Très haut débit : Orange fusille l'idée d'un repartage des déploiements

Par Pierre Manière  |   |  1237  mots
Pour rassurer les collectivités sur les déploiements d'Orange, Pierre Louette affirme que l'opérateur historique va "rendre tous [ses] engagements de couverture en fibre optique transparents et juridiquement contraignants". (Crédits : DR)
Directeur général délégué de l'opérateur historique, Pierre Louette affirme qu'il n'est "pas favorable" à une re-répartition entre les opérateurs de la couverture en fibre optique des zones moyennement denses. Au contraire de l'Arcep, qui milite pour un repartage pour ne pas prendre de retard dans la couverture de la France en Internet à très haut débit, il assure qu'Orange respectera son calendrier.

C'est une levée de boucliers. Dans nos colonnes, Pierre Louette, directeur général délégué d'Orange, s'oppose à tout repartage de la couverture en fibre optique des zones moyennement denses. Ces dernières, qui représentent environ 13 millions de foyers dans les villes moyennes et les périphéries des grandes agglomérations, ont fait l'objet d'une répartition entre Orange et SFR en 2011. Ce partage est intervenu suite au lancement par l'Etat d'un Appel à manifestation d'intention d'investissement (AMII), lors de la mise en place du plan national Très haut débit - qui vise à offrir à tous les Français un Internet ultra-rapide d'ici à 2022. Voilà pourquoi, dans le jargon des télécoms, on les appelle les "zones AMII". A l'époque, Orange s'est engagé à couvrir 80% de ces territoires en fibre optique, contre 20% pour SFR. Sachant que les autres opérateurs, Bouygues Telecom et Free, ont ensuite signé avec eux des accords de co-investissement. L'objectif étant, dans ces territoires, de mutualiser les infrastructures pour des raisons de rentabilité économique.

Problème: l'Arcep, le régulateur des télécoms, a estimé mercredi, dans un avis au Sénat, que les déploiements en zone AMII n'allaient pas assez vite. Selon son président, Sébastien Soriano, "ils s'achèveront au mieux en 2023" au rythme actuel. Alors que ces zones sont censées être couvertes en 2020 dans le cadre du plan Très haut débit. Pour accélérer les choses, Sébastien Soriano a proposé un repartage plus équilibré des zones moyennement denses entre les grands opérateurs, en faisant notamment entrer dans la danse Bouygues Telecom et Free.

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Comme l'indique Pierre Louette, Orange est farouchement contre. Sur l'essentiel de la zone AMII, soit plus de 10 millions de prises, il rappelle que l'opérateur historique a signé en 2012 un contrat de droit privé avec SFR. Pas question, à ses yeux, d'en revoir les termes. En outre, il affirme qu'Orange respectera parfaitement toutes ses échéances de couverture en fibre optique. Pour convaincre les sceptiques - et notamment les élus locaux pressés de disposer d'un Internet rapide -, Orange a proposé, selon lui, de rendre ses engagements de couverture "transparents et juridiquement contraignants". Ce qui ouvre le droit, pour les collectivités éventuellement concernées par des retards de déploiements, à des indemnités.

Cette réaction d'Orange, qui a fait de la fibre optique l'une de ses grandes priorités, n'est guère surprenante. Elle fera, à n'en point douter, grincer des dents chez SFR. Depuis que le milliardaire Patrick Drahi a racheté l'opérateur en 2014, il milite activement pour un repartage plus équilibré des zones AMII avec Orange. Contrairement à Vivendi, l'ancien propriétaire de l'opérateur au carré rouge, il affirme qu'il veut investir plus pour être propriétaire de ses infrastructures, et ne pas être locataire du réseau des autres. Reste qu'Orange, qui veut rester leader de la fibre en France, ne compte pas lui dérouler le tapis rouge.

LA TRIBUNE - Aux yeux de l'Arcep, les déploiements en zone moyennement dense, dont vous avez la responsabilité avec SFR, ne vont pas assez vite. Au rythme actuel, l'Autorité voit ces déploiements se terminer en 2023, alors qu'ils sont censés être achevés en 2020. Estimez-vous, de votre côté, avoir pris du retard?

PIERRE LOUETTE - Regardons la réalité des chiffres. En 2011, lorsqu'Orange a répondu à l'appel à manifestation d'intérêt [lancé par l'Etat pour savoir quels territoires les opérateurs souhaitaient couvrir en fibre optique, NDLR], nous nous sommes engagés à raccorder 15 millions de foyers à la fin 2020. Cet engagement historique concernait les grandes agglomérations et les zones moyennement denses. Va-t-on y arriver ? Oui. Au mois de septembre, 8,4 millions de foyers sont déjà raccordables à la fibre - dont 6,7 millions grâce à Orange -, et nous sommes dans les temps. Pourquoi ? D'une part, parce que notre capacité de production augmente considérablement. A la fin de l'année, nous aurons produit environ 1,9 million de prises, contre moins de 700.000 en 2014. Et l'an prochain, nous comptons produire entre 2 et 3 millions de prises. D'autre part, nous aurons bientôt achevé les déploiements en zone très dense, ce qui permettra de concentrer nos forces sur la zone moyennement dense. Le système industriel que nous avons mis en place avec nos sous-traitants est parfaitement lancé. Il fonctionne à plein régime.

Cela n'empêche pas Sébastien Soriano, le président de l'Arcep, de se dire "inquiet" quand au respect des échéances de couverture.

Encore une fois, pour Orange, il n'y a pas de sujet. Nous sommes totalement sereins sur notre dynamique de déploiement en France, et notamment en zone moyennement dense. Dans l'avis rendu mercredi au Sénat, l'Arcep affirme, je cite, que "les rythmes actuels ne permettront pas d'atteindre les objectifs du plan". Mais dans ce même avis, en annexe, un document montre a contrario très bien que l'accélération des rythmes des déploiements permettra d'atteindre nos objectifs.

D'ailleurs, si nous n'en étions pas persuadés, nous n'aurions pas pris l'initiative de rendre, de notre propre chef, tous nos engagements de couverture en fibre optique transparents et juridiquement contraignants, au sens de l'article L33-13 du Code des postes et des communications électroniques. [Celui-ci permet depuis peu à l'Arcep, en cas de manquement d'un opérateur, de le sanctionner financièrement, jusqu'à un maximum de 3% du chiffre d'affaires. Ce qui ouvre le droit, pour les collectivités éventuellement concernées par des retards de déploiements, à des indemnités.]

Malgré ces garanties, l'Arcep appelle à une "re-répartition" de la couverture des zones moyennement denses avec SFR, Bouygues Telecom et Free...

Nous ne sommes pas favorable à un nouveau partage dans le cadre de la partie sous contrat avec SFR de la zone moyennement dense. Nous avons déjà largement engagé nos déploiements, et nous pensons qu'au contraire, une re-répartition profonde serait un important facteur de ralentissement. L'Arcep estime que le partage actuel entre Orange et SFR pourrait devenir problématique... Nous, nous sommes persuadés du contraire, parce que nous sommes en train de réaliser absolument tout ce que nous avons annoncé. Reste qu'une partie des zones moyennement denses - soit environ 3,5 millions de prises, qui sont en cours de déploiement par Orange -, n'est pas concernée par notre contrat avec SFR. Ici, il est libre d'exprimer ses intentions d'investissements.

Cela risque de ne pas plaire à Patrick Drahi, le propriétaire de SFR, qui répète qu'il souhaite couvrir 50% de la zone moyennement dense, soit bien plus que les près de 20% que l'opérateur au carré rouge s'est engagé à déployer en 2011.

Si on ajoute toutes les prises câble dont SFR dispose dans cette zone (il a d'ailleurs expliqué, ces dernières années, que cette technologie permettait très bien d'accéder au très haut débit) au million et demi de prises fibre qu'il s'est engagé à produire, il disposera d'un volume tout à fait conséquent. Quoi qu'il en soit, nous ne voyons pas pourquoi Orange renégocierait le contrat de droit privé qu'il a avec SFR sur les zones AMII. Nous avons un litige en cours avec eux à ce sujet. Mais c'est le tribunal de commerce qui est compétent pour juger ce dossier, et non l'Arcep.