La révolution digitale à l'épreuve de l'économie : productivité et emploi (2/2)

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Où est passée la productivité ? Elle est en berne alors qu’on espérait la voir revenir grâce aux progrès technologiques. Après un premier volet où Gilles Babinet interrogeait cette corrélation, le « digital champion » de la France auprès de la Commission européenne analyse cette fois les liens entre la productivité et l’emploi, à l’heure de l’intelligence artificielle.

Dès 1817, l'économiste David Ricardo relevait que, face au progrès, on observait deux types de réactions : certains sont persuadés qu'ils vont perdre leur emploi (les Luddites), tandis que les autres sont convaincus qu'ils vont perdre leur statut social (les Rentiers). Une peur caractérisée par Keynes lui-même en 1933, lorsqu'il déclara que « la découverte de nouveaux procédés [...] économise de la main-d'œuvre alors que la découverte de débouchés pour celle-ci s'avère un peu plus lente ». Un constat qui redevient d'actualité et, pourrait-on observer, beaucoup sont ceux qui pensent perdre à la fois leur emploi et leur statut social.

C'est d'ailleurs peut-être parce que les peurs font vendre que l'enjeu de la disparition annoncée de l'emploi est quotidiennement évoqué en termes passionnés par les médias. À les entendre, le travail du plus grand nombre d'entre nous devrait disparaître, remplacé par des robots, et ceci de façon imminente. Or, pour l'instant, l'affaissement de la croissance de la productivité laisse au contraire penser que l'évolution de l'économie de production est de plus en plus linéaire. Certains pays, comme l'Allemagne, sont parvenus à créer près de 3 millions d'emplois avec une croissance relativement faible, principalement dans des secteurs à faible productivité. Le Royaume-Uni est dans une situation de plein-emploi, mais au prix d'une productivité nettement inférieure à celle de la France. Tout se joue comme si les politiques de l'emploi se faisaient en contrepartie d'une baisse très sensible de la productivité.

Il est d'ailleurs caractéristique que la France dispose de l'une des plus fortes productivités horaires de l'OCDE, tout en étant pénalisée par un chômage de masse, qui touche particulièrement les moins qualifiés. Les travailleurs faiblement qualifiés sont moins productifs : on pourrait donc cyniquement en tirer la conclusion que pour garder une productivité élevée, il est préférable de les conserver au chômage ! On observe d'ailleurs ici le fameux découplage de Brynjolfsson et McAffe : les emplois qualifiés, même en grand nombre, continuent à trouver preneurs, tandis que les moins qualifiés sont victimes des gains de productivité et aboutissent à des emplois de mauvaise qualité, précarisés, mal payés et moins nombreux.

Une durée du travail divisée par deux en 170 ans

C'est pourquoi, et il faut le rappeler, la disparition hypothétique du travail ne pourrait survenir qu'avec l'apparition de gains prodigieux de productivité. Si ceux-ci ne sont pas à exclure, ils ne se sont pour l'instant pas manifestés, tout au moins dans le monde occidental.

En apparence, car en réalité, au cours des deux siècles passés, l'adaptation très progressive de l'outil productif et surtout de la régulation, a largement permis de continuer à répartir l'emploi dans l'intérêt du plus grand nombre. Quoi qu'on en pense, la diminution du temps de travail (en France, en 160 ans, la durée légale est passée de 72 heures à environ 35 heures, cf. figure 1) et l'ensemble des dispositions sociales (arrêt maladie, formation, retraite, conventions collectives...) ont permis de répartir largement le « bénéfice » de la productivité.

Au-delà, il est notable que les périodes de plein-emploi ont généralement coïncidé avec des périodes de forte expansion économique, elles-mêmes liées à des périodes de forte croissance de la productivité. Il en est ainsi de la période d'expansion du « Gilded Age » aux États-Unis (1880-1907), due à l'émergence de nouvelles techniques, et plus encore lors des Trente Glorieuses en France, où la productivité a crû d'environ 2,8 % par an. Un presque plein emploi, donc, accompagnant une forte croissance de la productivité.

Vers La disparition des travailleurs salariés ?

Si toutefois l'on prend un spectre d'analyse plus large, et que l'on observe les données à l'échelle globale, les chiffres sont plus surprenants. Ainsi le Bureau international du travail (BIT) constate que le nombre de travailleurs sans emploi a crû de 2,2 % entre 2012 et 2013, et que cette tendance semble continue. Le rapport 2017 du BIT sur les inégalités salariales note que c'est principalement dans les pays à revenus intermédiaires à forte croissance que se crée le plus de chômage ! Si les données manquent pour mesurer les gains de productivité effectifs dans ces pays, il est probable qu'ils sont importants, tirés par un effet de rattrapage. Il semble donc que ce soit surtout dans les phases d'accélération que les facteurs sociaux sont difficiles à organiser, et que des effets de frottement sont constatés.

S'il est difficile de tirer des conclusions définitives au regard de phénomènes particulièrement complexes, il ne fait que peu de doute que l'emploi industriel est en net recul partout dans le monde. Parmi les pays les plus robotisés, on trouvera la Chine, la Corée, le Japon et l'Allemagne - pays à très forte part de PIB industriel -, mais également les États-Unis, qui sont l'un des pays les plus désindustrialisés du monde développé. Pour l'instant, il semblerait que le facteur qui prévale à la mise en œuvre des robots soit celui... de l'acceptation sociale, devant celui de l'efficacité économique.

Il semble également que la souplesse de la réglementation sociale soit également un facteur important de robotisation : un faible taux de robotisation est constaté lorsque la régulation du travail est moins flexible (Autriche, Belgique, Brésil, France, Inde, Italie, Pays-Bas, Suède, Espagne et Suisse). On ne note pas une différence excessive de la productivité entre le premier et le second groupe, ni de taux d'emploi dans l'industrie ou les services. En revanche, dans toutes ces sociétés, le chômage se concentre de plus en plus vite sur les moins qualifiés et le « great decoupling », en termes de répartition des revenus, s'y exprime de plus en plus, y compris au sein de nations très homogènes comme la France ou le Japon.

Il est à craindre que ce phénomène aille en s'accélérant. Plusieurs études tendent à montrer que si le coût des robots se réduit moins vite qu'il y a quelques années, leur productivité croît désormais rapidement. Une entreprise comme ABB n'hésite désormais plus à mettre en avant comme argument « 70 robots produisent autant que 280 ouvriers en 2 fois 8 heures ».

De surcroît, et au-delà des robots, les lignes de production sont désormais largement automatisées. Nombreuses sont les usines qui passent en mode « light out ». L'usine de batteries de General Electric à Schenectady (État de New York) a réduit son personnel de 94 % en une vingtaine d'années, ne conservant que quelques dizaines d'employés, hautement qualifiés. Les processus de contrôle et de maintenance relèvent désormais plus de l'informatique que du travail manuel.

Mais, faut-il s'inquiéter de la disparition de l'emploi industriel ? En 1900, 41 % de la population américaine travaillait dans l'agriculture. C'est 2 % aujourd'hui, tant les gains de productivité y ont été massifs. Le phénomène est en train de se (re)produire dans l'industrie. La question reste de savoir si le transfert se fera à présent vers le secteur des services.

L'intelligence artificielle, une rupture de paradigme

Et comme cela a été évoqué précédemment, la capacité des intelligences artificielles à traiter des tâches à haut degré d'incertitude devrait introduire dans les années à venir un choc compétitif sans précédent, dans l'industrie, mais également dans les services où traditionnellement les gains de productivité sont historiquement beaucoup plus faibles.

Si l'on résume l'impact qu'a eu la cybernétique sur nos sociétés, on pourrait réduire cela à trois étapes.

1 - Le monde des mainframes (1970-1990) : soit des grands ordinateurs centraux, généralement utilisés pour accomplir un très petit nombre de tâches très répétitives - typiquement, faire l'ensemble des fiches de paie d'une entreprise. En France, Elf (Total, aujourd'hui), fut l'une des premières entreprises à confier sa paie à des ordinateurs, retirant d'emblée cette tâche à une armée de comptables ou d'assistants comptables. Les gains de productivité ont été importants, mais largement limités par la reconversion des comptables qu'il a fallu former à quelque chose d'autre.

2 - L'ère de la micro-informatique (1990-2020), où les ordinateurs peuvent faire tout type de tâches, de façon unique ou répétitive. Cette ère nécessite des personnels moins spécialisés, mais néanmoins un employé par ordinateur. Les gains de productivité de ces outils se manifestent probablement dans le cadre de la loi de Metcalfe, selon laquelle « l'efficacité d'un réseau est proportionnelle au carré du nombre d'utilisateurs ». C'est sans doute pourquoi Robert Gordon n'a pas vu en son temps les gains de productivité issus des ordinateurs.

3 - Enfin, l'ère de l'intelligence artificielle (2020 et au-delà). Celle-ci permet de résoudre des enjeux de tâches complexes, à haut degré d'incertitude : répondre à un humain ayant une question complexe et technique, conduire un véhicule, permettre à un robot de collaborer avec un humain. Comme évoqué plus haut, il est probable que cela ait pour conséquence l'avènement d'une ère de gains de productivité substantiels dans le secteur des services.

Dans leurs travaux The Future of Employment, les économistes Carl Benedict Frey et Michael Osborne font un état des lieux détaillé de l'impact de la robotisation et de l'intelligence artificielle sur une large liste de métiers. Si cette analyse présente des biais méthodologiques importants, elle n'en est pas moins passionnante par le niveau de détail qu'elle porte à chaque type d'emploi. Là encore on observe l'expression du « great decoupling » mais, ce qui est préoccupant avec l'émergence de l'intelligence artificielle, c'est que les professions à niveau de qualification intermédiaire y semblent potentiellement plus attaqués (clerc de notaire, conducteur de train, d'avion, contremaître...) que des professions avec de faibles qualifications, mais qui trouveraient leur maintien en raison de considérations culturelles : à titre d'exemple, on envisage moins des serveurs de restaurant remplacés par des robots.

L'ennemi du travailleur, le sandwich Irlandais ?

En soi, les gains de productivité n'ont rien d'inquiétant s'ils sont justement régulés et si leurs fruits ne sont pas thésaurisés. Or, à observer de façon très factuelle le niveau de trésorerie d'Apple, on comprend bien que c'est cela qui se passe. La valeur ajoutée créée à l'échelle de la planète n'est non seulement - grâce à une ingénierie fiscale de grande qualité - soumise qu'à une fiscalité marginale, mais de surcroît, n'est pas totalement, tant s'en faut, réinvestie.

Ce phénomène n'est que faiblement étudié - du fait même de son opacité - et il est à craindre qu'avec la virtualisation propre à l'émergence des services numériques, il n'aille que s'amplifiant, aboutissant à des transferts de valeur très significatifs, remettant en cause la souveraineté même des nations et leur capacité à administrer des dispositions distributrices évitant, le cas échéant, des transferts et une concentration excessive des capitaux. Certes, des travaux comme Beps (Erosion de la base d'imposition et transfert des bénéfices), au sein de l'OCDE, adressent précisément ces enjeux. Mais, dans la mesure où de nombreux désaccords entre les nations membres de l'OCDE subsistent, il est peu probable que ces nouvelles règles entrent en œuvre, tout au moins dans leur formulation initiale, qui aurait réellement permis une réappropriation par les États de leurs souverainetés fiscales.

Ainsi le double phénomène de la virtualisation des services et donc de leur insaisissabilité fiscale, et des gains de productivité numériques probables à court terme, dessine un scénario assez inquiétant pour le monde du travail. Particulièrement au sein d'un temps où les courants populistes sont forts et où les perspectives d'accords internationaux coordonnés, supra-européens ou européens sont plus faibles qu'ils ne l'ont été ces quarante dernières années.

