ENQUETE Les mauvaises affaires de Luc Besson

 |   |  1081  mots
(Crédits : © 2009 Thomson Reuters)
Europa Corp, le studio de Luc Besson, multiplie les déboires : pertes financières, rotation des dirigeants, chute du cours... Cela ne fait pas l'affaire du réalisateur, qui s'est lourdement endetté en pariant sur une remontée en Bourse.

"Luc Besson est un excellent réalisateur mais un piètre gestionnaire... Il est très endetté personnellement et ne pense plus qu'à l'argent..." Faut-il croire ces échos inquiétants qui circulent dans le secteur ? Vérification faite, le réalisateur d'"Arthur et les Minimoys" est effectivement lourdement endetté : Front Line, sa société personnelle dont il détient 99,99%, supporte une dette brute (non consolidée) de 30 millions d'euros à fin mars 2009. Origine de cette dette : la cotation en juillet 2007 du studio Europa Corp, détenu à 62% par Front Line. L'introduction en Bourse, menée par ABN Amro Rothschild et Lazard Natixis, a permis de lever 76 millions d'euros. Elle s'est faite à 15,50 euros par action. Un prix jugé alors trop bas par Luc Besson, qui menace même d'interrompre le processus à la veille de la cotation. Un jugement partagé par les Caisses d'Epargne : celles-ci avaient, six mois plus tôt, dépensé 17 millions d'euros pour rentrer au capital, sur une valorisation de 19,60 euros par action. Elles avaient été conseillées dans cet investissement par Jean-Marie Messier, qui aurait ensuite appelé les banques introductrices pour se plaindre de cette sous-valorisation...

Apparemment confiant dans cette valorisation, Luc Besson, juste avant l'introduction, décide de monter au capital d'Europa Corp. Précisément, il dépense 21 millions d'euros pour acheter des titres à 15,50 euros à ses associés Pierre-Ange Le Pogam et Achille Delahaye, ainsi que pour souscrire à l'augmentation de capital. Pour cela, il contracte un prêt de 20 millions d'euros auprès de la banque Neuflize OBC, filiale d'ABN Amro. Ce prêt est garanti par sa participation dans Europa Corp. Et il est même prévu que, si le cours d'Europa Corp tombe trop bas, alors la banque peut demander le remboursement du prêt.

Hélas, le cours va s'effondrer pour tomber à 3,15 euros fin 2008. Il vaut aujourd'hui autour de 5 euros. Luc Besson et les Caisses d'Epargne sont donc restés scotchés avec ces titres qu'ils n'ont toujours pas vendus.

Cet effondrement est notamment dû au fait que les promesses faites lors de la cotation n'ont pas été tenues. D'abord, le chiffre d'affaires devait doubler en trois ans. En réalité, il a décru la première année, et a finalement augmenté de 23% en deux ans, pour atteindre 181 millions d'euros sur l'exercice clos fin mars 2010. Ensuite, le taux de marge opérationnelle devait augmenter de moitié. En réalité, après avoir légèrement augmenté (à 22%), il s'est effondré lors de l'exercice clos fin mars 2010, à 3,4%, faisant tomber dans le rouge le studio pour la première fois de son histoire.

Mais les investisseurs n'apprécient pas non plus la rotation des cadres. Il y a deux mois, les analystes de Gilbert Dupont écrivaient : "le remplacement de Jean-Julien Baronnet (nommé il y a un an et demi à peine) par Christophe Lambert au poste de directeur général constitue une mauvaise nouvelle, compte tenu des qualités de M. Baronnet. Ce nouveau départ, après celui d'Olivier Montfort (éphémère directeur général en charge des opérations, entre octobre 2007 et novembre 2008), illustre la difficulté pour Luc Besson à pérenniser son top management".

Auparavant, la direction financière a vu se succéder Corinne Morin (licenciée en mars 2002), Claude Fenioux (qui restera moins d'un an) et Raphaël Durand (arrivé début 2003). Corinne Morin contestera en justice son licenciement, mais l'affaire se terminera via une transaction à l'amiable, qui verra Europa Corp lui verser 486.000 euros.

Même instabilité concernant la forme de la société : initialement société anonyme à conseil d'administration, elle est devenue en mars 2007 une société à directoire et conseil de surveillance, pour reprendre sa forme initiale à peine un an et demi après. Surtout, à chacun de ces changements, le conseil d'administration est renouvelé en quasi-totalité. Mis à part les inamovibles Luc Besson et Pierre-Ange Le Pogam, seul un ou deux administrateurs restent en place. Le conseil aura ainsi vu défiler de manière éphémère Pierre Lescure, Alain Chabat, Jean Drucker, Axel Duroux, Michel Combes...

Toutefois, Luc Besson ne semble pas au bord de la faillite personnelle. La dette de sa société Front Line est toujours restée moins importante que la valeur de sa participation dans Europa Corp (40 millions d'euros au plus bas). Et ses banques n'ont pas demandé le remboursement anticipé de cette dette. Enfin, Front Line comprend aussi d'autres actifs ayant de la valeur. Ainsi, un jet privé, un Falcon 50 (qui, neuf, vaut 22 millions de dollars), que Luc Besson a un temps songé à remplacer par un Falcon 2000 LX. Ou encore l'île de Little Norman's Cay aux Bahamas (14 hectares), à quelques encablures de l'île achetée par Johnny Depp. L'objectif est d'y installer un hôtel de luxe, mais la construction n'a pas démarré. Luc Besson refuse d'indiquer le prix d'achat, et même de fournir une photo de l'île. On sait juste qu'il a participé à cette acquisition à hauteur de 5,6 millions d'euros.

On trouve aussi dans Front Line le vignoble Château Bernard (Hérault), une société de postproduction installée dans le château des Lettiers (Normandie), un salon de coiffure à Genève tenu par la soeur du réalisateur du "Cinquième élément", et enfin un hôtel particulier rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, qu'il loue à Europa Corp. L'hôtel est nanti auprès des banques Fortis et Neuflize OBC pour un total de 36 millions d'euros.

La majorité de ces diversifications sont déficitaires, et un nettoyage du portefeuille est en cours. Plusieurs sociétés ont déjà été liquidées : les sociétés de production Inter Action Services et Audio Factory, ou la société de nettoyage Abracadabra. D'autres ont été vendues, comme la société de gardiennage GuardCorp. Un acquéreur est recherché pour les terres du vignoble depuis 2007, mais en vain à ce jour. Enfin, l'île vient d'être transférée vers une autre société de Luc Besson.

Pour desserrer cet étau financier, une piste envisagée serait de fusionner Front Line avec Europa Corp. Une autre solution est de multiplier les accords lucratifs, comme celui avec Orange sur weareproducteurs.com. L'opérateur télécoms a payé 3 millions d'euros pour ce site web, et en outre achètera le film ainsi produit pour sa chaîne de cinéma pour une somme équivalente. Une générosité qui a été jugée exorbitante chez l'opérateur, mais l'ex-PDG Didier Lombard a personnellement insisté pour que le "deal" se fasse.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :