La Tribune.fr
Voyage

Oulan Oudé

Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Escale à Oulan Oudé, la capitale de la République de Bouriatie.

  • Partager cet article avec mon réseau professionnel sur VIADEO
  • Partager sur FaceBook
  • Partager sur Google
  • Partager sur Digg
  • Partager sur Scoopeo
  • Partager sur Technorati
  • Imprimer cet article

Les empires des steppes

 D’Irkoutsk à Oulan Oudé, le Transsibérien Blaise Cendrars contourne le lac Baïkal par le sud-est, puis remonte peu à peu vers le nord pour atteindre la capitale bouriate. Olivier Rolin, qui vient de rejoindre l’équipée littéraire, connaît bien la Russie, mais pas encore l’Extrême-Orient. A Moscou, l’auteur de Bakou organise des conférences de littérature française - les textes sont lus par des auteurs contemporains -. Mais à plus de 5000 kms de la capitale russe, c’est l’immensité, contemplée de la fenêtre du train, qui le fascine « en hiver, quand les paysages se couvrent à perte de vue de neige glacée, on est tenté de plonger dans cette immense crème fouettée, mais à – 50 °, au delà de 30 minutes, les vaisseaux du nez commencent à éclater, on ne prend pas le temps de flâner. »

Jeudi 10 juin

A 4 h du matin, Oulan Oudé est plongée dans l’obscurité. Sur la place des Soviets, la tête de Lénine éclairée impressionne, non tant par sa beauté, que par sa masse (c’est la plus grosse du monde).

Autrefois, au paléolithique, on nommait cette région du globe (une fois et demi plus vaste que la Grande-Bretagne), les empires des steppes ; car, sur ces terres cohabitaient des autochtones, les paléoasiates, et des immigrés de la plaine chinoise. Comme quoi, le péril jaune, dont certains aimeraient réveiller le fantasme, est ancré dans l’histoire. La Chine et la Russie entretiennent, ici, depuis le XVIème siècle des relations commerciales florissantes.

Sur la route du thé (la boisson a été découverte en Chine il y a 5000 ans et c’est l’ambassadeur Vladimir Starkoff qui au XVIIème siècle, l’a introduite à la cour du Tsar, avec le succès que l’on sait), Olan Oudé a prospéré, grâce à son commerce, celui des fourrures et des métaux précieux.

Au monastère de Ivolguinskiy Datsan, que l’on visite dans le sens des aiguilles d’une montre, pour ne pas importuner les divinités, le corps imputrescible du lama Chambo Itigilov Pandido éveille la curiosité. Mort depuis 70 ans, il serait dans un parfait état. Les lamas pensent qu’il poursuit son voyage spirituel entre deux mondes, dans un demi-sommeil ; ses cheveux continueraient à pousser… Malheureusement, les écrivains ne sont pas autorisés à le vérifier par eux-mêmes. En revanche, sur les autels, devant les divinités, de réelles bouteilles de vodka sont offertes en offrande. Dans l’enceinte du monastère, mais aussi à proximité, des milliers de « sergués », des bouts de tissus flottent au vent, accrochés aux arbres, sollicitant la bienveillance des esprits. Lesquels sont chamanes ? Bouddhistes ?

Terre à la croisée des religions, la Bouriatie mélange allègrement les genres. Cela n’a pas toujours été le cas. Les Soviétiques considéraient les chamanes comme des charlatans, mais ils ne sont pas parvenus à faire taire les anciennes croyances. A Oulan Oudé, 67 chamanes sont officiellement répertoriés. Mélangeant les trois cultes (orthodoxe, bouddhiste et chamanique), les Bouriates consultent aussi bien, et dans une même journée, le pope, le lama que le « boo » (alias le chamane, l’homme excité, pris de frénésie) pour mieux s’attirer les bonnes grâces des esprits.

La steppe se déploie, pelée, sublime, magnifiée comme dans les livres d’images qui ont bercé nos imaginaires d’enfant. Les vachers guident, à cheval, les troupeaux ; les Zabaïkal, des poneys très proches de la race chevaline mongole, circulent dans la plaine en semi - ou complète - liberté. Robustes et résistants (au froid en particulier), ils contribuaient pour une bonne part à la cavalerie de l’empire qui venait ici capturer les plus beaux spécimens.

Du sommet d’une colline dont on part à l’assaut par un raidillon – Dominique Fernandez, 80 ans, le grimpe avec une aisance déconcertante, pas de métronome et dignité souveraine, sans le moindre soupçon d’essoufflement -, on contemple le fleuve Selenga. Premier affluent du Baïkal, il sinue dans la vallée verdoyante depuis le cœur de la Mongolie pour se jeter depuis un delta de 546 km2 dans les eaux du lac sacré. Impression de sérénité, Joseph Kessel, l’auteur de Fortune Carrée, n’aurait certainement pas boudé son plaisir.

