Du 28 mai au 15 juin dernier, dans le cadre de l'année croisée France-Russie, 15 écrivains français sont partis à la découverte de la Russie, à bord du Transsibérien. Aujourd'hui, Novossibirsk.
Bons baisers de Sibérie
Jeudi 3 juin
Une nuit, un jour. Depuis le départ de Moscou, c'est la première fois que l'on séjourne aussi longtemps à bord du Transsibérien. De la fenêtre, la frontière entre Europe et Orient reste invisible ; la borne érigée en 1837 est posée à 40 km à l'ouest de la capitale du district de l'Oural ; les jeunes mariés aiment à s'y faire prendre en photo. La taïga commence à supplanter la plaine ; les mélèzes, les trembles et les conifères se mêlent aux bouleaux.
Pour Géraldine Dunbar, Minh Tran Huy, Mathias Enard, Jean-Noël Pancrazi et Eugène Savitzkaya, il est urgent de profiter. Leur aventure à bord du Transsibérien Blaise Cendrars s'achève à Novossibirsk. Aucun d'eux ne désirent quitter le train, mais Sylvie Germain, Maylis de Kerangal, Wilfried N'Sondé et le photographe Thadeus Kubla rejoignent la caravane, Jean Echenoz et Olivier Rolin sont attendus à Irkoutsk, il faut céder la place.
Au matin, en l'absence de douche, deux cabinets dotés d'un micro lavabo, situés aux extrémités des wagons, permettent de se rafraîchir. Chacun a sa méthode ; les lingettes, la serviette trempée que l'on essore sur tout le corps, la bouteille coupée en deux dont on déverse le contenu sur soi, l'eau ensuite s'évacuant directement sur la voie par un trou à même le sol. Se raser est périlleux, au moindre roulis intempestif, la chair en porte les stigmates. Les maniaques des cheveux propres sollicitent les ami(e)s pour improviser une séance de shampooing, à genoux devant la cuvette du demi-lavabo ; c'est aventureux, mais ca soulage.
Côté vestimentaire, les « tenues de train » privilégient le confort, mais, un brin d'élégance ne contrarie personne. En la matière, Jean-Noël Pancrazi et Eugène Savitzkaya qui partagent le même compartiment, décrochent la palme du style. L'auteur de Madame Arnoult devise de Tchekhov en pyjama de soie asiatique, alors que son compère déambule en bleu d'ouvrier chinois. Parfaits.
Vendredi 4 juin
9 h. A 3192 kms de Moscou, la ville de Novossibirsk, construite à la fin du XIXème siècle sur les bords de l'Ob, est intimement liée au Transsibérien ; c'est ici, au cœur de la Sibérie que s'est faite la jonction des rails entre l'est et l'ouest. Dans cette cité industrielle, l'architecture soviétique est mise à rude épreuve par les aléas climatiques (l'hiver dernier, d'octobre à fin avril, le thermomètre est resté figé en deçà de - 25°, avec des pointes à - 50°) ; elle ne déparerait pas à Sarcelles.
Seul l'académicien Dominique Fernandez, auteur du « Dictionnaire amoureux de la Russie », esthète, pouvait au premier coup d'œil déceler un charme fou à cette plaque-tournante du transport entre les mines de charbon à l'est et les gisements minéraux de l'Oural.
« Novossibirsk possède le troisième plus grand opéra de Russie. A l'école de musique, des enfants, de 7 à 18 ans, viennent de Corée, de Chine, pour suivre l'enseignement des meilleurs professeurs. En particulier, Zakhar Bron, le professeur de violon, est réputé dans le monde entier ; il a formé les plus grands violonistes actuels. Au philharmonique, le spectacle de fin d'année des élèves de ballets est d'un niveau exceptionnel. Les Russes entretiennent un rapport très étroit avec la musique. Surtout avec Tchaïkovski et Rachmaninov. Ces musiciens expriment ce qu'ils ressentent ; ils ont un lien affectif avec les mélodies. Ils ne font pas de coupures entre le conceptuel et la vie, les Russes sont toujours dans l'affection. Et la musique, c'est le comble de l'émotivité. »
10 h. A la sortie de la ville, le musée du rail de Seyatel n'a, de prime abord, pas grand intérêt. Mais 100 locomotives à vapeur et des wagons de l'époque pré-révolutionnaire apparaissent ici, en parfait état de conservation ; on les visite en file indienne, s'amusant de découvrir les compartiments luxueux de la famille impériale comme les cuisines du restaurant.
