Présidentielle 2017 : Macron et Le Pen, deux visions opposées des enjeux numériques

Par Sylvain Rolland  |   |  1703  mots
Le vote du dimanche 7 mai entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen sera lourd de conséquences tant leurs programmes divergent, tant dans le rapport des deux finalistes au numérique que dans leurs propositions. (Crédits : Reuters)
Les deux finalistes de l’élection présidentielle présentent un programme diamétralement opposé concernant le numérique, l’innovation et les startups. La Tribune fait le point.

Financement de l'innovation, imposition des géants du Net, économie des données, protection de la vie privée, régulation du secteur de la culture, éducation, e-santé, réseaux de communication... Le prochain président devra se confronter à de nombreux enjeux liés au numérique. Et le vote du dimanche 7 mai sera lourd de conséquences tant les programmes d'Emmanuel Macron (En Marche !) et de Marine Le Pen (Front national) divergent, tant dans leur rapport au numérique que dans leurs propositions.

Un numérique transversal pour Macron, sectoriel pour Le Pen

L'ancien ministre de l'Économie s'inscrit clairement dans la continuité du quinquennat de François Hollande, dont il partage en partie le bilan numérique. Ses propositions font ressortir trois grandes priorités : amplifier la dynamique de l'innovation, réformer le fonctionnement de l'État et utiliser le digital dans tous les pans de l'action publique. Emmanuel Macron mise aussi sur l'Europe, notamment en ce qui concerne le financement de l'innovation et pour les enjeux de régulation des grandes plateformes numériques. Bien que peu prolixe sur l'impact économique et sociétal des nouvelles technologies comme l'intelligence artificielle et la blockchain, le candidat d'En Marche! présente un programme relativement complet, dans lequel le numérique occupe une place transversale.

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A l'inverse, le numérique est clairement la dernière roue du carrosse dans le programme de Marine Le Pen, qui n'y consacre qu'une dizaine de propositions sur 144. Ses propositions - certaines ne modifient que très légèrement l'existant à l'image de la création d'un secrétariat d'Etat dédié aux mutations économiques- se concentrent surtout la protection des données, le financement de l'innovation et la culture.

Leurs (rares) points communs : très haut débit, e-santé

Les deux candidats convergent toutefois sur quelques rares sujets. Le très haut débit, notamment, qui faisait consensus chez tous les prétendants à l'Elysée. Tous deux veulent poursuivre le Plan France Très Haut Débit lancé par François Hollande, pour couvrir en fibre l'ensemble du territoire d'ici à 2022. Ils souhaitent également favoriser le développement de la télémédecine et stimuler l'innovation dans la santé grâce aux startups.

Financement de l'innovation : Macron pour une refonte de la fiscalité, Le Pen mise sur la R&D

Pour développer le financement des startups, les deux candidats ont une approche très différente. Marine Le Pen veut tout d'abord « recentrer le Crédit impôt recherche (CIR) vers les PME et les startups et diriger une part de l'assurance-vie (2%) vers le capital-risque et les startups ». Le budget public de la recherche sera augmenté de 30% pour représenter 1% du PIB. La présidente du Front National compte aussi « inciter les grands groupes à créer leur propre fonds d'investissement dans les entreprises innovantes »... en oubliant que c'est déjà le cas pour une partie d'entre eux. Par ailleurs, la candidate entend « fixer l'innovation en France » : une entreprise qui reçoit des aides publiques ne pourra pas se vendre à une société étrangère pendant dix ans.

Au contraire, Emmanuel Macron veut actionner le levier européen, avec la création d'un Fonds européen de financement en capital-risque doté de 5 milliards d'euros pour les startups, chargé de repérer et de financer les futures licornes. En France, le candidat d'En Marche! estime que « stabilité et visibilité » en matière fiscale sont les principales conditions de l'innovation. L'Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) sera remplacé par un impôt sur la fortune immobilière (ISFI). Un prélèvement forfaitaire unique (PFU) de 30% sera appliqué aux revenus du capital mobilier (intérêts, dividendes, plus-values mobilières...). Quant aux dispositifs existants d'aide à l'innovation (CIR, Crédit impôt innovation, dispositif Jeune Entreprises Innovantes) ils seront « sanctuarisés ». Le rôle de Bpifrance sera renforcé pour faciliter la transformation numérique des PME et des TPE.

En ce qui concerne l'usine du futur, Macron entend créer un Fonds pour l'industrie et l'innovation de 10 milliards d'euros, financé par la vente d'actions dans des entreprises possédées de manière minoritaire par l'État. Emmanuel Macron veut enfin créer un droit à l'expérimentation pour faciliter le test de nouvelles solutions en permettant aux entreprises de déroger provisoirement aux dispositions en vigueur.

Impôt et régulation des géants du Net : le levier européen pour Macron, français pour Le Pen

Sans surprise, l'eurodéputée Marine Le Pen, qui veut sortir la France de l'Union européenne, ne compte en aucune façon s'appuyer sur Bruxelles pour quoi que ce soit. La question de la fiscalité des multinationales comme Google, Apple, Facebook Amazon (les fameux GAFA) et consorts se règlera donc en France, via une refonte de la TVA et la création d'une taxe sur l'activité des grands groupes en France.

Emmanuel Macron veut au contraire imposer une taxe européenne sur le chiffre d'affaires réalisé par les multinationales en Europe. Il souhaite aussi créer une Agence européenne pour la confiance numérique, chargée de réguler les grandes plateformes numériques « afin d'assurer le respect d'une concurrence équitable et la protection des droits des utilisateurs ».

Vie privée : les données des Français en France pour Le Pen, renégocier le Privacy Shield pour Macron

Pour protéger les données personnelles, Marine Le Pen compte obliger les entreprises, même étrangères, à stocker les données de leurs utilisateurs français en France. Résolument anti-GAFA, la candidate du FN ne veut pas que l'Etat utilise des logiciels appartenant aux géants étrangers, notamment dans la défense et l'éducation. Elle promeut donc le logiciel libre et mettra fin à l'accord liant Microsoft à l'Education nationale. Une « charte à valeur constitutionnelle », incluant la protection des données personnelles, sera votée.

De son côté, Emmanuel Macron pense que les logiciels libres jouent un « rôle essentiel » dans la future « stratégie globale d'achat numérique » de l'Etat... qui reste à définir. Pour protéger les données personnelles, il compte s'appuyer sur la législation européenne et renégocier l'accord Privacy Shield... qui entrera en application en 2018 et qui sera extrêmement difficile à reprendre.

Cybersécurité et chiffrement : Le Pen contre la surveillance de masse, Macron dans le flou

Pour Marine Le Pen, c'est clair : la lutte contre le terrorisme doit passer par d'autres méthodes que le chiffrement, indispensable pour « l'expression de la liberté de chacun ». Par conséquent, la candidate du FN est aussi contre la « surveillance de masse », surtout avec des logiciels américains liés à la CIA comme Palantir, qui a signé un contrat avec la DGSI. Elle préfère développer le renseignement pénitentiaire et réorganiser les services de renseignement.

Sur ce sujet, Emmanuel Macron est complètement dans le flou. Il promeut une mission d'évaluation parlementaire sur la loi Renseignement, votée en 2015. Dans son programme, le candidat soutient officiellement le chiffrement, qu'il veut même généraliser auprès des PME et TPE. Mais il a récemment indiqué qu'il compte prendre, dès l'été, une « initiative majeure et coordonnée » au niveau européen et avec l'OTAN, pour imposer un « système de réquisition légale » aux entreprises pratiquant le chiffrement de bout en bout, telles Apple ou Facebook sur Messenger et WhatsApp.

E-administration : Macron pour un Etat 100% numérique, « hors de question de tout dématérialiser » pour Le Pen

Partant du principe que le numérique est un levier pour simplifier les services de l'Etat et faire des économies de fonctionnement, Emmanuel Macron s'engage à investir 10 milliards d'euros, issus de son plan d'investissements de 50 milliards d'euros, pour « redéfinir l'action publique », afin de réaliser en 2022 « 100% des démarches en ligne ».

A l'inverse, Marine Le Pen « n'oublie pas » les déconnectés, notamment les personnes âgées et les habitants des zones les plus rurales, et valorise le « contact humain avec les citoyens ». Elle ne veut donc pas « tout dématérialiser » mais reste floue sur une éventuelle dématérialisation partielle.

Open data, inclusion numérique : Macron proactif, Le Pen silencieuse

L'open data (ouverture des données publiques) est aussi une priorité pour Emmanuel Macron, qui veut créer une banque de données numériques réutilisables. Marine Le Pen n'a rien annoncé sur le sujet. L'ancien ministre veut aussi mettre en place un « service public numérique de la justice » pour les citoyens et leurs avocats, ainsi que des outils numériques d'aide à la décision pour les juges.

Le candidat d'En Marche! souhaite aussi développer une véritable stratégie d'inclusion numérique, avec la création d'une plateforme collaborative pour les handicapés (accès aux diplômes facilité, partage des bonnes pratiques locales), d'un réseau d'accompagnement numérique sur tout le territoire pour les populations les plus fragiles. Marine Le Pen ne propose rien sur ces sujets.

Culture : Netflix européen et Pass Culture de 500 euros pour Macron, licence globale pour Le Pen

Dans le domaine de la culture, Emmanuel Macron et Marine Le Pen ne sont d'accord sur rien. Emmanuel Macron souhaite l'émergence d'un « Netflix européen » et veut soumettre les plateformes de vidéo à la demande (VOD) à un quota de 50% de diffusion d'œuvres européennes.

Sur la question des droits d'auteur, les lobbys semblent avoir davantage l'oreille d'Emmanuel Macron que celle de Marine Le Pen. Le premier est favorable au maintien de la Hadopi, l'autorité critiquée de lutte contre le piratage, tandis que la seconde souhaite la supprimer pour lancer « une grande réforme du droit d'auteur » autour du concept de « licence globale », pour permettre une plus juste rémunération des artistes et une meilleure répartition des revenus.

Emmanuel Macron a aussi proposé la mise en place d'un Pass Culture d'une valeur de 500 euros, destiné à tous les jeunes à partir de 18 ans pour leur permettre d'accéder aux activités culturelles de leur choix via une application. Ce Pass sera financé par les distributeurs et les grandes plateformes numériques.