Sur les bords de la route, à proximité du village de Tabargataï, les premières plantations vigoureuses surgissent de la terre couleur d’ébène – elles ont peu de temps pour parvenir à maturité, dans trois mois, les grands froids stopperont net leur floraison.     

Lorsque Catherine II déporta ici les vieux croyants en famille, leur concédant pour seul moyen de survie un soc en fer ; elle n’imaginait sûrement pas que ces opposants au nouveau dogme de l’orthodoxie, des siècles plus tard, survivraient du travail de leurs mains. Pourtant, ils sont encore bien vivants et leurs traditions, en particulier leur artisanat de peinture murale et de sculpture sur bois, conservés. Réputées dans le monde entier pour leurs chants polyphoniques, les femmes en turban et jupons, parées de colliers d’ambre brute (cinq ou six rangs, plus de trois kilos au cou) offrent la soupe et les beignets aux invités du Transsibérien, on chante, on danse. Leur joie de vivre est sincère, communicative, on rit beaucoup, on participe bien sûr, mais on l’avoue ensuite, l’écueil du piège à touristes menace.

Pendant le dîner, sous la yourte Bataraï Ourgoo, un restaurant propice au spectacle, les chants polyphoniques de Mongolie chinoise, sont là encore bouleversants, mais l’invitation à se lancer dans une Xème ronde, devient pesante. Après 10 jours de festivités, ce qui paraissait charmant à son début, lasse par sa répétition.

Dans la nuit, au Baïkal Hôtel, des Chinois réunis en congrès arpentent les couloirs ivres morts, se battent au troisième étage, leurs mains sont plus que baladeuses, la cohabitation, pas des plus plaisantes.

 Vendredi 11 juin

10 h. La salle de conférence est au trois-quarts vide ; cela va certainement de soi, qui peut bien s’intéresser à l’équipée d’écrivains français, à 5300 kms de Moscou et 12 heures de décalage horaire avec Paris ? Méprise totale, les Bouriates sont en retard, à 10 h 15, la salle (plus de 150 places) est pleine, à 10 h 30, les derniers arrivants restent debout.

Wilfried N’Sondé partage son expérience du Datsan Ivolguinskiy et sa rencontre avec un étudiant africain venu suivre les enseignements d’un lama. Les auditeurs tombent sous le charme, Wilfried parle avec son cœur. « Qu’est-ce que l’identité pour vous ? » demande un journaliste local. « Mes parents sont nés au Congo, j’ai grandi près de Melun, aujourd’hui je vis à Berlin, alors vous savez, l’identité nationale, je m’en moque. » Applaudissement général. Un Bouriate lance « vous êtes la réincarnation de Bouddha, vous êtes Litlle Black Bouddha ! » Une fois, deux fois, la salle en est convaincue. Wilfried parle avec générosité, chez lui, le conceptuel ne précède pas l’affection, il l’accompagne – il s’en amuse lui même, il est incapable de mentir -, les Bouriates lui rendent sa générosité au centuple.

Un homme prend la parole, c’est le directeur du théâtre Molodiojny, Anatoly Baskakov. Il veut parler de son ami Cyril Grosse, un Français, mort en 2000, à l’âge de 31 ans. Pendant trois semaines, au bord du lac Baïkal, avec douze comédiens les deux metteurs en scène avaient répété ensemble deux pièces, l’une de Gogol, l’autre « l’insolite traversée » de l’auteur français. Il est ému et raconte. En août prochain, d’autres comédiens vont venir ici pour honorer sa mémoire au bord de « l’œil bleu de la Russie ». La traduction est maladroite, confuse. Il faudra attendre le retour pour comprendre que cet homme, qui était venu en Avignon, a la cœur qui déborde, mille désirs de raconter, d’échanger.* Comme l’écrivain Valentin Raspoutine, croisé brièvement à Irkoutsk lors d’une conférence, mais le temps, l’espace manquent pour de réelles rencontres avec les auteurs russes.

Déjà, une femme, engoncée dans une robe du soir à paillettes, monte sur scène. Une nouvelle fois, cela semble convenu, un peu gauche, mais Larissa Sajavaeva, se lance au piano dans une interprétation d’une incantation chamanique ; c’est magistral, va droit au cœur de l’émotivité. Tonnerre d’applaudissements, les écrivains sont sous le choc de la puissance, les auditeurs prennent d’assaut la scène pour faire dédicacer l’anthologie. C’est l’accueil le plus chaleureux mais aussi le plus frustrant des 33 conférences, lectures ou rencontres qui ont émaillé le parcours du Transsibérien Blaise Cendrars. Par fatigue et manque de temps, on repart avec l’impression d’être passé à côté.

