L'enseignement supérieur français à la traîne de la révolution numérique

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L'enjeu est le suivant : former davantage d'étudiants aux métiers du numérique et adapter les filières existantes aux réalités d'une société et d'une économie numérisées.
L'enjeu est le suivant : former davantage d'étudiants aux métiers du numérique et adapter les filières existantes aux réalités d'une société et d'une économie numérisées. (Crédits : Reuters)
Autonomie renforcée, davantage de collaboration public-privé, formation tout au long de la vie... Dans un rapport, l'Institut Montaigne appelle à une réforme en profondeur de l'enseignement supérieur pour l'adapter à l'évolution des métiers et mieux intégrer les outils numériques dans les formations. Un enjeu stratégique pour la France.

En 2020, la révolution numérique, qui frappe tous les secteurs d'activités, aura détruit 7,1 millions d'emplois devenus inutiles et créé 2 millions de nouveaux postes, dont une partie dans des métiers qui n'existent pas encore, indique le Forum économique mondial. Le solde est donc négatif, de 5 millions d'emplois.

Parallèlement -et paradoxalement-, la Commission européenne estime à 800.000 le nombre d'emplois non-pourvus, toujours en 2020, dans le seul secteur des technologies de l'information et de la communication (TIC). Les difficultés que rencontrent déjà de nombreuses entreprises pour recruter et fidéliser les "experts" des nouvelles technologies, notamment les ingénieurs, devraient donc s'aggraver dans les années à venir.

Former aux nouveaux métiers et adapter les autres filières aux enjeux du numérique

Face à ces prévisions, l'institut Montaigne, un think tank libéral fondé en 2000, s'alarme. Dans un nouveau rapport publié la semaine dernière et intitulé "Numérique et enseignement supérieur : connectez-vous!", le cercle de réflexion dénonce l'impréparation de l'enseignement supérieur français aux défis de la révolution numérique. Et encourage une réforme "en profondeur".

L'enjeu est le suivant : d'une part, former davantage d'étudiants aux métiers du numérique, notamment aux nouveaux liés à la généralisation du big data, du cloud et à l'essor de technologies comme l'intelligence artificielle et la blockchain. D'autre part, adapter les filières existantes aux réalités d'une société et d'une économie numérisées.

Car non seulement l'automatisation des tâches répétitives manuelles, amorcée depuis les années 1970, continue à progresser, mais on assiste désormais à une automatisation des tâches répétitives intellectuelles, qui amorce une mutation profonde du travail et donc des compétences.

Pour l'entrepreneur Gilles Babinet, également « digital champion » (expert du numérique) de la France auprès de la Commission européenne, l'université a besoin d'un "modèle nouveau", comme il l'explique dans une tribune publiée sur le site Le Journal du Net:

La digitalisation progressive de tous les secteurs d'activité demande de plus en plus de "têtes bien faites", capables de penser la complexité. De la formation aux compétences strictement "numériques" la réflexion doit donc s'étendre aux compétences "de l'ère numérique", que sont, par exemple, les capacités d'anticipation, l'esprit critique ou la créativité.

Pédagogie numérique et développement des "learning analytics"

Pour le think tank, le système éducatif actuel est "décorrélé" des besoins induits par la révolution numérique. "Dans l'économie de la créativité qui émerge, les étudiants ne doivent plus tant apprendre qu'apprendre à apprendre et être prêts à compléter leur formation tout au long de leur cursus professionnel", pointe l'étude menée par gilles Babinet et par l'historien Edouard Husson, également vice-président de la communauté d'établissements Paris Sciences et Lettres.

Parmi les dix mesures phares du rapport figure ainsi "la formation par le numérique" et la "formation tout au long de la vie aux métiers de l'ère numérique". Dans la première catégorie, les auteurs préconisent une "rénovation pédagogique" grâce aux outils numériques. Aller au-delà des Moocs, les cours ouverts et gratuits en ligne qui se multiplient depuis cinq ans mais qui restent peu utilisés (seulement 14% des étudiants français y ont recours), pour former les professeurs à la "pédagogie numérique" et développer les "learning analytics", c'est-à-dire l'analyse des données d'apprentissage.