Plus à l'est, à 30 km de Novossibirsk, dans la cité des sciences d'Akademgodorok, édifiée en 1957, l'institut archéologique et ethnographique n'a, là encore à première vue, rien d'exceptionnel, pourtant deux momies attirent les chercheurs du monde entier. L'une d'elle, la princesse de l'Altaï (en parfait état de conservation, grâce à l'eau qui a pénétré dans son sarcophage en bois et l'a congelée) date de 2500 ans ; sa découverte a permis de mieux connaître les us et coutumes de la société d'Ak-Alakha, à l'époque d'Alexandre Le Grand. Recouverte de tatouages, portant une chemise de soie, elle a été ensevelie entourée de six chevaux. La directrice du musée n'entre pas dans les détails des tractations diplomatiques dont elle fait l'objet. Pourtant, cela ne manque pas de piquant.
Après sa découverte en 1993, dans un tertre funéraire scythe, les habitants de l'Altaï ont vu d'un très mauvais œil le transfert de « leur » princesse pour Novossibirsk. Au départ de celle que les chamanes considèrent comme la protectrice des hauts plateaux d'Oukok, la terre se serait mise à trembler et pendant les six mois suivants, les catastrophes naturelles se seraient multipliées. Convaincues que la malédiction ne peut prendre fin qu'à son retour sur leurs terres, les autorités locales réclament le corps de la princesse. La République de l'Altaï a consacré 271 millions pour ériger un musée capable de recevoir cette jeune fille de haute lignée, vieille de 2500 ans. En vain.
16 h 30. A la bibliothèque régionale, la salle est comble. 150 auditeurs pressent les écrivains de livrer leurs impressions et surtout leurs intentions. « Je suis venu pour vivre un mythe, raconte Wilfried N'Sondé « et c'est cela que j'aimerais écrire. » Au seuil de son voyage Sylvie Germain n'attend rien et attend tout. « Etre étonnée simplement » Patrick Deville aussi n'a pas de projet défini « Peut-être qu'un jour le besoin de revenir et d'écrire deviendra impérieux, mais je ne sais pas. Mettre des visages, des images sur des lieux que l'on a jusqu'alors imaginés est déjà en soi complètement bouleversant » Eugène Savitzkaya, se souvient « un jour une vielle dame à Astrakhan qui m'avait dit « Voyez comme ce pays est beau, riche, depuis le temps qu'on le pille, il y a toujours quelque chose à prendre. » Elle ne s'était pas trompée.
22 h. Sur le quai, il est temps de se dire adieu. Minh Tran Huy le sait, elle vient de vivre « une sorte de parenthèse enchantée. Il s'est produit dans cette première partie du voyage une sorte d'alchimie mystérieuse, une onde de sympathie et d'empathie qui a traversé et uni presque tous les occupants des deux wagons qui nous étaient réservés. C'est difficile à décrire sans avoir l'air niais, et difficile à concevoir quand on ne l'a pas vécu, mais c'est ainsi. »
Sergueï à la guitare, on chante, on danse... Les militaires qui observent la scène, restent bouche bée. « Je vous aime Eugène Savitzkaya, je vous aime Jean-Noël, je vous aime Minh Tran Huy... » La voix se perd dans le crissement des essieux ; le Transsibérien a repris son roulis, direction la Sibérie orientale.
Pour monter à bord du Transsibérien, et découvrir le paysage qui défile au fil des jours, cliquez sur : http://www.google.ru/intl/ru/landing/transsib/en.html,
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