Polarisation du marché du travail et gains d'opportunité

Au-delà de la polarisation du marché du travail (le « great decoupling », évoqué plus haut), il existe un phénomène qui s'y conjugue et joue à plein pour accroître finalement l'organisation du marché du travail telle qu'elle a fonctionné au moins pendant cent vingt-ans, soit depuis le début de la seconde révolution industrielle : il s'agit de la fragmentation du marché du travail impulsée par les plateformes digitales. Car en créant des opportunités qui n'étaient pas concevables auparavant - comme AirBnB (hôtellerie chez l'habitant), Deliveroo (livraison à domicile par des coursiers à vélo), Uber (alternative aux taxis), et d'innombrables autres catégories de services -, la révolution numérique aura certes créé de nombreux nouveaux emplois, mais elle aura également introduit un phénomène de liquidité qui est contraire à l'obtention de droits sociaux, qui sont eux généralement acquis sur la durée.

De surcroît, elle aura fragilisé des secteurs traditionnels (hôtellerie, taxi, restauration...) qui voient leurs marges se déplacer vers les plateformes. Au moins dans une phase intermédiaire, il est manifeste que le « great decoupling » complété des gains d'opportunité permis par les plateformes, est en train d'accélérer la précarisation de la classe moyenne. Si ce point fait l'objet de nombreuses publications, il n'en reste pas moins mal documenté, tant la relation avec les gains de productivité et leur transfert vers d'autres cieux est encore mal comprise.

Le revenu universel

L'idée d'un revenu universel, débattue de plus en en plus souvent par les acteurs politiques les plus divers dans différents pays, consisterait à pourvoir chaque citoyen d'un pays ayant mis en place ce mécanisme d'un revenu de base, qu'il ait une activité productive rémunérée ou pas. En France, le candidat à la présidentielle Benoît Hamon l'a présenté comme sa mesure la plus originale.

Toutefois, s'il n'y a pas de gains de productivité significatifs, le risque serait d'augmenter sensiblement les prélèvements obligatoires pour avoir à financer une telle mesure, et ainsi de déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Si l'on voulait éviter d'augmenter les prélèvements obligatoires, et en imaginant financer cette mesure en affectant de façon hypothétique 57 % des gains productifs (57 % étant la part des prélèvements obligatoires sur la production de richesse en France), il faudrait, pour réussir à financer ce dispositif, accroître la productivité de 24 % (!) sans accroissement d'aucune autre dépense publique, en partant du chiffrage qui en avait été fait par l'Institut Montaigne, soit 349 milliards d'euros (voir la figure 3). Au rythme actuel, il faudrait donc vingt-cinq ans environ pour atteindre ce seuil en admettant que l'on n'accroisse aucune autre dépense publique (!).

Toutefois, si la productivité changeait de rythme, ce qui n'est pas impossible, ce délai pourrait être sensiblement réduit et rentrer dans un agenda compatible avec le temps politique. Il est regrettable que les défenseurs d'une telle idée ne l'aient pas assortie d'un pacte productif, comme cela peut arriver entre syndicats et patronat dans les grandes entreprises : les ouvriers s'engagent à produire sensiblement plus, en contrepartie de quoi une part proportionnellement plus importante du gain additionnel leur est dévolue.

Dans d'autres pays cependant (Danemark, Finlande), l'idée du revenu universel est énoncée en considération de gains de productivité à venir.

Il reste évidemment l'hypothèse d'un meilleur contrôle de l'évasion fiscale et donc d'une contribution plus forte aux systèmes sociaux des nouveaux acteurs économiques ; mais encore une fois, cette route risque d'être longue et difficile en l'absence de vues convergentes des nations à ce sujet.

Sur le fond, toutefois, le principe d'une extension des droits sociaux - que ce soit vers le revenu universel et/ou vers de nouvelles formations - semble l'unique route envisageable en dehors de celle que nous suivons actuellement, et qui voit les concentrations de capitaux s'accroître rapidement, marqueurs de distorsions dans le fonctionnement des marchés.