L'Université du Michigan est présentée comme la voie à suivre : l'établissement américain propose à ses étudiants de suivre un cours sur un logiciel et d'annoter anonymement des passages. Lors du cours, celui-ci revient sur les notions non-comprises, permettant un enseignement sur-mesure et un cours plus interactif qui se traduit par une baisse du taux de décrochage.

Pour se former en permanence aux métiers du numérique, le rapport préconise notamment d'orienter les formations sur les compétences et de renforcer les collaborations public/privé.

Parachever l'autonomie des universités

Un autre chantier prioritaire serait de "parachever" l'autonomie des universités, effective depuis 2009 mais pas suffisamment efficace pour que la France s'illustre dans les classements internationaux. S'il souligne les progrès réalisés ces dernières années, le rapport propose d'aller plus loin en permettant aux universités de « piloter leur budget et de développer leurs ressources propres ».

Selon les auteurs, une réelle autonomie nécessiterait de mettre en place une "décentralisation complète de la responsabilité de la gestion des ressources humaines aux établissements". En contrepartie, chaque établissement concerné devrait développer un outil d'information partagé avec toutes les parties intéressées : tutelles, organismes de recherche, partenaires locaux, etc.

Des propositions Macron-compatibles

Ces réformes, non-financées dans l'étude mais qui se basent en partie sur une "ré-attribution des ressources", visent autant à moderniser le fonctionnement des universités qu'à leur donner les moyens de mieux se connecter à leur écosystème local.

Les auteurs espèrent ainsi influencer le débat public. Ils ont de bonnes chances d'être entendus : renforcer l'autonomie des universités fait partie des propositions du candidat Macron, qui déclarait "diversifier" les sources de financement des universités, leur donner une liberté dans l'élaboration de leur offre de formations et dans le recrutement de leurs enseignants chercheurs. Tout comme le développement de nouvelles "pédagogies" grâce aux outils numériques, ou encore le renforcement de la connexion entre les universités et le bassin d'emploi local.

Il se pourrait même que l'Institut Montaigne ait l'oreille du président, qui y a puisé une partie de ses propositions en matière d'éducation. Claude Bébéar, son directeur, a soutenu Emmanuel Macron et a hébergé le siège d'En Marche à son domicile pendant la campagne.

L'intégralité du rapport est à consulter ici.

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Commentaires
a écrit le 05/07/2017 à 10:02 :
Pour une entreprise, la main d’œuvre est TOUJOURS trop chère. Quand les programmeurs seront remplacés par des IA, le patron sera à moitié satisfait car il souhaitera toujours une baisse de ses coûts de fonctionnement.
a écrit le 04/07/2017 à 22:48 :
L'institut Montaigne pense le numérique comme une fin en soi, rien de bien surprenant quand on lit l'identité des signataires (universitaires dans des écoles d'informatiques, patrons de groupes ayant des intérêts dans les technologies numériques).
Évidemment, on peut supposer que les universitaires ne seraient pas contre des rallonges budgétaires , que les patrons seraient bien content d'avoir des ingénieurs clef en main pour leur cœur de métier car plus ils seront nombreux , moins ils seront chers sur le marché du travail. Mais parler de la pénurie de main d'oeuvre hautement qualifié dans le numérique , ça veut dire qu'un ingénieur débutant à 2200€ net par mois à Paris (qui claque la moitié de son salaire dans son logement), c'est encore trop cher.
a écrit le 04/07/2017 à 12:02 :
On n'en fait jamais assez pour le numérique.
Mais jusqu'à présent ce sont surtout les initiatives privées qui semblent les plus cohérentes et performantes. Puisqu’elles répondent à un besoin et font généralement abstraction d’intérêts annexes.

Entre innovation et convention :
Il faut se méfier des stratégies nationales et des grandes envolées lyriques, n'est pas De Gaulle ou Bill Gates qui veut.
On a déjà eu l’échec du "plan informatique pour tous", où l'on a mélangé les genres et préféré renflouer des "fleurons". A court termes bien sur, avant de tout abandonner en rase campagne.

