Après leur mariage raté, Orange et Bouygues entretiennent l'idée d'une consolidation

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Martin Bouygues (à gauche) et Stéphane Richard, les chefs de file de Bouygues et Orange.
Martin Bouygues (à gauche) et Stéphane Richard, les chefs de file de Bouygues et Orange. (Crédits : Reuters)
Lors de la présentation de leurs résultats 2016, ce jeudi, les deux opérateurs télécoms ont levé un bout de voile sur leurs perspectives concernant la consolidation du secteur, la convergence avec les médias et l’avenir de leurs dirigeants.

Ce jeudi, Bouygues Telecom et Orange ont chacun dévoilé leurs résultats de l'année dernière. Sur ce front, les deux acteurs se sont globalement félicités d'avoir atteints leurs objectifs respectifs. Chez Bouygues Telecom, l'exercice 2016 a été marqué par un retour aux bénéfices, à hauteur de 83 millions d'euros, contre une perte de 59 millions en 2015. De quoi réjouir Martin Bouygues, pour qui ces chiffres « confirment la pertinence des choix stratégiques » de l'opérateur. Quand bien même, il y a peu, il était considéré comme l'homme malade des télécoms françaises, et a bien failli se vendre à Orange au printemps dernier.

L'opérateur historique a affiché la même satisfaction. L'an dernier, ses ventes et son Ebitda ont progressé respectivement de 1,7% à près de 41 milliards d'euros, et de 2,1% à près de 12,7 milliards d'euros. Un combo dont s'est félicité Ramon Fernandez, le directeur financier du groupe. « Il s'agit de la première hausse concomitante de notre chiffre d'affaires et de notre Ebitda sur une année depuis 2008 », a-t-il souligné.

Unis dans les auto-louanges, les deux opérateurs ont en revanche affiché des perspectives différentes concernant les grands dossiers qui agitent le secteur. A savoir la consolidation, la convergence avec les médias, ou l'avenir de leurs dirigeants.

  • La consolidation : entre amour et ambiguïté

Plus de dix mois après l'échec du mariage entre Orange et Bouygues Telecom, les deux groupes pourraient-ils retenter l'expérience? Pour Stéphane Richard, le PDG de l'opérateur historique, s'il n'y a « pas d'opération en vue », le sujet « pourrait revenir ». Pourquoi ? « Parce que les raisons qui ont poussé les opérateurs à discuter ensemble d'une consolidation existent encore », souligne le leader du numéro un des télécoms. Parmi elles, on retrouve notamment « le besoin crucial d'investir dans les réseaux du futur, c'est-à-dire la fibre, la 4G et la 5G », dit-il.

En outre, le PDG considère qu'« on n'est pas revenu à une forme de sérénité, d'optimisation » sur le marché. Il en veut pour preuve les dégriffes incessantes des opérateurs, qui luttent pour préserver leurs parts de marché. « Je rappelle quand même qu'en 2016, il y a eu 320 jours de promotions chez SFR, onze mois sur douze de promotions chez Bouygues, et cinq ventes privées massives chez Iliad », égrène-t-il. En résumé, si Stéphane Richard juge que « le marché français peut fonctionner à quatre », celui-ci « fonctionnerait mieux à trois ».

« Je pense que l'épisode boucherie se termine »

A ce sujet, Martin Bouygues s'est montré ambigu. Le président du groupe Bouygues « confirme qu'il n'y a pas de discussions en cours ». Mais il refuse de se projeter à plus long terme. Interrogé sur d'éventuelles rencontres entre opérateurs pour parler mariage, il a botté en touche, ne répondant pas clairement à la question :

« Je ne suis pas d'un tempérament très mondain, a-t-il raconté. J'ai croisé Stéphane Richard, toujours avec plaisir, deux ou trois fois. J'ai aussi rencontré Patrick Drahi [propriétaire de SFR, Ndlr] deux ou trois fois dans ma vie. Xavier Niel [patron de Free], je l'ai vu deux fois dans ma vie. Donc voilà, je ne passe pas mon temps à ça... Et je vous rappelle que nos perspectives, c'est nos clients, nos collaborateurs et nos actionnaires. Et ce dans ce sens-là. »

Une manière de rester fidèle, officiellement du moins, à sa stratégie de cavalier seul. Car d'après lui, le marché se porte mieux. « Je pense que l'épisode boucherie se termine », a souligné Martin Bouygues, en faisant référence à la dégringolade du secteur après l'arrivée de Free Mobile, en 2012. « Je pense qu'on sort de cette phase », a-t-il renchéri, affirmant que dorénavant, Bouygues Telecom sera un acteur « agressif » dans le très haut débit fixe. Un créneau où il demeure toutefois très en retard vis-à-vis de ses concurrents.

