Au colloque de l’Arcep, Bouygues Telecom et Free à couteaux tirés

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« Lorsque l’on aura un parc de boxes Android sur la France entière ce sera Google qui pourra décider, depuis Mountain View, de la VOD qui peut être distribuée et des programmes qu’il souhaite mettre en avant » a mis en garde Maxime Lombardini, le directeur général d’Iliad-Free.
« Lorsque l’on aura un parc de boxes Android sur la France entière ce sera Google qui pourra décider, depuis Mountain View, de la VOD qui peut être distribuée et des programmes qu’il souhaite mettre en avant » a mis en garde Maxime Lombardini, le directeur général d’Iliad-Free. (Crédits : Reuters)
Sous la virulence, l'intelligence et la franchise des débats a fait forte impression. Les géants de l’Internet étaient au cœur des débats organisés par le gendarme des télécoms hier lors de son grand raout annuel. Mais aussi l’avenir du régulateur lui-même et la guerre commerciale qui fait toujours rage entre Free et Bouygues Telecom, notamment. Décryptage des points à retenir.

 Trois semaines après l'arrivée fracassante de Netflix en France, la polémique fait rage sur les questions de partage de la valeur entre opérateurs télécoms et géants de l'Internet, comme l'ont illustré les débats du colloque annuel de l'ARCEP, le régulateur des télécoms, hier. Mais les discussions restent animées sur la bataille commerciale plus franco-française.

« Le quadruple-play a un impact anticoncurrentiel »

 C'est Didier Casas, le secrétaire général de Bouygues Telecom, l'opérateur qui a inventé qui a le « quadruple-play » avec son forfait Ideo en 2009, qui a lancé cette charge contre les offres couplées fixe-mobile.

 « Il faudrait que l'on reparle sérieusement de l'impact très anti-concurrentiel que les offres quadruple-play sont susceptibles d'avoir sur le marché des télécoms, par des mécanismes de subvention croisée entre les deux marchés qui conduisent dans des stratégies de prédation à lessiver un des deux segments de marché au bénéfice de l'autre. »

Ce à quoi Free a rétorqué peu après, par la voix de Maxime Lombardini, le directeur général d'Iliad, intervenant dans une autre table ronde :

« Si la France est en avance sur la convergence, c'est que les trois opérateurs historiques du mobile et un en particulier a tenté d'utiliser le quadruple-play pour exclure celui qui était uniquement un acteur du fixe. En 2009, un acteur a lancé le 4play en se disant que le meilleur moyen de garder les prix du mobile élevés était de faire une remise sur l'ensemble fixe + mobile. Après, c'est le jeu concurrentiel, les autres opérateurs ont fait la même chose. C'était une de nos motivations dans l'obtention de la 4e licence : l'acteur « fixe-only » avait une marge de manœuvre commerciale limitée. »

Plusieurs acteurs ont souligné en coulisse que la fusion SFR-Numericable risque de poser la question de façon plus aigue, le câblo-opérateur pouvant pratiquer des offres couplées très haut débit/mobile aux tarifs difficiles à répliquer.

« Free ne se couche pas devant Netflix et ne donne pas sa box à Google »

Autre passe d'armes à distance entre Free et Bouygues Telecom sur les relations entre les opérateurs et les géants du Net, souvent appelés dans le jargon télécom les « over-the-top » ou "OTT" parce que leurs services sont proposés « au-dessus » du réseau, par contournement du fournisseur d'accès Internet. Et en particulier avec le groupe américain de vidéo à la demande par abonnement Netflix.

Bouygues Telecom qui a été le premier opérateur à annoncer l'arrivée de Netflix sur ses boxes, a justifié son choix, tout en indiquant qu'il n'allait « pas se limiter à Netflix » mais avait d'autres partenariats du même genre en réserve.

« Essaie-t-on d'essuyer la marée avec une serpillière, de lutter contre la mer ou bien de nouer des partenariats intelligents avec ces « over-the-top », qui sont nativement convergents ? » a lancé Didier Casas, ajoutant « notre rôle d'opérateur est de donner l'accès à nos clients à ces nouveaux contenus et usages » délinéarisés (VOD, YouTube, TV de rattrapage etc).

Interrogé sur les raisons du refus de Free d'intégrer Netflix, Maxime Lombardini s'est défendu en fustigeant l'attitude de ses concurrents.

« Free a juste décidé de ne pas se coucher tout de suite devant Netflix, le grand Américain qui arrivait avec un épouvantail. Reprendre Netflix aux conditions de Netflix, cela ne nous paraît pas une bonne idée. C'est dommage de donner accès sans réserve, sans négociation à une plateforme américaine juste parce qu'il y a eu beaucoup de presse alors que le contenu n'est pas très fort objectivement. »

Vincent Maulay, analyste financier chez Oddo Securities, a souligné qu'il peut être « pertinent pour un opérateur de prendre 30% d'un abonnement musical à 10 euros comme Spotify soit 3 euros par mois versus Netflix où d'aucuns parlent d'à peu près 10% d'un ARPU à 8 euros et qui vient en plus cannibaliser l'ARPU de la VOD : la logique n'est plus la même » en termes de captation de valeur et de modèle économique.

