Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Vladivostok, terminus.
Lundi 14 juin 6 h 30
« Regarde, regarde, le Pacifique ! » Olivier Rolin vient de surgir dans le compartiment. Jubilation de gamins. On ne voit rien, une brume épaisse enveloppe la Corne d'Or. On plie la fin des bagages, nous voici à Vladivostok. A 9288 kms de Moscou, 10 fuseaux horaires plus loin, 15 jours après le début de l'odyssée.
Sur le quai, la fanfare et des Marseillais. Tout le staff de la gare Saint-Charles vient accueillir l'équipée littéraire, et s'apprête à signer le jumelage avec Vladivostok.
On est ahuri. Heureux, essoré, comme dirait Nicolas Bouvier. Photos, photos. Danièle Sallenave ne veut contenir ses larmes « Si on ne pleure pas ici, alors... » Jean Echenoz, rêveur, regarde le spectacle. Les sourires sont sur toutes les lèvres.
La gare est somptueuse. Inaugurée par Nicolas 1er que son papa, le Tsar, avait envoyé ici dans la cité qu'on appelait alors « le seigneur de l'est » pour poser la première pierre, elle est dans le plus pur style architectural de la Russie impériale de la fin du XIXème siècle.
Après un petit-déjeuner surréaliste au bar de l'hôtel - des jeunes femmes en lingerie affriolante défilent en boucle sur les écrans de télévision - la visite de la base navale, interdite aux étrangers jusqu'en 1992, semble irréelle. L'horizon sur la mer du Japon est totalement bouché. On ne voit pas à cent mètres. La moiteur couvre de nimbe les bâtiments de guerre de la marine russe. Le soleil ne parvient pas à percer. Neuf mois de l'année il en est ainsi, après, la glace prend le relai.
Le sous-marin S-53 est posé devant le mur aux victimes de la guerre russo-japonaise, des milliers de noms inscrits sur d'immenses panneaux de marbre noir. Un bambin s'amuse à chevaucher le char qui tend son canon vers le pays du Soleil Levant. Dans la chapelle des marins, l'icône de la vierge pleure des larmes de myrrhe.
A l'alliance française, la salle, une nouvelle fois est comble, les auditeurs en demande, les écrivains hébétés. « Nous avons décidé de faire une première mondiale avec Danièle Sallenave. » explique Dominique Fernandez. « Les deux livres, que nous allons écrire suite à cette traversée, sortiront en même temps, chez nos éditeurs respectifs, Grasset et Gallimard. » Caboche, l'auteur de Castor de guerre, raconte comment l'idée leur est venue « Depuis le début du voyage, nous avons échangé beaucoup, nous nous sommes amusés, alors pourquoi pas, aller jusqu'au bout. Qui sait si l'un de nous, n'a pas raconté des cracks à l'autre, pour rire, pour se confondre... »
Lors de la conférence de presse, à la Philharmonie tandis que certains dorment d'un sommeil profond au fond de la salle, les écrivains répondent aux questions, d'un œil. « Le but de ce voyage était de le faire. Vivre un rêve, vivre un mythe. » déclare Guy Goffette, dans un sursaut d'énergie. « J'ai vu, j'ai entendu. Je ne connaissais pas les autres, j'avais des préjugés sur la Sibérie, mais ce que nous venons de vivre, est une expérience inédite, extraordinaire. On dit qu'« Un Russe qui ne chante pas est un Russe mort ». Nous, nous sommes passés de la chansonnette à la symphonie. Les écrivains, nous travaillons avec la boue du réel. Je ne savais pas comment tout cela se mélangerait en moi, mais aujourd'hui, plusieurs projets abondent ; de la poésie, un roman... »
A la sortie, les plus résistants décident de se perdre dans Vladivostok pour mieux arpenter la ville où a grandi l'acteur Yul Brynner. Vladivostok, en terme d'ambiance, se situe entre San Francisco et Brest, pour ses rues qui montent et qui descendent, ses arrière-cours, et ses bars à matelots, au nom français « Montmartre ». Est-ce un clin d'œil à Blaise Cendrars ? La ville qui accueillera en 2012 la conférence économique Asie-Pacifique est en travaux, à nombre d'angles de rue, des panneaux annoncent le danger.
Nina Livinetz invite Dominique Fernandez et le photographe Ferrante Ferranti à monter dans un taxi, pour se recueillir au mémorial de l'écrivain Ossip Mandelstam. Aux pieds de tours HLM, la responsable du livre pour la Confédération russe dépose un bouquet de lys jaunes, en mémoire au poète dont le corps, après le goulag et l'exil, a été jeté dans une fosse commune.
Le dîner au restaurant le Versailles donne l'occasion de porter des toasts aux écrivains d'avoir accompli le périple, aux organisateurs russes d'avoir tout fait pour que, malgré la course du temps, le voyage se passe à merveille. Et bien sûr, on chante « Mokhnaty shmel... » On est rincé.
Les jusqu'au-boutistes décident de tremper leurs pieds dans le Pacifique, tandis que d'autres s'achèvent au bar du Néant. L'essentiel de la troupe se retrouve, autour d'une dernière fiole de vodka, au quatrième étage de l'hôtel Azimut. Ca ne s'invente pas, souvent le réel est plus imaginatif que la fiction. Au rez-de-chaussée de ce qui est sans doute le meilleur hôtel de la ville, le karaoké se loue 1000 roubles l'heure pour six personnes, avec - ou sans option, pour plus si affinité - les hôtesses de charme, le jacuzzi et les salles de repos. De la fenêtre du bar « Azimut », dans la torpeur encre de Russie, seule l'inscription au néon pourpre « strip » illumine.
Dernières confidences, entre deux rasades de « petite eau », l'inattendu surgit ; les provodnitsas ont parlé. La nuit dernière, alors qu'à 4 h du matin, nous prenions les borborygmes de l'hôtesse du wagon, la plus hermétique d'entre toutes, comme autant de condamnations fermes et méprisantes sur la propension des passagers du Transsibérien Blaise Cendrars à quitter une party sans rien ranger, c'est une autre affaire qui se jouait. Le martèlement des essieux, comme autant de coups de cymbales dans la nuit extrême-orientale, aurait du nous alerter. Non, ce n'était pas une histoire de vitesse, non ce n'était pas une symphonie de Rachmaninov, les bruits assourdissants révélaient bien autre chose ; la faiblesse des essieux. La veille, le train s'était tout à coup arrêté net, faisant volé assiettes et plateaux au compartiment restaurant. Quinze minutes après nous étions repartis, l'affaire avait été vite oubliée. Mais, en vérité, les essieux du dernier wagon, là même où chaque soir, on se retrouvait pour discuter, fumer, rire et chanter, chauffaient, au point de déclencher l'alarme. Et cette nuit là, cette dernière nuit transsibérienne, nous avons filé en toute insouciance sur des essieux ardents.
Les provodnitsas sont les amazones du Transsibérien. A l'époque soviétique, selon qu'elles soient conciliantes ou versées dans la délation, elles avaient pouvoir de vie ou de mort sur les voyageurs. Aujourd'hui, encore, leur rôle est crucial. L'une d'elle s'est confiée « la nuit parfois, quand le Transsibérien s'arrête dans une gare peu fréquentée. Sur un simple mot (tenu secret) elles doivent s'écarter et laisser entrer les gros calibres qui montent à bord du train pour quelques parties de jeux ou autres. Mieux vaut pour elles, alors de se tenir à l'écart. En vingt ans de métier, X (elle a préféré garder l'anonymat) a tout vu ; des couteaux, des flingues. Un matin, elle a retrouvé un homme pendu dans les toilettes. Une autre fois, un gangster avait tout bonnement été jeté par la fenêtre explosée.
On hallucine. Les provodnitsas sont peu disertes. Pour connaître leurs secrets, on doit accéder à l'intimité de leur alcôve, réduite, en début de wagon. Et surtout parler russe. Le mythe du Transsibérien est bien vivant. Il est loin d'avoir livré tous ses secrets. Pour percer le mystère, il faut repartir. En hiver. « Mais pourquoi faire ? » demande Nina, stupéfaite, « il n'y a rien à voir, c'est tout blanc. Il fait un froid glacial. » Justement, Nina, justement.
Pour en savoir plus
Les événements qui vont suivre
• Année croisée France-Russie 2010. Pour connaître l'ensemble des manifestations, à venir, www.france-russie2010.fr.
• Pour rencontrer les auteurs qui ont participé à l'épopée littéraire (Maylis de Kerangal, Patrick Deville, Sylvie Germain, Guy Goffette, Kris, Minh Tran Huy, Eugène Savitzkaya), rendez-vous au Festival Est-Ouest dans la Drôme. Cette 20ème édition baptisée « Sur les traces du Transsibérien, la Russie invitée » se déroulera du 15 septembre au 3 octobre, les écrivains seront présents, dans leur majorité, pendant le salon du livre, à Die, les 18, 19, 23, 24, 25 et 26 septembre. Renseignements : www.est-ouest.com.
Et aussi
Pour monter à bord du Transsibérien, et découvrir le paysage qui défile au fil des jours, cliquez sur : http://www.google.ru/intl/ru/landing/transsib/en.html,
Isabelle Lefort- A lire sur La Tribune & Moi -
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