  • La convergence avec les médias : entre attention et méfiance

Ce jeudi, Stéphane Richard a confirmé son intérêt pour une « coopération » avec Canal+ pour sécuriser des contenus. « On est attentif à la situation », a-t-il indiqué, refusant de s'épancher sur les « discussions confidentielles » du moment. Au passage, le PDG a une fois encore pris le parti d'une posture défensive, visant à garantir à ses clients des contenus premiums pour éviter qu'ils ne partent à la concurrence. Il a notamment fait référence à SFR, qui fait montre d'un appétit féroce en matière de droits sportifs. « D'autres acteurs ont des stratégies très agressives dans ce domaine », a-t-il constaté. Toutefois, Stéphane Richard a indiqué que les médias ne rentraient pas dans sa stratégie de diversification. « Nous n'avons pas vocation à devenir un groupe de télévision », a-t-il insisté.

A ce sujet, Martin Bouygues s'est montré, c'est peu dire, très circonspect. Le propriétaire de Bouygues Telecom et de TF1 a affirmé que les équipes des deux filiales travaillent « depuis plus de 20 ans [sur] des opérations en commun ». Avant de se montrer « très, très, très prudent » en matière d'intégration verticale. Ce modèle, à l'en croire, peut s'avérer « extrêmement dangereux ». Pour lui, si deux métiers se retrouvent avec « des obligations réciproques », le risque est grand de « briser la relation fondamentale entre les entrepreneurs et leurs clients ». Par exemple, si TF1 devait se muer en simple aimant à abonnés pour Bouygues Telecom, cela pourrait détourner la chaîne de son objectif premier, « qui est d'offrir les meilleurs programmes possibles » à ses fidèles. Ce qui provoquerait, dans cette hypothèse, sa perte au bout d'un certain temps.

  • Succession : les paris sont ouverts

Chez Orange, la succession de Stéphane Richard, qui achèvera son second mandat de cinq ans en 2018, fait déjà débat. Jeudi, l'intéressé a eu beau jeu d'indiquer que cette question « n'était pas à l'ordre du jour ». Néanmoins, il a affiché son attachement à son poste. « J'aime profondément ce que je fais », a lancé le PDG d'Orange. Avant d'estimer qu'il bénéficiait « d'un certain capital de confiance » au sein du groupe.

Et pour cause : Stéphane Richard sait bien que son poste attise les convoitises. En coulisse, plusieurs noms circulent déjà. A commencer par Nicolas Dufourcq, le patron de BPI France (qui possède 9,6% d'Orange). Ce dernier vient de prendre place au conseil d'administration de l'opérateur, et son intérêt pour la présidence d'Orange est un secret de Polichinelle. Commentant l'arrivée de Nicolas Dufourcq, Stéphane Richard s'est montré diplomate :

« Est-ce que ça me réjouit de voir [Nicolas Dufourcq] arriver au conseil ? Ma réponse est oui. Pourquoi ? Parce que non seulement il connaît très bien l'entreprise, mais surtout, il s'y intéresse. Et c'est important pour moi d'avoir des administrateurs qui s'intéressent à l'entreprise, dans un sens critique parfois, mais aussi dans un sens de soutien. »

Reste que le grand patron en a profité pour poser ses pions :

« Vous savez, je suis tout à fait détendu vis-à-vis de la compétition. La compétition, ça fait partie de la vie. Mais en même temps, une entreprise a besoin de stabilité, de continuité... Je pense qu'en France, on a parfois un peu trop cette maladie du 'dégagisme'. Et quand je regarde autour de moi, les patrons des grands opérateurs européens restent généralement entre 10 et 15 ans à la tête de leurs entreprises. »

« Mon avenir, il est un peu derrière moi »

De son côté, Martin Bouygues prépare sa succession. Cet été, Olivier Roussat, PDG de la filiale télécoms, et Philippe Marien, directeur financier du groupe, ont été promus à la direction générale déléguée du groupe. Or cette année, le premier a pour la première fois présenté les résultats du groupe. Le signe d'un passage de témoin ? « Il n'y a pas de signe », a souri Martin Bouygues, soucieux de ne pas dévoiler son jeu. Sans cacher, toutefois, que les récentes promotions constituent bien une façon de sécuriser l'avenir du groupe :

« Vous savez, mon avenir, il est un peu derrière moi. Celui du groupe, il est devant lui. Je suis réaliste. [...] Je pense qu'à près de 65 ans, j'ai probablement moins de facilités à comprendre les évolutions d'un monde en plein bouleversement. J'ai donc besoin de m'entourer de gens plus jeunes, plus dynamiques, qui ont plus de force. Je reste président, mais je pense que c'est une manière d'assurer la pérennité et la continuité du groupe. »

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