Mais le dirigeant de Free a poussé la démonstration un cran plus loin, en faisant un parallèle entre « ce qui se passe aujourd'hui avec Netflix, et dans un autre domaine avec les boxes Android », ces décodeurs TV tournant sous le système d'exploitation de Google, que viennent de lancer, de façon encore assez confidentielle, SFR et Bouygues Telecom, les premiers opérateurs à le faire dans le monde.

« Jusque là, les opérateurs contrôlaient leur box, décidaient ce qu'ils mettaient en tête de la page d'accueil, demain lorsque l'on aura un parc Android sur la France entière ce sera Google qui pourra décider, depuis Mountain View, de la VOD qui peut être distribuée et des programmes qu'il souhaite mettre en avant » a mis en garde Maxime Lombardini, invitant le secteur à ne pas minimiser la menace potentielle. « Nous avons un vrai savoir-faire logiciel en France. Il serait dommage d'ouvrir l'accès à la Box comme cela ; parce qu'Android cela veut dire que, quand vous allumerez votre box, vous commencerez par remplir un formulaire Google dans lequel vous donnez vos coordonnées, cela veut dire que votre abonné disparaît un peu » a-t-il fait valoir.

 > revoir en vidéo les tables rondes du colloque

« Transparence » de la nomination du prochain président de l'Arcep

Alors que le mandat du président du gendarme des télécoms, Jean-Ludovic Silicani, non renouvelable, s'achève le 3 janvier, et que les rumeurs vont bon train sur son éventuel successeur, la secrétaire d'Etat au Numérique Axelle Lemaire a soulevé le sujet.

« Je souhaite que la nomination du prochain président de l'ARCEP soit le fruit d'un processus public et transparent » a déclaré la ministre à la tribune en ouverture du colloque.

Public et transparent ? Séduisante dans son principe, la méthode n'a pas été précisée, laissant perplexes de nombreux acteurs, jusque dans l'institution. Comité de sélection ? Auditions de tous les candidats ? Candidatures en ligne ? L'exécutif souhaite que le processus soit plus ouvert et que les candidats défendent leur vision de la mission à accomplir. Mais la désignation demeurera un des pouvoirs régaliens du président de la République, souligne l'entourage de la secrétaire d'Etat. Le président de cette autorité administrative indépendante est nommé par le chef de l'Etat, sur proposition du Premier ministre et après avis des commissions parlementaires compétentes.

« C'était une façon d'affirmer publiquement qu'il y aurait bien un successeur à la tête de l'ARCEP» analyse un bon connaisseur du dossier. En effet, une semaine plus tôt, le président de la République s'était rendu au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) où il a jugé nécessaire « l'intégration » des régulations de l'audiovisuel et des télécoms. De quoi relancer le serpent de mer de la fusion ARCEP-CSA et la rumeur de la nomination d'Olivier Schrameck, l'actuel président du CSA, très proche de Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire général de l'Elysée. Axelle Lemaire et Emmanuel Macron, le ministre de l'Economie, et Fleur Pelleri, la ministre de la Culture et de la Communication, doivent remettre rapidement des propositions sur le sujet.

> Lire aussi l'interview de Jean-Ludovic Silicani sur la convergence des régulations

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Commentaires
a écrit le 11/10/2014 à 17:34 :
Bouygues Telecom semble être un mauvais perdant, ils avaient pourtant de sacrées bonnes cartes en main, mais leur priorité étaient aux profits (pour près de 40% des résultats de la maison mère).
a écrit le 11/10/2014 à 9:34 :
Je pense qu'effectivement, il est dangereux pour les opérateurs de passer sous des box Android. Il aurait été souhaitable que la France arrive à exporter son modèle de box dans le monde. Mais visiblement, on n'en est pas capable. Et quand un gros de l'internet débarque des US, on a du mal à lutter et on risque de perdre en quelques années tout ce qui a été construit en 10 ans... dommage.
Réponse de le 11/10/2014 à 10:02 :
Il n'existe pas de modèle standard de box française, chaque opérateur ayant son propre système propriétaire (sauf SFR et Bouygues sur leurs dernières box, donc). Par contre Free ayant pour objectif de pénétrer le marché américain on peut s'attendre à ce qu'ils veuillent révolutionner l'accès à Internet aux US en leur proposant pour la première fois ce système de box all-in-one.
a écrit le 10/10/2014 à 18:19 :
Pour les box sous Android les opérateurs devront ils passer des accords de licence avec Microsoft comme le font des fabricants de smartphones et tablettes (Samsung, HTC etc.).
Réponse de le 11/10/2014 à 9:59 :
Je n'ai pas compris le sens de votre question. Android c'est Google donc rien à voir avec Microsoft.
Réponse de le 11/10/2014 à 9:59 :
Je n'ai pas compris le sens de votre question. Android c'est Google donc rien à voir avec Microsoft.
Réponse de le 11/10/2014 à 20:28 :
C'est simple Android exploite des technologies brevetées par Microsoft, et donc les constructeurs doivent payer des royalties

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