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Voyage

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Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. En quête de l'Amour.

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« A l’occasion de la remise du prix Paul Morand de l’Académie Française, Olivier Rolin vous invite à prendre un verre au wagon-restaurant du Transsibérien Blaise Cendrars, le 11 juin, à 20 h 30. Tenue de train, faites passer dans le compartiment voisin ! » L’invitation, calligraphiée à la main, parvient sur une feuille de cahier d’écolier, à petits carreaux. L’auteur de Bakou, l’a appris le matin même, par SMS, l’Académie française lui a décerné le prix le plus richement doté en France (45 000 euros).

« C’est à ma connaissance le premier cocktail littéraire français organisé dans un train, et qui plus est dans le Transsibérien. Et puisque nous avons la chance d’avoir un académicien sous la main… » Olivier Rolin passe la parole à Dominique Fernandez. Lui savait bien sûr, de longue date, mais il n’en avait rien dit. On trinque à la félicité du nouveau primé, l’ambiance jusqu’à l’arrivée à Vladivostok ne va pas baisser d’un ton, entre joie de vivre, fatigue et urgence de profiter encore et encore du Transsibérien.

Samedi 12 juin

Au wagon-restaurant, Sergueï Vladimirov et Julie Pouillon, les deux acteurs qui accompagnent le groupe depuis le début de l’épopée, lisent les textes extraits de l’anthologie, mais aussi des passages entiers de la Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, pour les passagers du train. Chaque lecture est suivie avec chaleur par les Russes. Là encore, l’attrait pour la littérature française n’est pas feint.

A Paris, les mesquins souvent dénigrent « mettez des écrivains entre eux, vous verrez, ils ne parlent que droits d’auteurs et éditeurs… » C’est bien mal les connaître. Ici, à bord du Transsibérien, les romanciers sont des amoureux des mots, des perfectionnistes de la grammaire, des orfèvres de la phrase. Les conversations reviennent à la littérature, quelque soit le sujet. « Je déteste la ponctuation expressive, les points d’exclamation et les points de suspension m’agacent. », glisse Jean Echenoz, « Tiens, je n’aurais pas construit cette phrase comme ça. » Dominique Fernandez commente les séances du dictionnaire à l’Académie Française « Par exemple, connaissez-vous la différence entre « puisque » et « parce que» ? ». Plus encore, les écrivains sont des chasseurs d’histoires. Danièle Sallenave est une mine d’érudition et de plaisir de conter. Telle Shéhérazade, « tout fait miel pour elle » dit d’elle Maylis de Kerangal, sa condisciple de compartiment.

Aux cassandres qui prédisaient le pire, ils seront déçus. Depuis le départ de Moscou, la concorde règne entre gens de lettres. Certes, dans les anales internes, suite à un quiproquo, une phrase « KGB va au goulag » restera comme une pique plus drôle que violente, mais la micro-société des écrivains ambulants a atteint un degré d’osmose insoupçonnable au départ. Paul de Sinety, le directeur du Livre de CulturesFrance, qui avec Nicolas Chibaeff, le commissaire pour la France de l’année France-Russie, a constitué le groupe, ne révèle pas la recette de cette savante alchimie. « On a sélectionné les auteurs sur des critères simples ; d’abord des passionnés de la Russie, d’autres que l’on pensait pouvoir faire traduire... » C’est juste, mais il tait l’essentiel. En choisissant pour une part des auteurs qui se respectent pour être publiés chez les mêmes éditeurs Minuit, Gallimard, Actes Sud en priorité, d’autres qui sont amis de longue date pour avoir des années auparavant, séjourner ensemble en résidence d’artiste, d’autres au tempérament bienveillant, éclairé, il a donné corps à une micro-société qui enchanteraient les utopistes.

Un trait commun unit les écrivains ; le sentiment de réaliser un rêve d’enfant. Lorsqu’ils ont reçu l’invitation, chacun a gommé de son emploi du temps les obligations. Comment refuser une telle proposition ? Lorsque l’on a grandi en littérature en compagnie de Gogol, Tolstoï, Dostoïevsky, Tchekhov et tant d’autres, renoncer à une telle aventure ? Jamais.

« Où je suis ? Dans quel train ? On ne sait plus. La joie du voyage nous emporte. » s’enthousiasme Danièle Sallenave. « Nous sommes immobiles et pourtant tout le temps dans le mouvement. Nous changeons d’heure tous les jours, nous dormons peu, le cyrillique nous est étranger, l’espace tellement grand, très peu peuplé, presque déshumanisé ; on est hors de soi, au sens où l’écrivait Goethe. On a décollé de nos enclavements, de nos références, on est un peu perdu, c’est une chance inouïe. Nous sommes devenus poreux. Jamais nous n’avions vécu une telle expérience entre nous. Quand on se rencontre les uns et les autres à Paris, nous sommes habillés ; dans le train, on se voit mal réveillé, pas rasé, la brosse à dents à la main ; ca me ramène aux années où j’étais élève en internat. »

L’esprit de camaraderie soude le groupe. « Ici, je suis heureux. » lance Guy Goffette « Nous sommes heureux. Si l’un de nous avait été agressif, on l’aurait jeté en bas du train! » Sylvie Germain se préserve des impressions à chaud. Un auteur a besoin de laisser le temps au temps. « Quand la beauté atteint un tel niveau on ne peut être qu’idiot. On reçoit, on reçoit… » Pour Patrick Deville, « Il faudra beaucoup de temps pour retrouver de l’ordre dans ce kaléidoscope d’éclats rapides, que l’on ait ou non des projets, ça change tout. C’est vertigineux. » Voyages à l’intérieur du voyage, pour Maylis de Kerangal  « C’est un mille-feuilles d’émotions qui se superposent. Je suis dépassée par ce que je vois. »

Dimanche 13 juin

A l’aube, la nature extrême-orientale s’éveille. A peine extrait du monde des rêves, on colle ses yeux à la vitre pour contempler l’horizon, rose, violine, bleuté. Le soleil n’écrase pas encore les collines et les champs qui vallonnent à perte de vue. Aucune clôture, ni barbelés ne délimitent les pâtures. Parfois, les cèdres perdus dans la vallée évoquent la savane. Où sommes-nous ? On ne sait plus. Les nuages se reflètent dans les eaux sinueuses des rivières. En ces premiers jours de juin, l’humidité affleure, la terre noire est gorgée de minéralité. Témoins de la faillite d’un système, les ruines des kolkhozes sont mangées par les herbes folles. Aucun tracteur en vue, pourtant ici, ceux qui s’adonnent à l’agriculture (les Chinois en particulier) récoltent la bonne fortune.

Nous n’aurons entraperçu ni ours, ni loups, mais en nous enfonçant dans l’Extrême-Orient, on se plaît à imaginer que, peut-être, quelques tigres de Sibérie - ils sont en voie de disparition -, se terrent en percevant de loin le murmure du Transsibérien.

Approchons-nous de l’Amour ? Nous sommes impatients de traverser le plus grand fleuve de Sibérie. Les Chinois le nomment le dragon noir (les Bouriates moins prosaïques, le boueux). Formé des eaux de la Chilka et de l’Argoun, il s’étend sur 4416 km. Quand, enfin, il apparaît, à l’approche de Khabarovsk, l’Amour surgit, généreux ; tel Shiva, il a de nombreux bras. Sur ses rives, les touristes en tenue de plage semblent émerger de photographies de Martin Parr. Mais, ça y est, enfin, nous y voilà. L’Amour est en cage. On le franchit sur un pont ferroviaire massif, long de près de 2 kilomètres. Est-ce beau ? Dans l’absolu, non. Mais, de l’arrière du Transsibérien, scotché à la petite fenêtre d’où s’enfuit la voie vers l’infini, il étreint le cœur comme par magie.

Khabarovsk. 30 minutes d’arrêt sous le soleil, chacun se réjouit de se dégourdir les jambes, d’observer la vie. « J’ai envie d’une glace au lait ! » Dominique Fernandez est d’humeur gourmande ; on fait la tournée des glaciers autour de la gare. Nina Livinetz, elle, est partie en cueillette, et rapporte dans son sachet plastique, un kilo de fraises sauvages qu’elle offre en partage.

Dans le train, chacun reçoit son pique-nique. Au menu : œuf de poissons, Omoul, poulet fumé et une demi-bouteille de « petite eau » par personne. Ce que nous prenons pour une idée bucolique a une raison beaucoup moins prosaïque. La chef du wagon-restaurant est pliée en deux, de douleurs à l’estomac, au fond de sa cabine. C’est le père de Natacha, médecin, qui depuis Moscou, par téléphone, prescrit conseils et médicaments. Comme toujours, notre interprète agit comme si de rien n’était. Avec son sourire angélique, elle est l’incarnation magnifiée de la chanson de Bécaud. Pourtant cette femme enfant, qui n’a pas trente ans, à qui sa maman coud encore des vêtements, est loin d’être naïve. Traductrice pour Médecins sans frontière, et d’autres ONG, elle sait les douleurs de son pays ; l’autisme, l’alcoolisme, elle les a éprouvés de près. Mais, jamais, ne lui viendrait l’idée de quitter sa terre. Comme nombre de jeunes, aujourd’hui, elle est passionnément, affectueusement attachée à la Russie. Orthodoxe, elle le confie à Danièle Sallenave, « Ce pays a tant souffert qu’un jour, il recevra en retour. » C’est sa mère, professeur de français, qui l’a initiée à la langue de Montaigne, elle le maîtrise à la perfection. Wilfried N’Sondé, a écrit dans la journée un poème au retour du lac sacré : Déesse Baïkal. Au débotté, la voici qui traduit. D’une aisance déconcertante. Tant d’innocence et de qualités sont confondantes.

Wilfried lit sa poésie à haute voix : enthousiasme général. D’un compartiment à l’autre, à l’arrière du train, encore une fois, on chante, on rit dans l’insouciance et le plaisir d’être ensemble.

Le Transsibérien file dans la nuit, tambour battant, dans le crissement des essieux, au cœur de ce que Churchill appelait « ce rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme ». Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ?

Pour monter à bord du Transsibérien, et découvrir le paysage qui défile au fil des jours, cliquez sur : http://www.google.ru/intl/ru/landing/transsib/en.html,

 
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Voyages en Transsibérien. A écouter tous les jours sur France Culture, du 26 juillet au 26 août, à 13 h 30, avec Mathias Enard, Maylis de Kerangal, Sylvie Germain, Olivier Rolin, accompagnée d'une interview exclusive de Jean Echenoz. Une série réalisée par Cédric Aussir. Rendez-vous sur : www.franceculture.com.
Isabelle Lefort

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