Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Escale au lac Baïkal.
Le Baïkal, « L’œil bleu » de la Russie
La plus grande réserve d’eau douce au monde est aussi le plus ancien lac de la planète. D’une beauté fascinante, c’est un site riche de contes et légendes.
Après 15 heures de vol, Jean Echenoz et Paul de Sinety, le responsable du livre de Cultures France, débarquent à la porte de l’Orient, le nom charmant donné à l’aéroport d’Irkoutsk. Quelques minutes pour se changer et les voici en direction le lac Baïkal. Pas question de s’assoupir. Cette journée s’inscrit en point d’orgue de l’aventure du Transsibérien Blaise Cendrars. Tous les passagers veulent glisser leurs pas dans ceux de Michel Strogoff de Jules Vernes. Le lac Baïkal, alias « l’œil bleu de la Russie » revêt un caractère sacré. Il est le père de tous les Russes (la Russie étant la mère) ; les Bouriates en parlent comme d’un vieil homme, un ami que l’on vénère.
Pour aller à sa rencontre depuis Irkoutsk, il faut emprunter un car sur soixante-six kilomètres, puis traverser l’embouchure de l’Angara en ferry, avant d’accéder au Circumbaïkal, sorte de micheline à deux voitures, qui relie Port Baïkal à Sloudianka. Le train longe au rythme de 20 km/h« la boucle ornée du tsar ». On appelait ainsi l’ancienne voie du Transsibérien, car sa construction à partir de 1904, fût très périlleuse en raison du nombre de tunnels à creuser pas moins de 36 tunnels et des ponts tout aussi dangereux à ériger.
En ce jour de printemps, la lumière est grise légèrement métallique, on pourrait être dans le grand nord canadien, les eaux de la plus grande réserve d’eau douce au monde (23 600 m3, soit 260 fois le lac Léman ou la totalité des cinq grands lacs américains réunis) sont limpides. Les guides affirment que l’on peut lire à 40 mètres une pièce de monnaie comme si elle était sous notre nez. Sur les montagnes alentours, la neige s’accroche aux sommets. Les cèdres vieux de 500 à 600 ans se mêlent dans la taïga aux mélèzes, aux bouleaux et aux peupliers. Ni vent, ni vague, seules quelques mouettes argentées jacassent dans le silence. Les aigles impériaux qui, pourtant vivent ici en paix, demeurent invisibles (selon la mythologie chamanique, après la création de l’univers, le premier chamane, le fils spirituel du ciel, vint sur terre sous la forme d’un aigle). Les jarkis, les iris et les gentianes tapissent les bords de la voie. Le Baïkal est d’une tranquillité trompeuse, on pourrait penser qu’il en va toujours ainsi. Or, en hiver, lorsque le froid sculpte des pics de glace à la surface du lac, ou même en plein été, sans raison apparente, parfois le lac rugit ; est-ce l’activité tectonique qui réveille le plus vieux lac du monde (on estime sa formation à plus de 25 millions d’années) ; Les légendes autour du Baïkal foisonnent. Les Bouriates pensent que les montagnes et les vallées appartiennent aux esprits et qu’il importe de ne pas les importuner pour vivre en paix. Ainsi, la coutume veut qu’avant de boire un verre de vodka, on en jette un peu, dans les airs, avec son annulaire pour, grâce à « la petite eau », s’accorder la grâce des Dieux. Selon l’écrivain Valentin Raspoutine, les âmes sensibles voient apparaître le royaume des fées dans le ciel du Baïkal, un bateau toutes voiles gonflées par le vent mais aussi un château médiéval flottent dans les airs.
La genèse même du lac demeure un mystère pour les scientifiques. Les nerpas, seuls phoques d’eau douce de la planète, attisent l’imagination ; ont-ils remonté les fleuves Ienisseï et Angara ou sont-ils les descendants d’espèces qui peuplaient cette mer intérieure à l’époque du tertiaire disparue depuis des milliers d’années ?
Sur les rives du lac, les petits cailloux en marbre blanc forment autant de talisman que les écrivains glissent dans leur poche. Les accompagnateurs russes l’ont prévu de longue date ; impossible de venir ici sans honorer le Baïkal d’une baignade. Les plus courageux s’y mettent ; Marc Sagnol, le responsable du livre à l’ambassade de Russie ne craint pas l’eau froide. Ici, elle caracaole à 5 degrés. Maylis de kerangal, l’auteur de Corniche Kennedy, bretonne d’origine, hésite un instant et puis s’élance. Saut de l’ange dans le lac Baïkal, elle ne pouvait faire plus plaisir aux Russes.
Encadré Le Baïkal, menacé ?
Classé au Patrimoine de l’humanité de l’Unesco depuis 1996, le lac Baïkal avait longtemps été menacé par une usine à papier de Baïkalsk qui rejetait ses eaux dans le lac, mais grâce aux pressions des écologistes, le rejet avait été stoppé. Problème : Vladimir Poutine vient de lever l’interdiction ; les écologistes qui luttent sur ce dossier depuis 25 ans sont consternés.
Pour monter à bord du Transsibérien, et découvrir le paysage qui défile au fil des jours, cliquez sur : http://www.google.ru/intl/ru/landing/transsib/en.html,
Isabelle Lefort
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