A la bibliothèque Kalachnikov, les étudiants patientent, les écrivains ont trente minutes de retard ; une femme homophobe, sans doute un peu déséquilibrée, s’est glissée dans l’assistance « Que pensez-vous de cette « œuvre de Satan » qu’est la Gay Pride ? ». * Mal lui en prend, une bronca se dresse contre elle. Dominique Fernandez prend d’autorité la parole, c’est l’un de ses combats. La traductrice tente de couper court. « Laissez moi parler, traduisez, d’autres entendront ce message, c’est très important, c’est une affaire de droits de l’homme. La Gay Pride, c’est bien et nécessaire. Et j’espère qu’un jour, les homosexuels défileront ici sous la tête de Lénine. Ce jour-là, je serai avec eux. » « Nous aussi ! » lancent comme un seul homme les autres écrivains. Fermer le ban.

En direction de la gare, il faut veiller à ne pas se faire renverser par les 4 x 4 qui déferlent dans les rues, ou les automobilistes qui, alors qu’on conduit ici à droite, roulent avec des voitures importées du Japon, le volant à droite. Il ne reste que quelques minutes, pour faire le plein de provisions. A l’angle du Baïkal Hôtel, le supermarché, fréquenté par la classe moyenne d’Oulan Oudé, a des faux airs de Fauchon - on y achète des barquettes à la fraise, des olives, de la Patta Negra et bien sûr, de la vodka – sans risque qu’elle soit frelatée -.

13 h 54, le Transsibérien entre en gare. Plaisir de se retrouver « chez nous ». Envie de se perdre dans l’immensité, de voyager immobile et regarder défiler le monde depuis la fenêtre du train. C’est parti pour trois nuits et deux jours sur la voie de l’Extrême-Orient. En quête du fleuve Amour.

 A Moscou, la cinquième Gay Pride qui s’est tenue le samedi 29 mai, a elle même été qualifiée « d’œuvre de Satan » par le maire Iouri Loujkov. Cette cinquième édition interdite a duré en tout et pour tout cinq minutes. Les militants ayant réussi à devancer les policiers dans leur partie de cache-cache géante, perpétrée dans toute la capitale, aucune arrestation n’a eu lieu.

* Pour en savoir plus, sur l'aventure théâtrale de Cyril Grosse www.les4saisonsdurevest.com/nomade.htm.

Encadré / La classe moyenne existe-t-elle ?


« On peut passer des nuits entières, entre chercheurs, à débattre sur cette question ! » Françoise Daucé comme Kathy Rousselet, sont toutes deux fines connaisseurs de la situation sociale russe.  Pour elles, après les années de cataclysme économique, liées à la fin de la période soviétique, le passage à la libéralisation brutale, les thérapies de choc et la dévaluation du rouble, en 1998, il est incontestable que la situation sociale dans les grandes villes, mais surtout Moscou s’améliore. Aujourd’hui, la classe moyenne atteindrait 20 % de la population russe. La crise depuis deux ans entraine une forte montée du chômage (5,2 millions de personnes en juin dernier, soit 6,8 % de la population mondiale), mais les perspectives de retour à la croissance pour 2010 ne devraient pas entrainer de forte aggravation de la situation. Dans les sondages, il est difficile de distinguer la part du vrai et du faux, entre les personnes qui ont réellement un revenu médian et celles qui préfèrent se déclarer classe moyenne plutôt que pauvres. De même, nombre de Russes occupent deux emplois, l’un officiel, l’autre pour compléter ses revenus, ces derniers sont non déclarés. « Comme ailleurs, dans le reste du monde, les professions liées aux humanités, les enseignants en particulier, les intellectuels, sont très mal lotis ; leur vie quotidienne est très difficile. » explique Kathy Rousselet, « En revanche, pour les jeunes ingénieurs et ceux qui peuvent travailler dans le secteur privé, les chances de voir leur quotidien s’améliorer sont meilleures.

Pour monter à bord du Transsibérien, et découvrir le paysage qui défile au fil des jours, cliquez sur : http://www.google.ru/intl/ru/landing/transsib/en.html,


• Pour en savoir plus « La Russie contemporaine », dirigé par Gilles Favarel-Garrigues et Kathy Rousselet, publié chez Fayard en avril dernier, 30 euros.

• Par ailleurs, pour se tenir informé de l’actualité russe, loin des clichés, via internet (contrairement à la Chine, en Russie, la toile est libre), on trouve une multitude d’informations ; à consulter le Moscou Time www.themoscowtimes.com , Ria Novosti avec en particulier la revue de presse en français des journaux russes fr.rian.ru, mais aussi, un excellent site, indépendant http://impressionsrusses.wordpress.com.
 
Et aussi

Voyages en Transsibérien. A écouter tous les jours sur France Culture, du 26 juillet au 26 août, à 13 h 30, avec Mathias Enard, Maylis de Kerangal, Sylvie Germain, Olivier Rolin, accompagnée d'une interview exclusive de Jean Echenoz. Une série réalisée par Cédric Aussir. Rendez-vous sur : www.franceculture.com.
Isabelle Lefort

- Commentaires sur l'article -