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Voyage

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Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Escale à Irkoutsk, la ville des Décembristes.

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Sous le charme d'Irkoutsk

Lundi 7 juin, journée dans le train

De la fenêtre du Transsibérien, le printemps explose en Sibérie orientale. Dans la taïga, sous les mélèzes, les trembles et les bouleaux, les jarkis, une variété de renoncule, orange vif, les boutons d'or, les iris sauvages (courts sur tiges, ils poussent en touffe) et les clochettes violines (des fialka violas) ; c'est un festival de couleurs.

A l'intérieur du train, devenu « chez nous », les allers-retours au wagon restaurant sont une aventure. Il faut traverser chaotiquement, en file indienne, en s'aidant de ses mains pour rester en position debout, jusqu'à sept voitures pour y accéder. En troisième classe, on slalome entre les pieds des passagers qui pendent des couchettes supérieures, on sourit aux mines patibulaires, on évite quelques mains baladeuses, mais aussi, on rit avec les passagers enthousiastes qui, apprenant que les écrivains français sont à bord, n'ont qu'une envie parler français et les rencontrer.

Au wagon-restaurant, les menus des repas (aux restaurants, ca ne varie guère) sont constants. Comme boisson, le morse (un jus d'airelles), du potage en entrée (les traumatisés du « mange ta soupe » en sont pour leur compte), deux tranches de tomate et du concombre crus, du steak ou plus communément du poulet pané à la crème. Nous n'apprendrons qu'au retour que ces cuisses de poulet importées des Etats-Unis par milliers de tonnes, appelées « cuisses Bush », sont désormais interdites à l'importation - trop de chlore, disent les autorités - ; Vladimir Poutine veut inciter les Russes à produire eux mêmes leurs volailles ; il est vrai qu'en 9288 kms nous n'avons vu aucun poulailler.

A l'approche d'Irkoutsk, sur les bords des voies, des centaines de chars et camions militaires sont entreposés. Le 29 juin, quelques jours à peine après l'arrivée du Transsibérien des écrivains à Vladivostok, l'armée russe va mener une vaste opération de déploiement de ses forces de la Sibérie à Vladivostok. Baptisée Orient-2010, c'est la plus grande manœuvre menée ces dernières années dans la région.

A bord du Transsibérien, les conscrits voyagent par wagons entiers. Le photographe Ferrante Ferranti captent leur regard ; autant de visages bouleversants d'innocence et d'inquiétude. Leur sort n'est guère enviable. Maylis de Kerangal qui, après Mathias Enard, doit écrire une fiction radiophonique pour France Culture va s'en inspirer pour écrire « Lignes de fuite » ou l'histoire d'Alliocha un jeune appelé, qui a peur - peur de la guerre et peur du bizutage. (encadrés)

Arrivée à 20 h 12. Irkoutsk est située à l'ouest du lac Baïkal, au confluent des rivières Irkout et Angara. A partir de 1826, c'est ici, à 5000 kms de Moscou, sur la terre des loups et des zibelines, que le tsar a fait déporter, ceux que l'on nomme les décembristes. Ces nobles révolutionnaires avaient tenté un coup d'Etat contre Alexandre 1er ; ils n'ont jamais revu la capitale. Leurs épouses, contraintes d'abandonner leurs enfants pour suivre leur mari, font salon et recréent autour de la famille des Volkonski. Une vie culturelle où l'on échange en français, la langue chère à Pouchkine. Dans la demeure, leurs portraits en médaillon trônent aux côtés des travaux pour dames, la porcelaine est rangée avec soin, le piano à queue sonne juste. Mais, il ne reste rien de la bibliothèque, tous les livres sont partis en fumée.

A 01 h 35 GMT, le 27 août 2008, un tremblement de terre, de magnitude 9 sur l'échelle de Richter (qui en compte 12) a touché de plein fouet Irkoutsk, mettant à terre, ou de travers, certaines des demeures anciennes des négociants de la ville. L'architecture de la cité en conserve les stigmates, les maisons penchent ou sont enfoncées d'un mètre dans le sol.

A Irkoutsk, nous sommes à la croisée des voies, la ligne de chemin de fer se sépare en deux tronçons : d'un côté, le Transmongolien prend la direction du sud, vers Beijing, alors que le Transsibérien poursuit à l'est vers Vladivostok. Nous sommes à cheval entre deux fuseaux horaires. Tous les quarts d'heure, le blackberry envoie une alerte : + 8 ou + 9 heures de décalage horaire ? Bientôt, il adresse un sms « welcome in China ». Il est temps de lâcher prise.

Encadré  

Les conscrits

A bord du Transsibérien, au printemps, les appelés sont nombreux. Majoritairement issus de milieux défavorisés, ou étudiants malchanceux qui n'ont pas réussi à se faire exempter, leur sort n'est pas enviable. Selon les chiffres, même si les autorités ont décidé de ramener à un an (au lieu de deux) le service militaire, en 2008, les associations des mères de soldats estiment que 1200 appelés sont morts de bizutage pour environ 125 000 conscrits. Officiellement, l'armée parle de 472 morts.

Pour en savoir plus,  lire « la Russie Contemporaine », sous la direction de Gilles Favarel-Garrigues et Kathy Rousselet,  et le chapître que la chercheuse Françoise Daucé consacre aux conscrits. Ed. Fayard, 30 euros.

 
Lignes de fuite de Maylis de Kerangal sera diffusé sur France Culture à partir du lundi 2 au vendredi 6 août, tous les jours à 13 h 30, dans le cadre de la série « Voyages en Transsibérien, réalisée par Cédric Aussir. www.franceculture.com.

Isabelle Lefort

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