La Tribune

Canal Plus : Bertrand Meheut se prépare à passer la main

À 60 ans seulement, le président du directoire de Canal Plus n'hésite plus à laisser entendre qu'il n'est « pas éternel » et  explique qu'il « n'ira pas jusqu'à la limite d'âge pour partir ». Photo : Reuters
À 60 ans seulement, le président du directoire de Canal Plus n'hésite plus à laisser entendre qu'il n'est « pas éternel » et explique qu'il « n'ira pas jusqu'à la limite d'âge pour partir ». Photo : Reuters (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2011. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)
Sandrine Cassini  |   -  1104  mots
Le président du directoire de Canal Plus réorganise le groupe de télévision payante pour faire monter son numéro deux, Rodolphe Belmer. Le passage de témoin pourrait être effectif dès 2013.

C'est un message qu'il a commencé à distiller aux uns et aux autres. A 60 ans seulement, le président du directoire de Canal Plus, Bertrand Meheut, n'hésite plus à laisser entendre qu'il n'est « pas éternel.» La dernière fois, c'était il y a trois semaines lors du séminaire « Edition » du groupe. Au cours d'échanges privés, le sexagénaire explique qu'il «n'ira pas jusqu'à la limite d'âge pour partir» et qu'il faut savoir «passer la main à de plus jeunes: Rodolphe [Belmer, NDLR] a toutes les qualités pour me succéder.» Le président du directoire du groupe de télévision payante ne veut pas faire comme bien d'autres, à l'instar du patron de TF1, Patrick Le Lay, qui ne se résolvent pas à choisir un dauphin.

Un mandat qui arrive à échéance en 2014

Sur le papier, Bertrand Meheut, à la tête de Canal Plus depuis février 2003, a le temps de penser à la suite. Son mandat arrive à échéance en 2014. Et il n'atteindra la limite d'âge de 65 ans qu'en 2016. Une échéance fictive dans la mesure où le conseil de surveillance peut décider de lui accorder deux années supplémentaires à titre exceptionnel. Mais Bertrand Meheut n'a pas l'intention de faire durer le plaisir. Il a déjà pris les devants et prépare depuis un moment son numéro deux, le directeur général adjoint en charge du pôle Edition, Rodolphe Belmer, reconnu pour son professionnalisme en matière de programmes et de marketing.

Les rênes opérationnelles pourraient être confiées à Rodolphe Belmer dès l'an prochain

De sources concordantes, le passage de témoin entre Bertrand Meheut et Rodolphe Belmer est acté par un de ses proches, Jean-René Fourtou, président du conseil de surveillance de Vivendi, l'actionnaire principal de la chaîne cryptée. Mais il ne quitterait pas l'entreprise. Il en resterait président, tandis que Rodolphe Belmer prendrait en charge la conduite opérationnelle. Reste à déterminer un intitulé à ce poste. A ce stade, le transfert serait programmé dès 2013. Officiellement, Vivendi « fait savoir qu'il n'y a aucun commentaire à faire et que ce sont de pures supputations».

Récemment, Bertrand Meheut a réorganisé l'entreprise en vue de cette échéance. Deux entités distinctes et un nouvel échelon opérationnel ont été créés, permettant à Rodolphe Belmer de prendre du champ à l'égard du quotidien. Ainsi, Raphaël De Andréis, transfuge d'Euro RSCG, qui a conseillé Canal Plus et CanalSat pendant 10 ans, a été nommé à la tête d'un nouveau pôle de télévision payante. Ara Aprikian, en poste chez Canal depuis 2005, a été propulsé directeur général adjoint en charge de la télévision gratuite, en prévision de la reprise des chaînes de Bolloré, Direct 8 et Direct Star, une opération encore soumise à l'approbation de l'Autorité de la concurrence.

Deux hommes aux antipodes des paillettes de la télévision

Singulier destin que celui de Canal Plus, qui doit son redressement à deux hommes aux antipodes de la télévision et des paillettes. En 2002, quand Jean-René Fourtou appelle Bertrand Meheut chez Canal Plus, c'est pour redresser une entreprise au bord de la faillite. Mais la nomination de cet ingénieur timide, en lieu et place du sémillant Xavier Couture, dont le fait d'armes est d'avoir restructuré le spécialiste des pesticides, Crop-Science,  fait ricaner le landerneau parisien. En interne, les salariés le surnomment « Baygon Vert » ou « Monsieur Pesticide ». Sans appétence particulière pour l'esprit Canal - il avait déclaré au "Parisien" que « les notions de transgression et de rébellion [de la chaîne] n'étaient plus en adéquation avec les valeurs de la chaîne » - il restructure le groupe, se désengage de l'international et relance les abonnements. Le rachat (et l'élimination) du bouquet satellite concurrent TPS, couplé à celui de l'exclusivité du championnat de football de Ligue 1 seront les points d'orgue de cette reprise en main.

Son bras droit, Rodolphe Belmer, que Bertrand Meheut a promu en 2003 à 33 ans seulement numéro deux du groupe, est pour beaucoup dans la reconquête. Comme Bertrand Meheut, ce diplômé d'HEC, qui a fait ses classes chez Procter & Gamble puis chez McKinsey, n'avait pas la télé comme passion originelle, ni le profil d'un Farrugia ou d'un Lescure. Encore aujourd'hui, le quadragénaire, qui est resté simple, facile d'accès, et apprécié par ses équipes, est « un cinglé de stratégie, dénué d'affect, qui sort peu, et passe sa vie à son bureau », témoigne un proche.

Pourtant, c'est lui qui oriente Canal Plus vers la production originale, avec des séries d'auteur (Braquo, Maison Close, Mafiosa...) ou des films politiques contemporains. Plus récemment, il a l'intuition que le monde de la télévision change avec la vague du numérique, et que Canal Plus doit, plus que jamais, posséder ses propres programmes exclusifs, distinctifs, et grand public. C'est le discours qu'il a tenu lors du Mip TV au printemps 2011 à Cannes, en présentant les Borgia, une série à gros budget (2,5 millions d'euros l'épisode)  co-produite avec Lagardère Entertainment.

Le défi de la télévision gratuite

Seul bémol de la stratégie Meheut, dont la grande timidité en fait un « austère, quasi muet dans l'approche des gens» : l'international. Le groupe a mis plusieurs années avant de trouver une solution en Pologne, où il vient de marier son bouquet Cyfra avec TVN pour devenir le numéro deux du marché. Il s'est retiré du Maghreb l'année dernière moins de deux ans après son arrivée, et le Vietnam reste marginal. Avec un bénéfice opérationnel de 732 millions d'euros sur les 9 premiers mois 2011, Canal Plus va bien. Mais le groupe doit se préparer à de nouveaux défis. En France, le nombre d'abonnés recule dans l'Hexagone (il est passé de 6,4 millions en 2008 à 6,1 millions en 2010).

Bertrand Meheut, qui conserve « une analyse pleine de rigueur des dépenses du groupe », a laissé filer à Al Jazira l'essentiel des deux compétitions phare de la chaîne, la Ligue 1 et la Champions League. Si l'on ajoute l'émergence de la télévision connectée et le rachat de Direct Star et Direct 8, les défis sont grands pour Canal Plus. « C'est un pari audacieux de sortir du payant. La publicité n'est pas un puits sans fond. D'autant que la présence d'Havas était jusque là disproportionnée chez Direct Star et Direct 8 », commente pour sa part Maurice Lévy, le PDG de Publicis.
 

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