart City"

Dans le déploiement des programmes de smart city, force est de constater qu'aucune entreprise n'est à même de fournir l'intégralité des prestations attendues, allant des travaux de construction à la fourniture d'applications mobiles destinées aux usagers. Pour relever efficacement les défis de ce marché de la ville intelligente, les entreprises adoptent des stratégies de partenariats. Nous voyons de plus en plus d'acteurs du BTP, des services à l'énergie, du transport, des équipementiers, de l'informatique ou des télécoms allier leurs forces. Élus et représentants des collectivités, services de la ville, représentants du milieu universitaire et de la recherche, urbanistes ont tous un rôle à jouer. Sans oublier d'impliquer les citoyens euxmêmes au coeur de la démarche.

Cette mutualisation facilite l'instauration des standards et l'industrialisation des projets afin d'en optimiser le retour sur investissement. Ainsi, les projets de smart city ne seraient pas le seul privilège des grandes métropoles.

Si ces différentes formes de coconstruction sont, de l'avis de tous, indispensables, elles ne sont cependant pas aisées à mettre en application, car elles soulèvent de multiples questions en termes d'organisation, de gouvernance et de partage de la valeur. Faut-il un guichet unique pour interagir avec la ville ? Quelle entreprise du groupement est la plus légitime pour assurer le rôle d'intégrateur selon les projets ? Qui est le propriétaire de la donnée collectée et comment assurer sa potentielle monétisation ? Qui doit assurer le financement de ces projets et à quelle hauteur ? Comment doit s'organiser le partage des bénéfices ? Le retour d'expérience issu des projets menés dans de nombreuses métropoles devrait permettre de clarifier progressivement ces questions, définir les schémas organisationnels et de gouvernance les plus adaptés et confirmer les modèles économiques viables.

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Pilier 1 - Développement économique : soutenir un écosystème favorable aux initiatives de la smart city

Dans un contexte économique contraignant, l'écosystème idéal des smart cities, réunissant dans un même élan startups innovantes, grands groupes, TPE-PME et services publics, a de quoi tenter les collectivités. Pour devenir « smart-friendly » et créer cet écosystème vertueux d'innovation et d'opportunités technologiques et économiques, la ville doit être capable d'en regrouper les acteurs essentiels. Et la France n'est pas en reste en ce qui concerne l'écosystème d'entreprises innovantes. En impulsant des dispositifs de soutien à l'économie numérique tels que la labellisation French Tech dans 13 métropoles françaises, ou encore la création d'un volet « innovation urbaine » au titre du Programme d'investissements d'avenir (PIA), l'État semble avoir désormais pris la pleine mesure de l'enjeu du développement des smart cities, rompant avec les stratégies inefficaces de saupoudrage des crédits. Dans le même esprit, la création de la mission Étalab a permis d'ouvrir d'un portail de données publiques qui réunit progressivement l'ensemble des acteurs publics, y compris territoriaux - chose que précisément l'initiative locale, non standardisée, n'avait pas permis de faire naître.

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Pilier 2 - Transports et énergies : des sources d'économies

Les villes à la plus haute densité urbaine s'orientent plus facilement vers une réponse connectée aux problématiques de transports : meilleure gestion des flux du trafic urbain, recours aux transports en commun, multimodalité. Par exemple, les données de trafic en temps réel permettent d'optimiser les flux et la gestion des infrastructures, d'améliorer l'expérience de l'utilisateur, et finalement de rendre les transports plus fiables. Les effets sont multiples, à la fois en termes de bien-être, de réduction de la pollution, de qualité de vie, et de baisse des coûts. Pour l'usager, la ville intelligente est également celle qui se consacre à des transports simplifiés, comme des voitures électriques ultra-compactes ou des modes de transport doux : 78 % des villes étudiées proposent en ce sens au moins trois dispositifs de transports respectueux de l'environnement. L'usager est incité à dépasser son statut d'utilisateur passif et à s'approprier en tant qu'acteur responsable de son mode et son temps de transport.

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Pilier 3 - La ville intelligente est une ville « durable »

Les villes sont également incitées à devenir « environnement-compatibles » à travers des projets promouvant des modèles énergétiques nouveaux comme les éco-quartiers : plus de 90 % des grandes villes françaises ont déjà engagé de telles démarches. En permettant un meilleur suivi des consommations et des besoins, la smart city est un formidable vecteur du développement durable. Aménageur bienveillant à l'égard de l'environnement, la ville intelligente idéale veille également aux dépenses énergétiques de ses infrastructures.

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Pilier 4 - Une ville connectée à ses administrés

Les administrations publiques participentelles de la ville intelligente ? Adieu guichets, files d'attentes et formulaires abscons : pour Nice, Rouen ou encore Le Havre, l'avenir du service public est dématérialisé. À l'instar de l'administration centrale et des impôts en ligne, un grand nombre de communes proposent désormais leurs services en ligne sous le nom des « e-démarches ». Depuis l'obtention d'un certificat de naissance jusqu'au paiement de la crèche ou des transports scolaires, les citoyens sont incités à déposer et traiter leur demande en minimisant les déplacements. Il existe même un service minimum : en effet, 100 % des villes étudiées proposent à leurs habitants des actes d'état civil en ligne et 83 % leur permettent de gérer leur « compte famille », où l'on retrouve les inscriptions des enfants aux activités culturelles, la possibilité de paiement en ligne...

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Pilier 5 - La ville intelligente, instrument de démocratie locale

Une ville intelligente est à l'écoute de ses citoyens : en promouvant la collaboration, les villes adoptent les grands principes numériques d'innovation ouverte, de transparence et, pour 20 % d'entre elles, de participation directe à la gestion de la ville à l'échelle quotidienne. À l'appel de la métropole, des développeurs se saisissent de données, les croisent et en élaborent des applications, se voulant accessibles à tous.

Les acteurs publics comme privés trouvent là le moyen de répondre aux besoins de transition numérique, de renouvellement des infrastructures, de gain de temps et de moyens, à travers l'usage des mégadonnées. Et pourtant, in fine, qui utilisera la ville intelligente ? Celle-ci représentera-telle un progrès social en faveur d'une « e-démocratie » globale ou un amas d'outils réservé à une élite « numérique » ? Si les pouvoirs publics, certains acteurs privés ayant ciblé un marché, et les habitants semblent accepter avec enthousiasme ces nouvelles fonctionnalités de l'expérience urbaine, la ville intelligente pose néanmoins des questions d'égalité dont les collectivités sont obligées de se saisir.

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE RAMBAL
(Propos recueillis par Laurent Lequien)

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Un élan mondial

Véritable enjeu de développement, les villes intelligentes ne se ressemblent pas. Dans certains pays, comme en Égypte ou en Corée, des smart cities sont créées ex nihilo. Elles engendrent des investissements colossaux. C'est le cas de Songdo, en Corée du Sud, première ville développée de manière 100 % intelligente.

Pour un coût de 35 milliards de dollars, elle constitue une opération privée répondant aux critères de durabilité, d'innovations technologiques et de développement durable.

En Inde, le programme 100 Smart Cities du gouvernement améliore l'attractivité du pays pour les investisseurs étrangers. Et en Chine, des projets d'éco-cités voient le jour. C'est le cas à Wuhan, capitale de la Chine centrale.

Un projet franco-chinois a pour ambition de créer un pôle d'attractivité international à forte visibilité. Il est porté par des services innovants à forte valeur ajoutée et cherche à dépasser la performance écologique, tout en plaçant le citoyen au coeur du développement. Comment tout cela se traduirait-il ? Le partenariat franco-chinois doit permettre de mettre en avant des équipements et services intelligents.

Ce nouveau modèle urbain a pour objectif de valoriser des projets innovants qui protègent la biodiversité, limitent au maximum l'utilisation d'énergie fossile et revalorisent les déchets. (P. R.)

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Indice de maturité des « smart cities » en France

Analyse par EY des démarches en ligne proposées par les 41 plus grandes villes de France.

ans le cadre de notre analyse, nous avons cherché à connaître le niveau de services proposés en ligne par nos villes françaises. Nous avons ainsi choisi d'étudier les 41 premières agglomérations de France, en termes de population, c'est-à-dire celles de plus de 100.000 habitants. L'objectif global était d'évaluer l'empreinte numérique des villes, en passant par les éléments qu'elles mettent à disposition librement sur le Web. Les données des sites Internet des villes et des Établissement publics de coopération intercommunale (EPCI) correspondants ont été croisées pour recenser les démarches en ligne proposées. Des démarches « smart » ont été ciblées et recensées pour compléter cette recherche.

RÉPARTITION DES ÉCO-QUARTIERS

L'objectif était d'évaluer le stade d'avancement des éco-quartiers : étude, projet, construction.

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RÉPARTITION DES VILLES PAR LE NOMBRE DE DÉMARCHES DE MOBILITÉ DOUCE

Plus des trois quarts des 41 premières villes françaises ont mis en place au moins trois démarches de mobilité douce.

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MISE EN PLACE DE DÉMARCHES ORIENTÉES DÉVELOPPEMENT DURABLE

Des démarches « smart » orientées développement durable, répondant aux objectifs des villes intelligentes, sont de plus en plus mises en place par les villes. L'un des axes de développement les plus porteurs est la mise en place de projets Smart Grids.

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EXISTENCE ET MISE À DISPOSITION D'UN PORTAIL DE DONNÉES OUVERTES AUX CITOYENS

31% des 41 plus grandes villes de France mettent à la disposition de leurs citoyens un portail de données ouvertes.

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PARTICIPATION CITOYENNE

16% des villes étudiées proposent, directement en ligne, des démarches de participation à la gestion de la ville.

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