Stratégies d'émergences numériques

Comment les nations et particulièrement les États, peuvent-ils faciliter la modernisation de l'outil productif de sorte à permettre un renouveau économique ?

De fait, la résilience des organisations - et donc des nations - est largement liée à la capacité de celles-ci à appréhender les paradigmes de la révolution digitale, à leur capacité à former du capital humain, à faciliter la transformation et la digitalisation de l'outil productif et à permettre l'émergence de nouvelles activités économiques.

Si les États ne peuvent pas « créer » ex nihilo les conditions d'une plus grande productivité, ils peuvent très largement y pourvoir.  Il est troublant d'observer combien les pays qui abordent le plus efficacement la transition numérique (et créent ainsi des surcroîts de PIB) disposent de caractéristiques communes en matière de politiques publiques.

La grande difficulté consiste en premier lieu à mettre en œuvre un modèle permettant de massifier autant que faire se peut une formation d'assez haut niveau. Le Royaume Uni, Israël, les États-Unis et dans une certaine mesure la Chine disposent d'universités de pointe, très présentes dans le classement de Shanghai et largement tournées vers le numérique. Toutefois - cela a été évoqué plus haut - la part des diplômés issue de ces écoles est pour l'instant largement insuffisante pour répondre aux dynamiques d'une révolution productive, nécessitant de former à grande échelle les populations.

À cet égard, la France est un peu au milieu du gué : contrairement à ce que semble affirmer Thomas Piketty, elle a sensiblement accru les moyens consacrés à l'enseignement, ceux-ci passant de 6,1 % du PIB à 6,8 % (données provisoires) en cinq ans. Dans l'enseignement supérieur, elle a engagé un certain nombre de réformes et d'investissements (Plan d'investissement d'avenir...) de long terme.

Toutefois, chacun sait que le système ne donne pas les résultats escomptés, particulièrement dans le primaire où le classement Pisa nous rappelle tous les deux ans que les réformes qui se suivent et se ressemblent n'ont pas d'impact sur la performance éducative. Dans le supérieur, la faible performance scolaire se traduit par des taux d'échec en premier cycle spectaculairement élevés, tout au moins à l'Université.

Ce qui permet probablement à la France de s'en sortir si bien, c'est une caractéristique pas toujours connue de la nation : la France est, avec le Royaume-Uni, le pays européen diplômant le plus d'étudiants dans les filières techniques. Mais à la différence du Royaume-Uni, trop peu de formations universitaires comprennent un volet numérique. Rendre obligatoire l'existence d'une forme d'UV numérique pour tout type de diplôme semble être une mesure de salut public.

Dans leur rapport The Future of Productivity, les économistes de l'OCDE soulignent par ailleurs que les pays les plus productifs sont généralement ceux qui réussissent à disposer d'un niveau de collaboration interentreprises et universités le plus intense possible. Sans surprise, la France est là particulièrement mal classée, rencontrant même une petite dégradation depuis 2001.

L'autre grande faiblesse du système est sa formation professionnelle, dotée d'un budget pharaonique de 32 milliards d'euros. Sa piètre performance est d'autant plus préoccupante que dans un monde où les cycles d'innovation se resserrent de plus en plus, la formation professionnelle va prendre une importance relative beaucoup plus forte par rapport à la formation initiale.

Au-delà, il est important de noter que le capital humain des pays plus en pointe dans le numérique est généralement très mobile. Les fondateurs des plus grandes startups ont souvent des formations internationales, ou tout du moins, une culture qui l'est. Faciliter la mobilité géographique lors des études - en Europe, au travers d'Erasmus - semble un facteur de succès déterminant. Les économistes de l'OCDE notent par ailleurs que les pays qui facilitent l'immigration et qui promeuvent la formation interne réussissent mieux que les autres.

De même, ces nations se caractérisent souvent par une exemplarité technologique au niveau de l'État, et plus précisément de l'appareil militaro-industriel. Les rôles de la Darpa aux États-Unis, ou de l'unité 8 200 en Israël, sont probablement déterminants dans l'émergence de l'écosystème numérique dans ces deux pays, et plus largement de la modernisation de l'outil productif : les politiques publiques de temps long, autrefois appelées « politiques industrielles », jouent donc un rôle essentiel dans le succès des nations numériques.

Mais pour aller au-delà, il est probable que les États aient à résoudre des paradoxes apparents, et à prendre des postures plus radicales encore. Il conviendrait probablement de rénover la réglementation antitrust européenne, de sorte à pouvoir agir vigoureusement lorsque des mécanismes d'évasion fiscale sont en œuvre. L'enjeu est de pouvoir financer un système éducatif qui soit à la hauteur du potentiel des technologies qui émergent, et qui permette que la génération en passe de rentrer sur le marché du travail s'en empare largement.

Les arguments en faveur d'une distribution équitable de la richesse issue des processus productifs - la distribution de l'économie tayloriste - n'ont plus de fondement. Avant, du point de vue du capitaliste, les ouvriers étaient une force nécessaire et la qualité de celle-ci était importante. Donc ils étaient bien payés... Dans le monde qui vient, il s'agit de rémunérer le coût du capital, l'innovation et son amortissement, tandis que la part dévolue au travail devient marginale.  L'exemple d'une mine australienne, où les conducteurs de camions ont été remplacés par des robots, est préoccupant. Le cycle vertueux que l'on observait dans le monde fordiste (figure 2) n'a plus lieu d'être. En réalité, cet enjeu, d'apparence anodine, structure le monde qui vient. L'incompréhension par le monde politique de ces dynamiques est tragique, dans la mesure où elle les empêche de réagir avec pertinence et de créer une régulation qui évite les effets d'évaporation des profits. L'enjeu de la distribution de la valeur, au-delà des aléas moraux, semble donc beaucoup plus important que celui de la disparition du travail.

Vers l'accélération  de la croissance de la productivité

Si la productivité reste un sujet discuté et polémique, c'est bien en raison de sa nature largement multifactorielle, très difficile à analyser correctement. Si l'abondance du capital financier continue à être un facteur important de la croissance de la productivité, il est vraisemblable que le capital humain soit, à l'ère numérique, un facteur surdéterminant. Car sans capital humain, il n'y a ni investisseurs en capital, ni entrepreneurs, ni ingénieurs... pour développer de nouvelles offres.

La grande interrogation de cette nouvelle ère, c'est sa capacité à « produire » des niveaux d'expertise appropriés à la révolution digitale. Si l'on évalue généralement l'ensemble de l'économie digitale à une dizaine de millions de salariés, on conçoit que cela reste une goutte d'eau face à l'ensemble des travailleurs (environ 3 milliards, selon le BIT) ou même face aux travailleurs du monde industriel. Si, lors de la seconde révolution industrielle, il a fallu quelques décennies pour répandre largement le principe d'école obligatoire, il n'est pas certain que l'on soit à même de générer une telle dynamique, même à l'échelle des nations très avancées.

La France, avec 35 000 ingénieurs diplômés par an, devrait considérablement accroître ce chiffre, tout comme elle devrait favoriser des modèles de pédagogie alternatifs, plus collaboratifs, plus orientés sur le « faire ». Or, ces notions et dynamiques restent, pour le moment, largement incomprises.

Certes, viendra un moment où les technologies se seront popularisées de sorte à pouvoir se disséminer. Ainsi la téléphonie mobile s'est-elle répandue comme une traînée de poudre dès que la technologie cellulaire a été stabilisée. Il est probable que dans beaucoup de domaines - cloud, réseaux 5G... et surtout intelligence artificielle - ce moment soit en train de survenir. Ainsi, même sans un accroissement massif du capital humain, l'accélération de la croissance de la productivité devrait pouvoir se manifester. Avec toutes les réserves d'usage, il est possible d'estimer que cette accélération devrait commencer à se manifester d'ici 2019-2021.

