OPA de Bolloré sur Gameloft : la stratégie du boa

 |   |  894  mots
Vincent Bolloré, le patron de Vivendi.
Vincent Bolloré, le patron de Vivendi. (Crédits : Reuters)
En relevant son offre de 20% sur l’éditeur de jeux vidéo pour mobile, le patron de Vivendi asphyxie petit à petit la famille Guillemot, fondatrice de la société. En mettant la main sur Gameloft, le géant des médias se retrouverait en position de force pour s’attaquer à une autre proie : son frère aîné Ubisoft.

Le bras de fer pour le contrôle de Gameloft se poursuit. Les fondateurs de l'éditeur de jeux vidéo sur mobile, la famille Guillemot, continuent de se renforcer au capital pour contrer une OPA de Vivendi. Mercredi, la fratrie possédait ainsi 21,23% du capital de la société (et 29,26% des droits de vote), contre 20,29% la semaine dernière. A travers ce renforcement, la famille Guillemot espère convaincre les investisseurs et les principaux fonds au capital de la société (Allianz Global Investors, FMR, Ambert Capital et Invesco), qui en détiennent 27%, de ne pas succomber aux sirènes du groupe de Vincent Bolloré.

Mais pas sûr, loin de là, que la manœuvre porte ses fruits. Depuis deux semaines et le lancement de son OPA - ironiquement qualifiée d'« amicale » -, le patron du géant des médias s'est mis en mode boa, et resserre son étreinte sur la famille Guillemot. Avec 30,1% du capital, il n'a besoin que de 20% pour atteindre les 50,1% et prendre les rênes de l'éditeur. Après une première offre à 6 euros par action, rejetée par le conseil d'administration de Gameloft, le groupe de médias a sorti la grosse artillerie. Ce lundi, il a augmenté son offre de 20% à 7,20 euros par action, valorisant la société à 615 millions d'euros.

Une offre élevée

Conséquence immédiate : le titre a flambé. De 4,60 euros début février, celui-ci vaut désormais 7,50 euros ! Le cours étant supérieur à l'offre de Bolloré, les spéculations vont bon train sur un nouveau renchérissement ces prochains jours. Analyste médias chez Oddo Securities, Bruno Hareng n'est pas de cet avis. « Evidemment, tout peut se passer, dit-il. Mais je pense que cette offre suffit pour réunir 50,1% du capital. 7,2 euros par action, c'est cher. Il y a peu, les analystes valorisaient Gameloft sur une base de 4 euros par action... »

Alors renchérira, renchérira pas ? Quoi qu'il en soit, il sera bien difficile pour la famille Guillemot de défendre sa bergerie face au loup Vivendi, qui dispose de 6 milliards de cash. Conscient que sur le plan financier, les défenses se fissurent, les fondateurs brandissent le risque industriel qui découlerait de leur exclusion. Lundi, dans un communiqué coup de poing, l'éditeur a fusillé « la déstabilisation des équipes de Gameloft résultant de cette offre hostile, et en particulier de ses créatifs et leurs management, très attachés au caractère indépendant de la société ». Traduction : « Attention ! Si le raider Bolloré s'empare de la firme, les talents mettront les voiles, et la société en pâtira. »

Conserver les talents

 « C'est effectivement une des grandes craintes des investisseurs, souligne Bruno Hareng. Pour autant, Vivendi, qui possédait l'éditeur Activision Blizzard il y a peu, connaît bien le monde des jeux vidéo et sait gérer les talents. » En outre, l'analyste fait le parallèle avec la prise de contrôle de l'agence de publicité Havas à partir de 2004 :

« Au final, l'expérience Havas, montre que certains managers, qui étaient en désaccord avec la stratégie de Vincent Bolloré ont quitté Havas. Il s'agit d'une infime minorité. La grande majorité a décidé de rester. Vincent Bolloré a su les motiver à travers la distribution d'actions et de stock-options. Après une période de flottement au départ, Havas affiche finalement aujourd'hui une des meilleures rentabilités de son secteur. »

Ubisoft en ligne de mire

D'après lui, Vivendi pourrait donc faire de même chez Gameloft. Et aussi chez Ubisoft... Car si le groupe de Bolloré ne s'épanche pas sur sa stratégie de rachats, c'est surtout ce frère aîné, troisième éditeur mondial de jeux vidéo, qui intéresse le géant des médias, selon plusieurs sources au fait du dossier. De fait, Ubisoft appartient aussi à la famille Guillemot. Laquelle, une fois encore, voit rouge à l'idée d'un rachat et d'une prise de contrôle par Vivendi. Or ce dernier met également les bouchées doubles sur ce dossier. Ce lundi, le groupe de médias a renforcé sa participation dans l'éditeur français à hauteur de 15,66%, contre 14,9% auparavant. « Nous avons le sentiment d'avoir vécu une agression. [...] On n'entre pas dans une société en cassant la porte ! », dézinguait déjà dans Les Echos Yves Guillemot, le patron d'Ubisoft, en novembre dernier.

En essayant de prendre le contrôle de Gameloft, quitte à le surpayer, Vivendi semble vouloir forcer la famille Guillemot à jeter l'éponge sur Ubisoft. Il faut dire que ce dernier pèse beaucoup plus lourd que son petit frère en Bourse, avec une valorisation de près de trois milliards d'euros au cours actuel. Mais stratégiquement, la famille Guillemot pourrait aussi adopter une attitude défensive. Par exemple, elle pourrait vendre sa participation dans Gameloft au prix fort. Avec cette manne, combinée à l'arrivée de partenaires sûrs et au portefeuille épais, la fratrie pourrait se renforcer dans Ubisoft. Avec un objectif : sécuriser plus de 50% des droits de vote pour barrer la route à Vincent Bolloré. Pour l'heure, la famille Guillemot n'a que 9% du capital de l'éditeur. Mais elle en garde le contrôle grâce à ses droits de vote double (plus de 15%). En attendant, la fratrie doit donc batailler sur deux fronts.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 04/03/2016 à 11:10 :
Aîe aîe aîe, temps difficile à venir pour la conception de jeux vidéo française.

"Attention ! Si le raider Bolloré s'empare de la firme, les talents mettront les voiles, et la société en pâtira"

C'est une certitude, nous ne sommes pas dans la mentalité de publicitaires qui sont d'abord des commerciaux avant d'être des créatifs.

Dans les jeux vidéos c'est la création qui fait la différence pas la force de vente ni le principe du marketing.

Mais bon l'avantage c'est que les salariés de gameloft et d'ubisoft pourront sans problème retrouver du travail dans les multinationales américains qui elles savent laisser grandir l'imagination et la création.

Dommage par contre de perdre autant de talents et encore une fois nous le devrons uniquement à l'incompétence de nos décideurs économiques incapables de nuance, toujours campés sur leurs stratégies de char d'assaut.

ET cela fait bien longtemps que les jeux sur les chars d'assaut n'ont plus le succès d'antan...
Réponse de le 04/03/2016 à 17:51 :
Alors dans cette branche les "créatifs" ne travaillent que pour le plaisir ???
On verra bien si le montant du chèque de fin de mois pourra influencer leur probité .....
Réponse de le 05/03/2016 à 11:46 :
PLus ils travaillent pour le plaisir plus ils seront créatifs, plus ils travailleront pour l'argent moins ils le seront.

C'est tout vu avec Bolloré qui s’immisce au sein d'une économie qu'il ne peut pas comprendre ces boites couleront.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :