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Interview

Bernard Arnault Dior à Pékin

Bernard Arnault

Après l'annonce de la construction de la Fondation Louis Vuitton, à Paris, Bernard Arnault poursuit son engagement dans l'art contemporain. À Beijing, l'exposition Christian Dior & Chinese Artists met en scène la créativité de la maison de couture et celle des artistes contemporains chinois. Passionnant.

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Comment est né ce projet ? Pourquoi cette exposition ?
On y réfléchit depuis deux ans. Dior est la marque de couture la plus connue et la plus prestigieuse en Chine. Il m’a semblé intéressant, au lieu de faire un défilé de plus, de la publicité classique, de montrer que l’image et les racines de Christian Dior s’inscrivent depuis toujours dans la créativité et sont plus proches que jamais de la création contemporaine. Nous voulions aussi rappeler que Monsieur Dior avait été très lié au monde de l’art. Avant de créer sa maison
de couture, il avait animé une galerie d’art. Il a toujours été très proche des artistes de son temps, il était ami de Bérard, Cocteau, il connaissait Picasso, Matisse, Léger… John Galliano, son successeur depuis douze ans, entretient un lien très fort avec l’environnement créatif. De là, l’idée de demander à cet ensemble d’artistes chinois contemporains d’exprimer leur vision de Dior, sous des angles différents, et de les mettre en relation avec les créations de Dior depuis l’origine de la maison en 1947. Les robes de haute couture sont regroupées selon les thèmes que les artistes chinois ont développés.

Comment vous êtes-vous initié à l’art contemporain chinois ?
J’ai visité pour la première fois il y a six ou sept ans l’ensemble de galeries où se déroule l’expo-sition. À l’époque, c’était un mouvement naissant, les artistes n’avaient pas du tout le retentissement et la notoriété mondiale actuels. Peut-être que tout cela est d’ailleurs allé un peu trop vite. Le phénomène se calme, mais il est incontestable que ces artistes chinois sont de grands créateurs. On trouvera sans doute de grandes figures de l’art du xxie. Cela m’avait frappé à l’époque. Je n’étais d’ailleurs pas le seul. Les Ullens qui accueillent l’exposition dans leur espace, l’ont été encore plus que moi, puisqu’ils ont créé leur propre musée d’art contemporain avec l’UCCA.

Comment êtes-vous entré en contact avec Zhang Huan et son “géant” ? Pourquoi l’avez-vous acheté ?
L’œuvre devait être exposée à New York dans une galerie que j’ai la chance de bien connaître. J’avais rencontré l’artiste en Chine et j’ai pu la voir en avant-première. J’ai été séduit par cette œuvre magistrale. J’ai senti que j’étais devant une pièce exceptionnelle. Elle était jusqu’à présent installée aux États-Unis et, pour la première fois, elle revient en Chine. J’aime beaucoup les créations de Zhang Huan. Pour l’exposition, je lui ai demandé s’il accepterait de travailler sur Dior. L’une de ses techniques consiste à réaliser des tableaux à partir de cendres qu’il recueille dans les temples bouddhistes. Il connaissait Monsieur Dior et avait gardé la vision de ses portraits dont notamment l’un des plus célèbres, devant sa maison de campagne. Il a décidé de s’inspirer de ces portraits. La première œuvre que l’on rencontre en entrant dans l’exposition est cette toile de 7 m de long de Monsieur Dior à Milly-la-Forêt. C’est un artiste extraordinaire.

Dans quelle mesure les artistes chinois participent-ils à l’évolution des mentalités et à l’ouverture de la Chine à l’international ?
En tant que créateurs, ils s’inspirent naturelle-ment de l’histoire récente de leur pays. Leur travail est en général positif, et leur rapport à l’environnement chinois est considéré, je crois, comme fructueux. Il n’y a plus de contestation sur ce point. Néanmoins, il me semble que l’art contemporain chinois est plus reconnu à l’extérieur de la Chine, qu’il ne l’est pour l’instant en Chine ; même si l’on voit apparaître aujourd’hui des collectionneurs chinois dont un bon nombre ont assisté à l’inauguration.

Six mois après avoir pris position personnellement et publiquement, lors de la protestation en France contre les Jeux Olympiques de Pékin, pour que l’on cesse de se poser en donneur de leçons, cette exposition revêt-elle pour vous un sens particulier ?
Notre groupe est un grand ami de la Chine. Quand on compare la Chine de 1990 à celle d’aujourd’hui, les progrès réalisés sont considérables. C’est le résultat du développement économique et du processus de modernisation lancés par Deng Xiaoping. On peut toujours critiquer, mais il faudrait aussi reconnaître l’évolution formidable qui s’accompagne d’une amélioration assez impressionnante du niveau de vie de la population. La première fois que
je suis venu à Pékin en 1990, il n’y avait pratiquement pas de voitures. Il n’y avait
que des bicyclettes, pas une femme ne portait un sac dans la rue, et un seul hôtel accueillait la clientèle internationale, le Palace. On y a rapidement ouvert un magasin Louis Vuitton, nous étions précurseurs à l’époque. Les liens historiques entre nos deux pays sont très
forts et très anciens. Deng Xiaoping, avant
de devenir le leader chinois que l’on sait,
a commencé par travailler en France, chez Renault, notamment. Zhou Enlai également. Avec notre groupe, nous essayons de conforter ces échanges culturels entre la France et la Chine. Nous sommes le premier pays occidental
à avoir rétabli les relations diplomatiques avec la Chine.
Le président Pompidou a été le premier président étranger à venir en visite officielle. Cela a créé des liens étroits. La polémique qui avait démarré à la veille des Jeux Olympiques s’est aujourd’hui aplanie. L’exposition illustre aussi la créativité et l’inventivité française en général. Dior en effet est considéré partout dans le monde comme partie intégrante de l’image de la France.
Vous jouez un rôle de passeur pour tenter de mieux faire comprendre l’évolution de la Chine en France ?
Certainement, parce que je connais mieux la Chine que d’autres investisseurs ou industriels français et que je participe au rapprochement culturel. Ce n’est pas nouveau. Il y a quelques années, nous avions “mécéné” la première grande exposition des Impressionnistes en Chine. Jacques Chirac à l’époque l’avait inaugurée avec le président chinois. L’image de notre pays en Chine est très liée à la culture et nous essayons de mener des actions permanentes pour la développer encore.

Quelle est l’image de Dior en Chine ?
Celle du raffinement et de l’élégance. Elle est considérée parfois comme la plus inaccessible
et pourtant, elle est la plus aimée des marques françaises. Cela s’explique peut-être par sa diversité, ses parfums mythiques notamment,
que Monsieur Dior a lancés dès 1947 et que les Chinois adorent. Ils s’intéressent beaucoup à l’histoire de Monsieur Dior, devenu le couturier le plus connu de la planète dès son premier défilé en 1947. Et qui a fait de sa marque le mythe planétaire que l’on connaît aujourd’hui alors qu’il n’est resté que dix ans à sa tête. Le génie de Monsieur Dior intrigue beaucoup les Chinois. Comme d’ailleurs le génie français en général.

Que représente la Chine pour la marque ?
La Chine sera probablement la première puissance économique mondiale dans les vingt prochaines années. Le fait que Dior y développe son activité économique et qu’elle y soit perçue comme la plus emblématique des maisons de couture est très important pour l’avenir de l’entreprise. D’où l’idée, au travers de cette exposition, d’illustrer son histoire, ses valeurs et son inventivité. Et, de la même façon, de montrer que si la Chine est un marché, c’est aussi une source d’inspiration. Dans les robes Dior présentées, imaginées par John Galliano nombre d’entre elles s’inspirent de la culture chinoise. Mais il ne s’agit jamais d’une interprétation littérale, elle est dynamique, libre, exubérante.
Je crois que John Galliano pense aujoud’hui vraiment comme Monsieur Dior.

Cette exposition a-t-elle pour vocation de voyager et de venir en France ?
Pour l’instant, ce n’est pas défini.

Peut-on imaginer alors qu’elle puisse être dupliquée ? Avec la jeune scène artistique russe par exemple ?
Je me méfie beaucoup des répétitions. On peut imaginer d’autres actions où Dior soit lié à la créativité, et présenté à son public d’une manière différente d’un simple défilé qui montre les produits. Mais, les expositions itinérantes qui ont ce côté un peu mécanique à vocation trop évidemment commerciale, ce n’est pas pour Dior.
 

Votre engagement dans l’art contemporain, c’est la création de la future Fondation Louis Vuitton. Où en
est le projet ?

Comme le montre la maquette, c’est un projet architectural exceptionnel. Les fondations du bâtiment sont sur le point de se terminer. Nous allons démarrer la construction de la partie haute au début de l’année prochaine. Bien sûr, comme cet édifice est particulièrement original, ce n’est pas très facile à construire et cela nécessite beaucoup d’études techniques. In fine, ce sera d’ailleurs une prouesse technique et architecturale, ce qui m’intéresse beaucoup, étant ingénieur
de formation. Cela prend très bonne tournure. L’ouverture est prévue pour 2011.

Les œuvres des artistes chinois qui sont présentées dans l’exposition rejoindront-elles la future Fondation ?
Pourquoi pas ? Là encore, ce n’est pas défini. C’est Suzanne Pagé, qui a dirigé le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, qui veille à la programmation de la Fondation. Celle-ci ne sera pas limitée aux œuvres lui appartenant, mais présentera aussi des expositions ponctuelles, sur des thèmes différents.

Le marché de l’art contemporain n’échappe pas à la crise comme on l’a vu tout récemment. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Aujourd’hui, si l’on regarde le prix des choses, tout baisse : l’acier, le pétrole, le cours des actions en bourse. Les œuvres d’art qui avaient été pour une large part surévaluées ces dernières années n’échappent pas au mouvement. C’est une période intéressante qui s’ouvre, pour acheter et saisir des opportunités, que ce soit dans le domaine de l’art ou d’autres d’ailleurs.

 


 

Isabelle Lefort

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