Mêmes causes + mêmes méthodes = mêmes effets ?
Il y a d'autres exemples et c'est à se demander si ce ne sont pas les "modes de pensées" qui sont inadaptés aux changements de paradigme et à la disruption ?
Surtout dans le secteur du numérique, où la majorité des grandes réussites proviennent de nouveaux acteurs. Partis de rien à part des idées et des financements, bien en dehors des structures conventionnelles.
On peut aussi s’interroger sur le "périmètre de la réflexion", puisque cela provient d'un thinktank et que tous n'ont pas obligatoirement des idées innovantes.
Il faut distinguer si c'est bien d’innovation dont il s'agit, ou d'essayer de sauver un autre canard boiteux ?

Les universités ont en elles (malgré le peu de moyens dont elles disposent) suffisamment d'intelligence, d'idées et de volontés de réussite. Ce qui leur manque ce sont les financements.
a écrit le 04/07/2017 à 10:49 :
Etre capable d'apprendre à apprendre suppose de maîtriser parfaitement les bases d'une discipline, il faut donc favoriser les fondamentaux au détriment des enseignements plus spécialisés ou applicatifs, souvent jugés "modernes" mais à date de péremption souvent assez courte.
a écrit le 04/07/2017 à 10:30 :
Depuis des années l'éducation nationale publique s'enfonce dans les classements internationaux avec la complicité des syndicats du publics et les enseignants plus préoccupés à maintenir leur 28h de travail, leur 3 mois de congés (à se former pendant les heures de cours, cherchez l'erreur), laver leur camping car, et se remplir encore les poches en faisant des cours au noir... Il serait temps de réformer ce mammouth à la situation calamiteuse et médiocre! Introduction de la culture du résultat, objectifs, vérification du travail réellement effectué sans la complicité des syndicats qui n'acceptent pas des notations des enseignants en dessous de 14 absolument scandaleux !
Réponse de le 04/07/2017 à 15:38 :
Vous n'avez rien compris au problème. Le problème ce n'est pas les syndicats ni les enseignants. Eux font leur boulot impeccablement et avec conviction, malgré les problèmes : manque de finances pour l'éducation nationale, salaires très bas, manque de soutiens de la hiérarchie, parents qui n'éduquent pas leurs enfants correctement, parents qui manquent de respect aux enseignants en les traitant de paresseux. Du coup, plus personne ne veut faire ce beau métier, et les parents pleurnichent car ils manquent des profs, alors que ce sont eux les responsables, les gens comme vous. Le problème de l'éducation nationale, ce sont les gens comme vous qui dénigrent les profs 24h/24 en oubliant que c'est un métier très difficile. Vous etes exactement comme ceux qui dénigrent les médecins ou les dentistes, alors ne venez pas pleurer quand y en a pas dans votre région ! Vous etes trop gatés et méchants, alors vous ne méritez pas les bonnes choses. Vous ne méritez pas d'avoir des profs ou des médecins ou des dentistes, car vous crachez dans la soupe.
Réponse de le 04/07/2017 à 17:14 :
Il ne faut pas mélanger les professions .Un médecin ou un dentiste ( libéral ) a des horaires de plus de 40 heures et il se débrouille tout seul ...

Je ne vais pas critiquer le métier d'enseignant mais rien qu'avec les avantages qu'ils ont ils ne faut pas les plaindre face au smicard manoeuvre dans une usine avec ses 35 heures et ses 5 semaines de congés ..

Ce que je critique : avec un budget supérieur a l'armée ( et oui ) ce ministère qui devrait être un rayonnement flamboyant de la France n'est qu'une bougie qui éclaire les chômeurs qu'elle fabrique ...
L'argent ce ministère la , ainsi que les horaires avec certains avantages ( congés ) et pourtant j'ai jamais connu dans ce métier quelqu'un d'heureux !!!

Vous êtes grand alors régler vos problèmes avec votre ministère et ne ramener pas la fautes sur les parents , les français , les professions libérales ou sur la fautes du changement climatique ...
Réponse de le 04/07/2017 à 21:34 :
Est-ce que votre critique concerne aussi les enseignants du privé?
a écrit le 04/07/2017 à 9:25 :
Pas de souci...les garçons s'orientent vers les "sciences des activités physiques et sportives", les filles vers la psycho avant de bifurquer vers instit...

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