L'autre grand enjeu se situe dans le financement de cette montée en gamme du capital humain. Le paradoxe est radical : le capital humain est mis en œuvre par des plateformes qui, du fait de la virtualisation de leurs activités, peuvent de plus en plus s'astreindre de payer les contributions sociales et fiscales qui leur incombent. Elles amoncellent ainsi de grandes quantités de capitaux par définition improductifs. L'évasion fiscale légale dont bénéficient les plateformes met en péril le financement des systèmes sociaux, et donc de la montée en gamme du capital humain. Cela se conjugue avec un phénomène délétère : la capacité des plateformes à se développer à une échelle immense à coût marginal (cf. The Winner Takes It All) ; ainsi l'intelligence artificielle la plus développée en matière de santé pourrait, parce qu'elle dispose de diagnostics plus fiables, rendre non-compétitives toutes les autres, une plateforme serait à même de désintermédier l'ensemble de la fonction diagnostic du corps médical. La concentration de valeur est donc exacerbée par le coût marginal de distribution des plateformes (cf. figure 4).

Face à deux empires - chinois et américains - dont les stratégies de préférence nationale s'expriment depuis des décennies, l'Europe peut continuer naïvement à défendre l'idée de n'être qu'une zone de libre-échange, conséquence de compromis trop importants entre des membres qui ne partagent pas toujours une vision commune. En réalité, il paraît difficile que sa doctrine n'évolue pas sur deux points :  supprimer les distorsions fiscales et les exemptions qui permettent une évasion massive des capitaux ; investir massivement dans le capital humain, ce qui nécessite de la constance et de la patience.

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Pour en savoir plus

La France ne sera plus jamais une grande puissance ? Tant mieux ! de Guillaume Duval (La Découverte).

Moore's Law: The Life of Gordon Moore, Silicon Valley's Quiet Revolutionary, de Arnold Thackray, David Brock et Rachel Jones (Basic books).

Reinterpreting Economic Growth: Parables and Realities, de Paul David et Moses Abramovitz (American Economic Review).

Le Deuxième âge de la machine : Travail et prospérité à l'heure de la révolution technologique, d'Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee (Odile Jacob).

Transformation digitale, l'avènement des plateformes, de Gilles Babinet (Le passeur).

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Commentaires
a écrit le 26/04/2017 à 17:30 :
Là encore, article très intéressant, mais où l'auteur semble fonder trop d'espoir dans la formation et le numérique : le capitalisme est fondé sur la consommation de base, laquelle est principalement le fait de la classe moyenne. Quand celle-ci disparait (comme aux USA par exemple), la consommation diminue ... et il n'y a plus de croissance ! Et ce n'est pas l'innovation technologique à tout prix qui changera quelque chose (voir au contraire) comme on veut nous le faire croire !
a écrit le 21/04/2017 à 19:19 :
"70 robots produisent autant que 280 ouvriers en 2 fois 8 heures " mauvais calcul, 70 robots produisent 2x plus 7 jours sur 7 24h/24, avec juste quelques techniciens en astreinte.
Dans notre pays pour 80% des élèves le collège c'est 4 ans de vacances, si au moins ils maîtrisaient parfaitement l'Anglais, ça serait toujours ça de gagné, les maths ne demandant que peu de temps à apprendre donc des bacs à la ramasse.
Le futur est lié aux progrès de la logistique car transporter vite et bien et surtout à pas à pas cher c'est bien de la productivité, celle qui manque tant.
Par contre je ne vois vraiement pas comment faire évoluer la bureaucratie tellement elle est intégrée aux façons de voir de ceux qui sont aux commandes.
On le voit bien avec la révolution IBM avec les as400 et la perte de systèmes de payes compliquées: on a reclassé les comptables alors que des techniciens mêmes utiles sont licenciés sans état d'âme avec un gros risque de faillite, alors qu'un rond de cuir on peut toujours s'en passer.
On vire le mécano qui connait tous les rouages mais on garde la secrétaire du patron ou drh.

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