Comment Adblock Plus et Flattr veulent faire payer la presse aux internautes

 |   |  1056  mots
Flattr Plus, le nouveau service, propose aux internautes de faire un don tous les mois pour rémunérer les éditeurs des sites qu'ils consultent.
Flattr Plus, le nouveau service, propose aux internautes de faire un don tous les mois pour rémunérer les éditeurs des sites qu'ils consultent. (Crédits : Matthew Guay/via Flickr)
Pour trouver un terrain d’entente entre les bloqueurs de publicités et les éditeurs de contenus sur internet, l’adblocker le plus populaire, Adblock Plus, et la plateforme de financement Flattr, s’allient pour proposer aux internautes de payer volontairement leur consommation d’articles. Le montant collecté serait ensuite réparti entre les éditeurs, via un algorithme maison...

Et si les internautes donnaient directement de l'argent aux sites internet qu'ils aiment, et uniquement à ceux-ci, sans subir leurs publicités ni devoir acheter leurs contenus un à un ? C'est l'idée qui a conduit à l'alliance entre le plus populaire des bloqueurs de publicités, Adblock Plus, et l'outil de financement de contenus sur internet Flattr.

Leur service, lancé le 3 mai et qui sera disponible mondialement "à la fin de l'année", s'appelle Flattr Plus. Selon Peter Sunde, le co-fondateur de Flattr et du site de téléchargement illégal The Pirate Bay, il s'agit de "permettre à des centaines de millions d'internautes de financer directement et de manière durable le contenu qu'ils aiment".

Comment ? Après inscription sur Flatter Plus, l'internaute est invité à fixer un budget mensuel, du montant de son choix (10 dollars par exemple, ou beaucoup plus). Un "algorithme intelligent", créé par la société, se charge ensuite de répartir automatiquement et équitablement le "bon montant aux bons sites".

Si le fonctionnement de cet algorithme reste flou, la société explique qu'il repère les sites avec lesquels l'internaute "s'engage" le plus, et répartit le budget en conséquence à la fin du mois. De cette manière, "les journalistes, artistes, blogueurs et autres créateurs reçoivent de l'argent et peuvent continuer à créer des choses super, et vous rendez l'internet un peu meilleur". Selon les créateurs, cette plateforme pourrait générer 430 millions d'euros, reversés aux éditeurs, en 2017.

Réconcilier médias et adblockers

L'initiative est assurément intéressante, car elle tente de concilier deux volontés à première vue complètement contradictoires. Tout d'abord, celle des médias, qui proposent un contenu gratuit sur internet mais qui doivent se financer. Ensuite, celle des internautes épuisés à force d'être envahis de publicités, et qui, du coup, se tournent massivement vers les adblockers... privant les médias qu'ils consultent d'indispensables recettes publicitaires.

Avec ces deux impératifs en tête, Flattr Plus créé donc un service qui fait appel à la conscience du public, en incitant les internautes à fixer eux-mêmes un montant mensuel, réparti ensuite entre les sites qu'ils consultent. Peter Sunde résume:

"Notre but est finalement de transformer l'internet en ce qu'il était supposé être depuis le début : un espace où les créateurs rencontrent leur public. L'idée d'un contenu riche s'est perdue dans les pièges à clic et les articles en diaporama, tous ayant pour but de générer des revenus publicitaires. Si nous souhaitons renverser cette tendance, nous avons besoin d'un modèle fondé sur l'engagement et l'attention plutôt que sur les simples visites".

Pousser les éditeurs de contenus vers la qualité

Ce que propose Flattr Plus, c'est un renversement total de la chaîne de valeur de l'information sur internet: pousser les médias à publier des articles de qualité, générant un fort engagement des internautes, ce qui les inciterait à payer pour soutenir leur développement.

Till Faida, le co-fondateur d'Adblock Plus, s'est forgé cette conviction en analysant le succès des abdblockers. Un signe, selon, lui, que le modèle actuel s'épuise:

"Les utilisateurs sont de plus en plus frustrés par leur expérience publicitaire sur internet, qui viole en plus leur vie privée. En même temps, les publicités agressives fournissent de moins en moins de valeur aux éditeurs."

Un calcul des rémunérations qui pose question

Si Flattr Plus a le mérite de relancer le débat sur la rémunération des contenus gratuits sur internet et se pose en alternative à la publicité, reste que les zones d'interrogations sont nombreuses.

Tout d'abord, comment s'assurer de la rémunération "équitable" que promet l'initiative ? L'algorithme est censé payer les sites avec lesquels l'internaute "s'engage" le plus. On imagine alors qu'il prendra en compte le nombre de clics, les partages sur les réseaux sociaux et le temps passé sur la page, qui sont les trois critères principaux de l'engagement.

Mais il est possible de laisser une page web ouverte pendant longtemps sans lire son contenu, ce qui montre que le temps passé n'est pas un critère fiable. Tout comme les clics, puisque certains éditeurs sont passés maîtres dans l'art du "clickbait", c'est-à-dire proposer un titre racoleur pour générer de l'audience, même si l'internaute s'en va au bout de quelques secondes. Enfin, des études ont montré que les internautes ne partagent pas forcément les contenus qu'ils lisent. Bref, mesurer l'engagement n'est pas chose aisée.

Plus problématique, Flattr Plus n'a pas intégré les éditeurs de contenus à sa démarche. La plateforme explique que ceux-ci devront s'inscrire gratuitement pour recevoir leur argent, et que s'ils ne le font pas, l'argent qui leur sera dû sera bloqué jusqu'à leur inscription. Mais ceux-ci sont quelque peu gênés, à la fois par la démarche et par l'incertitude sur les revenus, puisque Flattr Plus propose aux utilisateurs de donner le montant qu'ils souhaitent, ce qui ne constitue en rien une garantie.

"Pas une alternative en terme de modèle économique"

Pour Emmanuel Parody, le secrétaire général du Geste (le syndicat des éditeurs de contenus et de services en ligne), la question de la redistribution pose problème:

"Flattr Plus n'est pas crédible, car non seulement les éditeurs de contenus ne sont pas associés à la réflexion sur la rémunération, mais en plus un tiers ne peut décemment pas décider de la valeur d'une information sans avoir la moindre idée du coût de sa production".

De son point de vue, le système du don et la méthode de redistribution tenant compte de l'engagement, comportent trop "d'incertitudes". Et si la démarche est "intéressante", elle ne résout pas la question du juste prix des contenus. "Flattr Plus tente de concilier les adblocks avec la nécessaire rémunération des éditeurs, mais ce n'est pas une alternative en terme de modèle économique", ajoute-t-il.

Quoi qu'il en soit, Flattr a au moins le mérite de reposer le débat sur la table, sans remettre en question ni la légitimité des adblockers, ni la revendication des médias d'être rémunérés pour leurs contenus.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 05/05/2016 à 22:49 :
Si la lecture des journaux sur internet devient payante, mieux vaut souscrire un abonnement à l'édition sur support papier : lecture plus agréable, en tous lieux, un journal est moins lourd à transporter qu'un ordinateur, possibilité d'annotations...
L'avantage de la consultation en ligne, le stockage.
a écrit le 04/05/2016 à 14:52 :
Dites de ma part à flat-truc que déjà virer la propagande de la moitié des articles de presse les rendraient plus honnêtes... Mince, honnêteté, un mot inconnu pour certains, comme respect et reconnaissance... Vu la crise en cours, ça va vous faire drôle, je le sens.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :